Toulouse, lycée des Arènes

Dégraisser le mammouth

Dossier : La formationMagazine N°544 Avril 1999
Par Marcel BONVALET

Paris, La Sorbonne.

Hypothèse préliminaire

Nous ne ferons pas l’of­fense au PDG de la plus grande socié­té du monde d’i­ma­gi­ner qu’il ait lan­cé sa célèbre bou­tade autre­ment qu’a­ni­mé des meilleures inten­tions et en tout cas avec un cer­tain cou­rage. Nous admet­trons donc comme hypo­thèse de base que le Ministre se pro­pose de remettre un peu d’ordre dans sa mai­son et de gager sur les éco­no­mies sub­stan­tielles qui décou­le­raient de son pro­gramme un meilleur être pour les divers acteurs concer­nés par le MENRT, à savoir, et dans l’ordre des urgences, les élèves et les ensei­gnants. L’é­vo­ca­tion des contri­buables, dont les parents d’é­lèves sont un sous-ensemble, est bien enten­du implicite.

Nous nous pro­po­sons main­te­nant d’a­na­ly­ser les quelques pistes sur les­quelles pour­rait se construire une action cohé­rente dont on ima­gine qu’elles s’i­den­ti­fie­raient à un véri­table che­min de la Croix pour qui­conque vou­drait les emprun­ter sans avoir pris la pré­cau­tion de recueillir un consen­sus. Dans cet ordre d’i­dées, il ne fau­drait pas se rési­gner à l’o­pi­nion bien éta­blie qu’une telle pers­pec­tive relè­ve­rait de l’u­to­pie. On peut tout obte­nir des Fran­çais quand on sou­met à leur appro­ba­tion un pro­jet cohé­rent sur­tout quand tout le monde en res­sent le besoin. Cela serait une grave erreur que celle de sous-esti­mer la capa­ci­té de com­pré­hen­sion et la patience des mil­lions de per­sonnes qui, du seul fait d’être consul­tées, auraient enfin l’im­pres­sion d’être trai­tées en citoyens et non plus en sujets. Elles consen­ti­raient cer­tai­ne­ment à un effort tant elles sont à la fois bla­sées et exas­pé­rées par un désordre per­sis­tant. Il suf­fit de leur par­ler franchement.

Les personnels enseignants et des services

Le para­doxe est qu’on se com­plaît à leur cas­ser du sucre sur le dos dans les conver­sa­tions par­ti­cu­lières cepen­dant que les son­dages com­man­dés louent leur dévoue­ment. Peut-être serait-il sou­hai­table d’o­rien­ter de façon plus com­plète les ques­tion­naires et faire connaître au public la confi­gu­ra­tion réelle de leurs contraintes qui ne se limitent pas à des simples obli­ga­tions de ser­vice face aux élèves ou étu­diants. On se ferait une idée objec­tive de la mul­ti­pli­ca­tion des tâches impo­sées au plus modeste des ensei­gnants qui confine main­te­nant au dérai­son­nable. Réunion­nite à outrance, négo­cia­tion des notes sou­vent sys­té­ma­ti­que­ment contes­tées, récep­tion des parents d’é­lèves, dia­logue avec les admi­nis­tra­tions, et autres exer­cices sans cesse crois­sants qui relèguent au rang de la fic­tion les 35 heures théoriques.

Une ges­tion déma­go­gique des flux a eu pour inévi­table consé­quence une conten­tion exces­si­ve­ment pro­lon­gée des salaires. Il n’est pas dif­fi­cile d’a­van­cer qu’une reva­lo­ri­sa­tion des trai­te­ments accom­pa­gnée d’une sim­pli­fi­ca­tion des sta­tuts seraient les bien­ve­nues, fussent-elles même annon­cées comme devant s’é­ta­ler sur une décen­nie. Les per­son­nels com­prennent de plus en plus mal la rai­son de la fai­blesse de leurs rétri­bu­tions en valeur com­pa­rée à celle d’autres minis­tères où l’on est moins exi­geant en termes de diplômes requis. Il faut main­te­nant déte­nir une licence pour être can­di­dat à la fonc­tion de « pro­fes­seur des écoles ». L’ac­cès aux fonc­tions de « maître de confé­rences » dans l’en­sei­gne­ment supé­rieur est un par­cours du com­bat­tant qui exige licence, maî­trise, DEA, doc­to­rat, qua­li­fi­ca­tion et concours… le tout, en cas de suc­cès hypo­thé­tique au dit concours, pour une rému­né­ra­tion de l’ordre de celle d’un débu­tant muni d’un BTS ou DUT. Une ana­lyse pro­fonde de ce sujet éten­du à l’en­semble de l’É­du­ca­tion natio­nale débor­de­rait lar­ge­ment le cadre de cet article car, au seul titre du second degré, on devrait entrer dans le détail du sta­tut des quelque deux cent cin­quante caté­go­ries de per­son­nels. Il n’en est pas moins important.

Men­tion doit cepen­dant être faite des concours de recru­te­ment en pre­nant pour exemple le cas du CAPES. Il y a aujourd’­hui sept voies d’ac­cès à ce corps dont celle du concours clas­sique n’est plus la prin­ci­pale. On a mis en place de nom­breuses pro­cé­dures d’in­té­gra­tion qui contournent sa dif­fi­cul­té. L’a­gré­ga­tion n’est pas davan­tage épargnée.

On peut par­fai­te­ment com­prendre le sou­ci de l’ad­mi­nis­tra­tion de récom­pen­ser les mérites de cer­taines per­sonnes et de les affran­chir des ser­vi­tudes d’ap­par­te­nance à un corps dont la grille d’in­dices est limi­tée. Rien ne s’op­pose à la dila­ter sinon la rigi­di­té des pro­cé­dures bud­gé­taires de notre fonc­tion publique, légi­ti­me­ment sou­cieuse d’é­ven­tuels effets per­vers agis­sant par exemple sur le ser­vice ulté­rieur de la retraite ou par osmose caté­go­rielle. On pré­fère donc contour­ner le pro­blème par un sys­tème d’in­té­gra­tion qui a effec­ti­ve­ment le mérite d’être contrô­lable et se déve­loppe depuis des années. Cette solu­tion n’est pas la meilleure car elle dété­riore le pres­tige des corps d’ac­cueil fon­dé sur des qua­li­fi­ca­tions spé­ci­fiques. On pour­rait peut-être ima­gi­ner l’a­jout d’une classe dédiée dont l’ac­cès pour­rait être aus­si bien maî­tri­sé que dans la conjonc­ture actuelle. Une autre obser­va­tion est que la ges­tion de ces pro­mo­tions est exces­si­ve­ment d’ins­pi­ra­tion géron­to­cra­tique et que l’on pour­rait ima­gi­ner une poli­tique plus prospective.

Abaisser les coûts des examens et concours

1. Le baccalauréat

Le bac­ca­lau­réat est le prin­ci­pal cau­che­mar des rec­teurs, qui, on le sait, sont les res­pon­sables inva­ria­ble­ment dési­gnés de tous les dys­fonc­tion­ne­ments de l’É­du­ca­tion natio­nale, en par­ti­cu­lier de tout acci­dent à une ses­sion du bac­ca­lau­réat pre­nant le relief d’une catas­trophe natio­nale. Il reste que le bac­ca­lau­réat concerne des cen­taines de mil­liers de can­di­dats com­po­sant simul­ta­né­ment dans un nombre dérai­son­nable de sec­tions. Le tableau sui­vant don­ne­ra une idée de l’am­pleur et donc du coût de son organisation.

RÉSULTATS DU BACCALAURÉAT 1997 ADMIS % ADMIS
Bac­ca­lau­réat général
Lit­té­raires
Scientifiques
Sciences éco­no­miques et sociales
69 939
124 947
73 982
76,8​
76,6
76,4
TOTAL 268 868 76,6​
Bac­ca­lau­réat technologique
Sciences et tech­no­lo­gies de laboratoires
Sciences et tech­no­lo­gies industrielles
Sciences et tech­no­lo­gies tertiaires
Sciences médico-sociales
Autres
5 656
34 107
72 322
15 935
8 184
77
71,9
80,8
77,4
TOTAL 136 204 77,7
Bac­ca­lau­réat professionnel
Domaine de la production
Domaine des services
30 014
46 712
74,4
82,5
TOTAL 76 726 79,1
Source : MENRT. Note 98–03, février 1998.

On obser­ve­ra l’é­ton­nante répar­ti­tion des grands agré­gats. Les effec­tifs du seul bac­ca­lau­réat géné­ral sont deux fois plus impor­tants que la tota­li­té des autres d’où un défer­le­ment conti­nu sur l’en­sei­gne­ment supé­rieur. Mais ce qui est le plus inté­res­sant, c’est le pour­cen­tage de reçus. On a dou­blé les effec­tifs en dix ans et le résul­tat obte­nu est au moins deux fois meilleur qu’au­pa­ra­vant. C’est pro­ba­ble­ment un miracle.

À moins d’être du métier, on ne peut ima­gi­ner la charge d’or­ga­ni­sa­tion dépas­sant lar­ge­ment le cadre du seul bac­ca­lau­réat qui pèse sur les rec­to­rats et les centres d’exa­mens. Il s’a­git de recueillir, d’im­pri­mer des cen­taines de sujets en les gar­dant secrets, de faire de même pour les sujets de secours, d’as­su­rer le ser­vice de frais de dépla­ce­ments pour les exa­mi­na­teurs, de dési­gner des pré­si­dents de jurys, de col­la­tion­ner les notes, de publier les résul­tats, pour dire l’es­sen­tiel. Dans la mesure où les pour­cen­tages de suc­cès au bac­ca­lau­réat ont encore aug­men­té depuis 1997, on pour­rait avan­ta­geu­se­ment renon­cer à une sacra­li­sa­tion deve­nue super­flue envers un exa­men qui n’a d’autre effet civil que celui de l’ad­mis­sion en uni­ver­si­té. On pour­rait avan­ta­geu­se­ment se conten­ter de dis­tri­buer un cer­ti­fi­cat de fin d’é­tudes secon­daires inti­tu­lé bac­ca­lau­réat et décer­né au vu des notes obte­nues dans le cours du second cycle.

2. Les examens de l’enseignement technique

Ce sont eux qui coûtent le plus cher, par­ti­cu­liè­re­ment ceux qui reposent sur des tra­vaux d’a­te­lier. Les dépenses faites pour les appro­vi­sion­ne­ments en matière d’œuvre et en outillage sont énormes et ne se jus­ti­fient pas. La rai­son en est que les TP se font tou­jours en petits groupes et donc que les pro­fes­seurs connaissent bien leurs élèves. Un contrôle conti­nu devrait suf­fire à juger de la qua­li­té des candidats.<

3. Les concours professionnels

Ils existent par cen­taines et il est bien dif­fi­cile à un pro­fane d’i­ma­gi­ner le déploie­ment de moyens maté­riels et humains qu’en­traîne une juri­dic­tion aus­si tatillonne qu’a­na­chro­nique. Les agré­ga­tions, CAPES et CAPET consti­tuent à eux seuls un fais­ceau pro­cé­du­rier d’une com­plexi­té kaf­kaïenne dont il est impos­sible de rendre la des­crip­tion com­pa­tible avec le volume d’un article. Il fau­drait un livre.

Pour l’hu­mour, nous cite­rons le cas du concours de recru­te­ment de cui­si­niers auquel se pré­sen­taient de nom­breux can­di­dats. Les pres­crip­tions de l’ad­mi­nis­tra­tion exi­geant que les can­di­dats soient expo­sés à la même situa­tion où qu’ils concourent, il fal­lait que tous les éta­blis­se­ments offrent le même menu, ce qui exi­geait l’a­chat de six mille porcs, lot évi­dem­ment non dis­po­nible à l’é­chelle aca­dé­mique. Il a donc fal­lu étendre l’ap­pel d’offres à la région voi­sine et une grève des trans­ports a mis fin à un cau­che­mar que l’on peut ima­gi­ner sans peine. On pour­rait épi­lo­guer à l’in­fi­ni sur le sujet, la rubrique des exa­mens de coif­fure n’é­tant pas exempte d’a­nec­dotes qui lais­se­raient per­plexe cette même admi­nis­tra­tion cen­trale qui a le don de sécré­ter des pro­cé­dures étonnantes.

Supprimer les diplômes surabondants

Dans un pas­sé récent, et sur les recom­man­da­tions du rap­port de M. Jacques Atta­li, le ministre Claude Allègre annon­çait son pro­jet de recons­truire l’ar­chi­tec­ture de l’en­sei­gne­ment supé­rieur sur un modèle restrei­gnant les cur­sus au nombre de trois, et se déployant sur les durées de trois, cinq et huit ans. Ce n’est cer­tai­ne­ment pas le signa­taire de cet article qui cri­ti­que­ra ce pro­jet pour l’a­voir lui-même pro­po­sé dans un docu­ment publié à la Docu­men­ta­tion fran­çaise, dans le cadre de la pré­pa­ra­tion du VIIIe Plan en 1980. L’ar­gu­ment d’une inté­gra­tion de nos for­ma­tions dans les rythmes inter­na­tio­naux y était éga­le­ment invo­qué entre autres consi­dé­ra­tions d’ordre péda­go­gique direc­te­ment liés à la vie des entreprises.

L’en­sei­gne­ment supé­rieur navigue actuel­le­ment sur la base approxi­ma­tive d’une ving­taine de diplômes : DEUG, DEUST, DUT et men­tions com­plé­men­taires, BTS et men­tions com­plé­men­taires, licence, maî­trise, maî­trise de sciences et tech­niques, ingé­nieur maître, AEA, DEA, mas­tère, magis­tère, bien­tôt le magis­taire, ingé­nieur, DESS, doc­teur, sans par­ler des qua­li­fi­ca­tion et habi­li­ta­tion. À titre de com­pa­rai­son avec les États-Unis, les diplômes de l’en­sei­gne­ment supé­rieur appli­cables au domaine qui nous inté­resse sont au nombre de quatre : Asso­ciate Degree, le BS (ou BA), le MS (ou le MA), le Ph. D. La réforme Allègre aurait donc bien le mérite d’in­té­grer nos diplômes dans la plu­part des rythmes inter­na­tio­naux. Et cela faci­li­te­rait gran­de­ment d’une part les échanges d’é­tu­diants mais d’autre part et sur­tout l’ac­cès à l’emploi en milieu inter­na­tio­nal. Cela ne sert évi­dem­ment à rien de dis­pen­ser des diplômes recon­nus par l’É­tat quand ils ne le sont pas par les autres États.

Il est clair que le fait de rame­ner à une archi­tec­ture ration­nelle le déploie­ment anar­chique sur lequel nous vivons ne sera pas une siné­cure. Le régime tran­si­toire pose­ra des pro­blèmes de per­son­nels et d’é­qui­va­lence de diplômes mais cela coû­te­ra moins cher de les régler sans lési­ner plu­tôt que de s’en­li­ser dans d’in­ter­mi­nables négo­cia­tions géné­ra­trices d’un cli­mat désa­gréable et la solu­tion de super­po­ser de nou­velles struc­tures aux anciennes ne ferait qu’aug­men­ter la confusion.

Les formations techniques supérieures

1. Les flux de diplômes d’ingénieurs

Le concept de Grande École a tou­jours été un sym­bole de la culture fran­çaise. Et il est bien exact que nous devons beau­coup à ce type d’é­ta­blis­se­ment qui a démon­tré son effi­ca­ci­té dans le pas­sé, prin­ci­pa­le­ment au cours de l’ère indus­trielle. Mais l’ex­ten­sion de la for­mule à des effec­tifs impor­tants, déjà dans les éta­blis­se­ments les plus confir­més, l’É­cole poly­tech­nique recrute quatre cent cin­quante élèves, et a for­tio­ri la créa­tion récente et rapide d’in­nom­brables éta­blis­se­ments nou­veaux va inon­der le mar­ché de l’emploi de pro­duits qui s’a­vé­re­ront pro­ba­ble­ment sur­abon­dants et qui pose­ront à la nation très exac­te­ment les pro­blèmes qu’ils étaient cen­sés résoudre. Voi­ci les der­nières sta­tis­tiques dis­po­nibles concer­nant les effec­tifs des écoles d’in­gé­nieurs en France.

Effec­tif inscrit
en 1996–1997​
Répar­ti­tion en % Diplômes déli­vrés
en fin 1996
Nombre d’écoles
Écoles publiques MENRT
• Écoles universitaires
• Écoles indé­pen­dantes des universités
• Écoles natio­nales d’ingénieurs
• INSA
• ENSAM et assimilées
• Autres écoles
24 839
19 807
3 260
7 406
4 411
4 730
32,3
25,8
4,2
9,6
5,7
6,2
7 605
5 117
694
1 544
1 419
1 460
92
32
5
4
11
32
TOTAL 44 646 58,1 12 722 124
Écoles publiques sous autre tutelle
• Agri­cul­ture ou Pêche
• Défense
• Éco­no­mie, Finance et Industrie
• Postes, Télécommunications
• Équi­pe­ment, Trans­port et Logement
• Ville de Paris
• Emploi et solidarité
3 635
3 572
2 653
1 630
1 352
357
13
4,7
4,6
3,5
2,1
1,7
0,5
0
1 215
1 230
635
638
469
108
17
15
13
7
3
5
2
1
TOTAL 13 202 17,2 4 312 46
Écoles pri­vées 18 993 24,7 5 655 68
TOTAL GÉNÉRAL 76 841 100 22 689 238
Source : MENRT. Note 97–31, juillet 1997.

On peut déjà remar­quer le nombre éle­vé de diplômes décer­nés dès la fin de 1996, qui s’est évi­dem­ment accru depuis, mais sur­tout l’im­por­tance des effec­tifs pré­sents dans les éta­blis­se­ments à cette époque. Elle laisse augu­rer d’un véri­table défer­le­ment de diplô­més à court terme sur un mar­ché incer­tain. Nous en sommes à envi­ron 25 000 en 1998 et rien n’empêche de pré­voir que le chiffre de 30 000 ne soit bien­tôt atteint. Mais il suf­fit de consul­ter les sta­tis­tiques du bac­ca­lau­réat don­nées plus haut pour consta­ter que le nombre de tech­ni­ciens for­més res­te­ra rela­ti­ve­ment faible com­pa­ré à celui des ingé­nieurs. Cela n’a rien de sur­pre­nant car on ne voit pas pour­quoi un lycéen per­sis­te­rait dans la voie tech­nique quand il peut s’of­frir un diplôme d’in­gé­nieur. On peut alors nour­rir quelque doute non seule­ment sur la durée du pla­ce­ment de telles cohortes mais encore sur la sta­bi­li­té d’une socié­té tech­nique dont les pro­jec­tions issues du sys­tème d’é­du­ca­tion seront aus­si mal équilibrées.

Cette situa­tion est d’o­ri­gine rela­ti­ve­ment récente. Elle résulte d’une cam­pagne menée par une grande entre­prise qui annon­çait à grand ren­fort de publi­ci­té dans les médias un recru­te­ment de 1 500 ingé­nieurs par an à son seul titre. On sait que ce pro­gramme s’est immé­dia­te­ment avé­ré insol­vable mais il n’empêche que le lan­ce­ment d’une poli­tique visant à dou­bler le flux des diplômes d’in­gé­nieurs a été déci­dé et exé­cu­té. Les grandes écoles stric­to sen­su ne sont pas vrai­ment tou­chées de plein fouet par une concur­rence nou­velle dans leurs débouchés.

Il reste que la rare­té de l’argent pro­vo­quée par une dis­per­sion des moyens de l’É­tat et un besoin pres­sant de tré­so­re­rie dans les entre­prises consti­tue­ront un frein à un mécé­nat dont on admet­tra un jour qu’il a fait son temps. La fatale mise en extinc­tion qui frap­pe­ra cer­taines struc­tures coû­te­ra cher. Les familles ne pour­ront à elles seules entre­te­nir un sys­tème dont elles n’au­raient à attendre en contre­par­tie qu’un diplôme modé­ré­ment sol­vable. Une situa­tion com­pa­rable existe actuel­le­ment dans les écoles de com­merce gérées et sou­te­nues par les CCI, dont les bud­gets s’ef­fondrent avec ceux des familles qui ne peuvent plus payer des frais de sco­la­ri­té non négli­geables. Les GRETA eux-mêmes ren­contrent de lourdes dif­fi­cul­tés dans la ges­tion de postes gagés sur des res­sources pré­vues et res­tées sans sui­vi, et les licen­cie­ments coûtent cher.

2. Recentrer les cursus sur la technologie

Le temps de l’ère indus­trielle où l’on se conten­tait d’im­por­ter des licences et des moyens de pro­duc­tion est révo­lu. Nous en sommes à une conven­tion mon­dia­li­sée. Une grande par­tie de ce qui consti­tuait le tiers monde a pris option sur la pro­duc­tion mon­diale depuis long­temps. Le Bré­sil entre autres pays dis­pose main­te­nant de mul­ti­na­tio­nales et est deve­nu un com­pé­ti­teur non négli­geable dans l’in­dus­trie aéro­nau­tique tout comme l’est deve­nu le Sud-Est asia­tique. Heu­reu­se­ment nous avons encore quelque avance dans cer­tains sec­teurs tels que celui des lan­ceurs mais nous serons de plus en plus talon­nés dans la plu­part des autres domaines.

Les écoles d’in­gé­nieurs consti­tuent la seule arme abso­lue dont nous dis­po­sions pour nous impo­ser dans l’ordre des pays concep­teurs de pro­duits à haute valeur ajou­tée, et dans cet ordre d’i­dées, un sérieux recen­trage des cur­sus vers un ren­for­ce­ment des sciences fon­da­men­tales est urgent car la tech­no­lo­gie d’au­jourd’­hui exige la mani­pu­la­tion de moyens mathé­ma­tiques puis­sants. Le dégrais­sage étant à l’ordre du jour, il serait grand temps de faire un peu de net­toyage et d’al­lé­ger cette par­tie des emplois du temps sur laquelle pèsent lour­de­ment des sujets qui n’ont rien à voir avec la voca­tion de l’é­ta­blis­se­ment en l’oc­cur­rence celle de for­mer des ingénieurs.

À ce pro­pos, il ne serait pro­ba­ble­ment pas inutile d’in­vi­ter les écoles à fina­li­ser leurs cur­sus sur l’ac­qui­si­tion d’une com­pé­tence indis­cu­table dans un domaine déter­mi­né. Pour cela, il serait utile de res­sus­ci­ter la notion de pro­jet et de ne pas hési­ter à s’as­so­cier avec l’in­dus­trie pour conce­voir et réa­li­ser des pro­to­types. Il y a de nom­breuses années déjà, l’Ins­ti­tut des sciences de l’in­gé­nieur de Nan­cy, actuel­le­ment ESSTIN, a conçu et réa­li­sé une petite chambre de com­bus­tion de fusée en accom­pa­gne­ment d’un pro­gramme sug­gé­ré par la NASA à l’Illi­nois Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy. Les pro­blèmes de cal­cul ont fait l’ob­jet d’une coopé­ra­tion avec IBM, les écou­le­ments étant super­so­niques ont néces­si­té l’in­ter­ven­tion de L’Air Liquide, et les usi­nages deman­dant un outillage et un savoir-faire par­ti­cu­liers ont été confiés à un lycée tech­nique de Nancy.

La notion d’in­gé­nieur géné­ra­liste est sans doute bien fran­çaise mais si l’heure est à l’har­mo­ni­sa­tion de nos for­ma­tions avec les stan­dards inter­na­tio­naux, il ne fau­drait pas s’en tenir qu’aux rythmes.

La main à la pâte

Tou­louse, lycée des Arènes. © CRAMPON/CLF 92

Sous l’im­pul­sion du pro­fes­seur Char­pak, prix Nobel de phy­sique, sou­te­nue par d’autres grands noms de la science fran­çaise, nous voyons enfin se déve­lop­per l’i­dée que tout pro­grès intel­lec­tuel tran­site par l’ob­ser­va­tion des phé­no­mènes, indis­pen­sable préa­lable à leur com­pré­hen­sion et éven­tuel­le­ment dans un second temps, pour ceux que cela inté­res­se­ra, à leur inter­pré­ta­tion théo­rique. L’é­cole des Mines de Nantes a appor­té une contri­bu­tion inté­res­sante à ce pro­gramme qui mérite d’être signa­lée car il n’est pas fré­quent qu’un éta­blis­se­ment d’en­sei­gne­ment supé­rieur se pré­oc­cupe de péda­go­gie des­ti­née à l’en­sei­gne­ment élémentaire.

Par exten­sion de ces idées aux éta­blis­se­ments du second degré, on prône actuel­le­ment l’op­por­tu­ni­té d’a­bor­der l’en­sei­gne­ment de la phy­sique par la voie pri­vi­lé­giée de l’ex­pé­rience et il est de fait que l’é­qui­pe­ment a sui­vi. Les lycées dis­posent d’os­cil­lo­scopes, de géné­ra­teurs basse fré­quence et de micros per­met­tant l’é­tude des ondes. Mais quand on lit cer­tains rap­ports d’ins­pec­tion, on peut être inquiet sur les résul­tats obte­nus. Ces docu­ments pré­cisent bien que les ensei­gnants sont com­pé­tents et conscien­cieux mais encore fau­drait-il qu’ils soient com­pris. Et un risque existe qu’une poli­tique nova­trice ne soit dis­cré­di­tée par les lacunes dont souffrent trop de nos élèves. Le dis­cré­dit savam­ment orches­tré sur les mathé­ma­tiques se paie par une dif­fi­cul­té à mani­pu­ler cor­rec­te­ment les concepts les plus élé­men­taires, sans pré­ju­dice du défi­cit de syn­taxe et de voca­bu­laire dont on a du mal à croire qu’il peut atteindre cette ampleur sauf à voir les copies.

Épilogue

Il est clair que la tota­li­té des sujets devant faire l’ob­jet d’une recon­si­dé­ra­tion sérieuse n’a pu être abor­dée dans ce qui n’est qu’un article. Les lois de 1971, qui étaient un grand pro­grès pour l’é­poque où elles ont été pro­mul­guées, sont main­te­nant dépas­sées. Il fau­drait ima­gi­ner un autre pro­to­cole unis­sant l’en­tre­prise et l’é­cole qui se tra­duise par autre chose que la seule per­cep­tion de taxes para­fis­cales dont la ges­tion n’est pas opti­male. On devrait éga­le­ment reve­nir sur le parc immo­bi­lier et notam­ment sur l’op­por­tu­ni­té de recon­ver­tir cer­tains éta­blis­se­ments dont l’u­ti­li­té même est discutable.

« Dégrais­ser le mam­mouth » est une néces­si­té. Encore faut-il qu’il existe une volon­té poli­tique pour ce faire, maté­ria­li­sée par une loi de pro­gram­ma­tion et par-des­sus tout que soit obte­nu le consen­sus préa­lable qui jus­ti­fie­rait cette loi. Le reste cou­le­ra de source.

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