portefeuille électronique (wallet).

Pour un Paris Europlace des paiements

Dossier : Les moyens de paiementMagazine N°724
Par Hervé SITRUK

Le Brexit va entraîner une restructuration des activités financières en Europe. Si la France aura du mal à s’imposer comme place financière, elle peut prendre une place de leader dans le domaine des moyens de paiement où elle a déjà de nombreux atouts.

Dans le domaine financier, Londres a pris le temps de faire jouer l’article 50, certes pour se préparer à la négociation et profiter du calendrier électoral continental, voire britannique, mais aussi, in petto, pour permettre à la Bourse de Londres de prendre ses dispositions et finaliser notamment son accord avec celle de Francfort, sans y associer Paris.

“ L’industrie des paiements français est la première d’Europe par ses volumes, sa qualité, sa sécurité et ses acteurs ”

Pour le marché, ce serait le « Global Britain », et pour le passeport européen, qui deviendrait lettre morte, « on interviendra en Europe comme partout dans le monde, tout simplement, en application des règles locales », comme le dit la presse anglaise.

L’accord avec Francfort offrirait alors un point d’appui continental sérieux pour le futur. Dans la redistribution des cartes qui ne peut que s’ensuivre, Paris a certes des atouts non négligeables, que le gouvernement tente de renforcer par des mesures d’attractivité et le « guichet unique », mais la place financière de Paris ne peut seule, sans une alliance avec les autres places financières européennes, concurrencer ce scénario conçu dans son dos.

Les autres scénarios de repli évoqués ici ou là, Bruxelles, Dublin, Luxembourg, Amsterdam voire même New York ne sont que de faibles alternatives, devant Francfort, déjà forte de la BCE et d’Eurex, qui apparaîtra rapidement comme la capitale européenne des « gros montants ».

REPÈRES

Le Brexit constitue une mauvaise nouvelle pour l’Europe, qui perd, contre son gré, un bastion de sa stratégie économique et financière, même si le Royaume-Uni avait déjà opté pour la non-participation à l’Union monétaire.
Le scénario du « Hard Brexit » s’oriente vers une rupture définitive, malgré les aménagements de circonstance.

VALORISER LES ATOUTS DE PARIS

Mais Paris pourrait faire jouer une autre carte tout aussi sérieuse : son industrie des paiements, qui est de loin la première d’Europe à la fois par ses volumes, sa qualité, sa sécurité et ses acteurs. La démonstration en a été faite à de nombreuses reprises.

Cette industrie multiforme s’appuie à la fois sur ses banques et sociétés financières, qui restent parmi les premières du continent dans la banque de détail, mais aussi sur ses organismes interbancaires (dont STET, sa société de clearing, qui est la première d’Europe par ses volumes et traite également le clearing belge), son industrie des services numériques déjà fortement présente en Europe et qui peut favoriser les rapprochements européens indispensables, ses experts et cabinets de conseil en ce domaine et ses industriels des composants électroniques et de la sécurité, voire sur ses opérateurs téléphoniques.

“ Accélérer la réforme du système de paiement français pour faire apparaître son dynamisme dans l’innovation ”

Sans oublier ses fintechs qui développent en France plus de 40 % de leurs projets dans le domaine des paiements. En combinant ses atouts de place financière et de principale place des paiements en Europe, Paris pourrait constituer un pôle d’attractivité majeur en Europe, pour des entreprises basées à Londres et qui rechercheraient un havre continental pour leurs activités européennes.

L’ensemble des acteurs internationaux et européens des paiements et du clearing, dans un espace SEPA à dynamiser, pourraient être d’autres bénéficiaires des atouts parisiens. Mais, cela suppose qu’il y ait la même mobilisation en France pour cet objectif dans les paiements que, semble-t-il, pour la place financière. Plusieurs actions sont à envisager.

REGROUPER LES INDUSTRIELS DES PAIEMENTS

Tout d’abord, on doit procéder à une mobilisation et une fédération des acteurs du paiement et des transactions électroniques sécurisées autour d’une stratégie industrielle, dans une alliance de places du type de Paris Europlace des paiements, une sorte de « France Paytech Services ».

Cette alliance stratégique devra d’abord orienter son action vers la promotion de sa capacité d’accueil et de ses services, de ses acteurs et de ses solutions.

Plusieurs tentatives ont déjà eu lieu et une cartographie a été établie par Finance Innovation, mais il manque un organe clé fédérateur, pour conduire une politique industrielle commune. Une première tentative de regroupement des industriels des paiements est engagée.

RÉFORMER ET UNIFIER LE SYSTÈME FRANÇAIS DE PAIEMENT

Il devient nécessaire d’accélérer la réforme du système de paiement français, pour finaliser son dispositif – déjà bien en place –, en abandonnant les particularismes français et en s’ouvrant à l’Europe, pour faire apparaître son dynamisme dans l’innovation.

Cela passe par la consolidation de ses organes interbancaires et la poursuite de leur ouverture au plan européen. À terme, cela signifie l’abandon du chèque, mais en proposant des mesures alternatives sérieuses pour les PME.


Le déploiement du paiement par mobile intègre le paiement carte digitalisé via les portefeuilles électroniques (wallets).
© GEORGEJMCLITTLE / FOTOLIA.COM

La France doit aussi continuer l’intégration raisonnée de la nouvelle logique européenne des paiements instantanés, à la fois dans les flux (virement et prélèvement) et surtout dans les transactions par carte, en généralisant le single message déjà présent dans plusieurs pays européens voisins. Sans oublier le déploiement du paiement par mobile qui intègre le paiement carte digitalisé via les portefeuilles électroniques (wallets), mais aussi les solutions des GAFAP (Google, Amazon, Facebook, Apple et PayPal). Ces évolutions aboutiront à la généralisation du temps réel dans les banques.

La réforme du système français permettra également d’intégrer les innovations dans les chaînes des paiements, entre autres au moyen de partenariats entre les fintechs, les banques et les entreprises, notamment via les organismes interbancaires et Finance Innovation, et de renforcer la sécurité et la confidentialité des sites de paiement contre la cybercriminalité (par la promotion d’un niveau 2 de l’authentification forte)…

Après presque une année de travaux, suite à l’adoption de la stratégie nationale lors des assises en octobre 2015, les réflexions en cours au sein du Comité national des paiements scripturaux (CNPS) tardent, semble-t-il, à compléter cette stratégie et à la traduire par quelques mesures fortes, complémentaires certes, mais indispensables pour l’attractivité de la place.

S’OUVRIR À L’EUROPE ET À L’INTERNATIONAL

La France doit ouvrir son marché aux acteurs internationaux ou européens installés à Londres, et qui s’interrogent sur leur base de repli. Cela est vrai dans le domaine des cartes où après l’absorption de Visa EU par Visa Inc., la question du point d’appui continental va se poser.

C’est aussi vrai dans le domaine de la compensation, où le maintien à Londres de la compensation en euros des opérations sur titres européens pourrait sembler incongru. Idem pour tous les GAFAP et autres BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) chinois qui doivent aussi avoir le sentiment que la France n’est pas un nouveau village gaulois qui résisterait à l’envahisseur international, mais un point d’appui pour le marché français et européen.

Enfin, le développement des relations commerciales et industrielles avec les autres places européennes, comme Amsterdam, Bruxelles, Madrid et Rome, devient un impératif, comme l’ont partiellement engagé l’opérateur de compensation STET et le Groupement des cartes bancaires CB.

Ajoutez à cela l’ouverture des banques françaises aux paiements au-delà des frontières, dans les pays voisins (comme certaines l’ont engagé), en s’appuyant sur les derniers standards européens, et Paris retirera sa force de sa position en Europe, complémentaire de son leadership naturel et reconnu dans le paiement et la banque de détail.

Theresa May

MÉFIONS-NOUS D’ALBION…
ET DE SON PREMIER MINISTRE, DANS LES PAIEMENTS

S’il est un sujet que le Premier ministre britannique, Madame Theresa May, connaît bien, outre les questions européennes, c’est celui des moyens de paiement.
Car avant d’être élue députée, elle a été de 1985 à 1997 Conseillère aux affaires européennes et internationales pour l’APACS (Association for payment clearing services), l’organisation faîtière qui supervisait les systèmes de paiement britanniques (à laquelle a succédé, en 2009, une nouvelle organisation, l’UKPA pour UK Payments Administration).

ÉTABLIR UNE STRATÉGIE EUROPÉENNE DE COMMUNICATION

Enfin, il apparaît indispensable de développer un lobbying européen, y compris auprès des instances européennes, en ne cachant pas les atouts de la France dans notre poche, mais en les promouvant comme autant de points forts, reconnus au plan international. L’exemple le plus criant est celui de la carte bancaire.

Que n’entend-on du rejet de la carte bancaire au plan européen, notamment à l’ERPB ou à la Commission européenne, au moment même où les États-Unis ont engagé (depuis deux ans et avec le faible succès que l’on sait) leur migration à la carte à puce et que l’Asie a déjà fait le tiers du chemin.

“ Il n’y aura pas de logique industrielle sérieuse sans coopération forte entre banques et fintechs ”

N’est-ce pas la preuve, vingt-cinq ans après, de la pertinence du choix des banques françaises dans les années 1990 ?

Que n’entend-on du rejet de la carte plastique au profit du virement instantané et du digital (non incompatibles d’ailleurs et qu’il faut certainement promouvoir conjointement) alors que les États-Unis et l’Asie, pourtant enclins à favoriser le digital et le temps réel, continuent à investir dans cette technologie pour garantir la sécurité des transactions ?

Alors que ce qui compte dans la carte, ce n’est pas le plastique, mais la garantie bancaire et la sécurité, raison pour laquelle les GAFA, et tout dernièrement PayPal, ont également choisi de s’associer aux systèmes cartes (et donc aux banques) pour promouvoir leurs solutions.

Alors que la carte représente près de 50 % des opérations de paiement en France et qu’il faudrait relancer l’Europe de la carte (plastique et digitale) autour de la carte de débit… laissant la carte de crédit bancaire, déjà généralisée dans les autres pays européens, aux systèmes internationaux qui apportent la continuité géographique d’acceptation, et avec lesquels il convient de coopérer également dans le domaine du digital.

Un autre exemple est en effet le digital : que n’entend-on du retard des banques françaises dans le domaine des technologies innovantes par rapport aux fintechs, alors que les banques françaises sont, au-delà des clichés et des scoops médiatiques, les premiers investisseurs technologiques bancaires en Europe, au moins dans les paiements.

Car on sait qu’il n’y aura pas de logique industrielle sérieuse sans coopération forte entre banques et fintechs, sans intégration des innovations dans les chaînes de traitement bancaire et dans les entreprises.

UNE OPPORTUNITÉ À SAISIR

Si de telles actions étaient engagées et le discours recentré, et si le faire savoir prenait la suite du savoir-faire, Paris pourrait ainsi apparaître face à Francfort et à Londres, comme la capitale des paiements, voire du Retail Banking, en Europe continentale, en complément des autorités de contrôle bancaire et financier (souhaité par la France, en contrepoint de la BCE à Francfort).

Mais cela suppose une volonté industrielle, une mobilisation rapide et une coopération forte entre les divers acteurs industriels de la place. Tout doit être en place ou au moins lancé dans deux ans.

Références

 Une partie de cet article a été publiée dans l’AGEFI Hebdo (n° 542 du 1er décembre 2016).
 Autre source : AGEFI Hebdo, mars 2013.

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