Sur l’actuelle mutation sociétale et ses effets psychosociétaux

Dossier : DouanceMagazine N°762 Février 2021
Par Jean-Paul GAILLARD

La mutation sociétale que nous vivons expose le HP à un « temps barbare » qui lui est inassimilable, car trop incohérent. Il doit surmonter l’assaut d’angoisse et d’inquiétude qu’il éprouve face à une incohérence trop importante dans le message de celle ou celui dont sa sécurité et son intégrité dépendent directement.

Cet article est la version longue de l’article publié dans la version papier de La Jaune et la Rouge n° 762, février 2021, consacré à la Douance.

 

« Ce que je fais, c’est suggérer, et même inventer… des possibilités auxquelles vous n’aviez pas pensé jusque-là. Vous pensiez qu’il n’y avait qu’une possibilité, au plus deux. Mais je vous ai fait penser à d’autres…
Ainsi, votre crampe mentale se trouve soulagée… » (Wittgenstein L.)

 

Mutation sociétale ? De quoi parlons-nous

L’histoire des sociétés montre qu’elles subissent deux formes différentes de transformation significative. Nous les appellerons « transformation de type 1 » et « transformation de type 2 ».

Transformation de type 1

Elle est la plus reconnue et donc la mieux documentée car progressive et le plus souvent décrite sur un mode quasi-linéaire par les historiens et les historiens des sciences. En outre elle est facile à observer à l’échelle d’une vie humaine : les filles et les fils ne ressemblent pas tout à fait à leur mère et à leur père, bien qu’ils leur ressemblent beaucoup … mon grand-père maternel, né en 1878, aura vu un nombre impressionnant de changements techniques au cours de son existence, mais qui tous relèvent d’une évolution quasi linéaire, celle, industrielle, que contenait potentiellement l’association de la machine à vapeur, de l’électricité et du pétrole, soutenue par la forme d’intelligence, mécaniste, née avec la mutation du XVIIIe siècle.

Faute de disposer d’un modèle incluant la transformation de type 2, nous appliquons trop souvent le modèle type 1 face à certains changements de type 2, en particulier ceux qui nous intéressent aujourd’hui, qui sont visibles chez nos propres enfants.

Transformation de type 2

Une seconde forme de transformation est à la fois connue et méconnue par tous, car chacune d’entre elles ne survient que plusieurs siècles après la précédente. Cette seconde forme de transformation se modélise avantageusement en termes de morphogenèse[1], de bifurcation[2] ou encore de mutation[3].

Ce type de transformation sociétale est connu de tous, car très présent dans les manuels d’histoire du collège : l’avènement de l’Empire chrétien, le siècle de Cordoue, la Renaissance, les Lumières… ces grands événements sont en effet largement commentés dans les manuels scolaires et, pour les deux derniers, dans les manuels de littérature et de philosophie.

Il est cependant méconnu de tous dans ses effets concrets, ses effets psychosociétaux, sur les générations directement concernées, car les travaux historiques concernant ces événements majeurs (et donc aussi les manuels scolaires) en ignorent tout en tant que tels : la manie personnalisante simplificatrice de processus sociétaux complexes, le linéarisme historique, la séparation très dommageable entre « littérature » et « histoire », tout cela accomplit son office d’injonction à ne pas penser à travers le cartésianisme systématiquement disjonctif et réductionniste, fondateur de l’école de la République.

Cette seconde forme de transformation se modélise avantageusement en termes de morphogenèse, de bifurcation ou encore de mutation.

De fait, historiens et sociologues, et moins encore les psychologues, ne disposent de modèles des systèmes humains suffisamment complexes pour saisir ce type de processus. Humberto Maturana et Francisco Varela écrivaient : « on ne voit que ce qu’on voit ! »[1]. L’aphorisme peut, à première vue, paraître simpliste : il se soutient bien au contraire d’un modèle du vivant d’une haute complexité, qui met en évidence ceci que qu’un individu opère des « découpes[2] » dans les milliers de perturbations qui l’assaillent, découpes à travers lesquelles il construit son univers, et qu’il ne peut opérer qu’à l’intérieur du système de contraintes perceptives et intellectuelles que constitue le système de pensée et d’action auquel il obéit. Or, les découpes opérées au sein des disciplines occupant le terrain de la recherche, en sociologie, psychologie, économie, anthropologie obéissent encore au diktat réductionniste imposé par la forme d’intelligence née au XVIIIe siècle européen avec la science moderne. Le corpus logique de cette forme d’intelligence, mécaniste, ne dispose pas du niveau de complexité nécessaire pour produire un espace d’unification suffisant de ces disciplines, de sorte que ce que nous appelons transformation de type 2 ne lui est pas accessible. Il se trouve que les sciences dites de la complexité ou sciences des systèmes, formes coémergentes de la présente bifurcation sociétale, rendent ce processus accessible en ce sens qu’un modèle en devient concevable. Le type de découpe nécessaire à une mise en intelligibilité de ce type de processus nous est donc devenu possible et nous ne nous privons pas de l’utiliser, aidés par des penseurs suffisamment décalés[1],[2].

L’enjeu du jour : autour d’un constat préoccupant

J’ai rencontré, d’abord dans ma clientèle de psychothérapeute, puis parmi mes étudiants égarés en master de psychologie, ainsi que parmi les enfants de mes connaissances, quelques représentants de cette sorte d’humain qui montre une combinaison entre capacités intellectuelles hors moyenne et souffrance psychique torturante, qui, dans un premier temps, ne les conduit pas à l’échec : de fait, tous avaient obtenu leur bac avec la mention TB (il est cependant important de noter que, parmi les individus très brillants dans leurs études, il en est qui ne montrent aucune difficulté émotionnelle et sociale. Un QI au-delà de 150 n’est pas nécessairement une malédiction !).

  1. Le déchet des prépas. Le terme parait dur ! Il est cependant à la hauteur de ce que les prépas font vivre à ces élèves brillants. Ils ont survolé leurs études secondaires sans jamais descendre sous une moyenne de 17/20, très habitués à travailler assidument et à récolter les lauriers de leur labeur. Premières notes en prépa : 3/20 ! Un nombre non négligeable d’entre eux ne se relève pas de cette violence de mon point de vue inqualifiable, malheureusement auto-justifiée par un : « nous formons l’élite de la nation !».
  2. le piège du Doctorat. Pour certains des rescapés, les choses se gâtent dès lors que, craignant l’autonomie et les responsabilités que leurs diplômes impliqueraient en entreprise, ils optent pour le détour du Doctorat. Ainsi, ceux que je connais ont immédiatement été repérés par leur directeur de thèse comme de l’excellent matériel humain à exploiter : de fait, ils se montrent à la fois brillants et incapables de construire une vie sociale hors laboratoire, corvéables à merci sans frontière entre vie de laboratoire et vie sociale, ils en redemandent, à la grande satisfaction de leur patron qui en use et abuse… jusqu’à épuisement, alors contraints de se tourner vers la psychiatrie, parfois après une ou plusieurs tentatives de suicide.
  3. l’entreprise et ses incohérences. Ceux qui ont évité le piège léthal du Doctorat et qui se retrouvent plongés dans la tourmente de l’entreprise d’aujourd’hui ne sont pas mieux lotis ; même incapacité à construire une vie sociale distincte de la vie professionnelle, même repérage par leur hiérarchie qui se réjouit d’avoir à portée de main une telle pépite. Le syndrome d’épuisement arrivant, l’or transformé en pyrite, le jeune homme perd le soutien de celui qu’il considérait comme son mentor et dont il avait un besoin vital pour exister.

Mutation sociétale et façonnement psychosociétal

Concernant la présente mutation, la rupture technologique, tôt observable, fut l’apparition et le développement de ce qu’on appelle « technologies de la communication », dont nous constatons aujourd’hui le terrible effet de mépris qu’elles génèrent pour ce qu’elles remplacent : le monde industriel. Les technologies de la communication en sont actuellement à un niveau de développement que je comparerais à celui de la physique au XIXe siècle : foisonnant et multiforme, mais dont les trouvailles ont montré toute leur puissance au XXe siècle. Cela pour dire que nous n’en sommes qu’à l’aube de ce que nous réservent les technologies de la communication, dans le domaine quantique comme dans celui des neurosciences.

 

“Une combinaison entre capacités intellectuelles hors moyenne
et souffrance psychique torturante.”

 

Mais revenons à ce que nous appelons mutation psychosociétale. Pour faire bref, de plus en plus perturbés par ce que nous montraient les enfants, puis les jeunes adultes dans nos consultations – un rapport au monde, à l’autre et aux objets trop systématiquement différents de ce que nous étions habitués à attendre – nous avons conçu l’hypothèse d’un changement de forme générale d’intelligence et de caractérologie générale, liées à une mutation sociétale. Il est alors devenu possible de repérer des types généraux d’interactions sociétalement déterminés, c’est-à-dire auxquels tous obéissent sans avoir à le penser, et de les mettre en perspective avec les types d’interactions qui jusque-là nous paraissaient « naturels », ceux développés au XXe siècle occidental.

Valeurs et systèmes de valeurs

Il apparaît que ces modes d’interaction sociétalement déterminés produisent et pérennisent à chaque seconde un système sociétal. J’ai modélisé des phénomènes de façonnement psychosociétal en termes de systèmes de valeurs.

Ce que nous appelons ici valeurs est à distinguer radicalement des idéaux. Dans une de ses conférences Michel Onfray remarquait que, si des idéaux tels que l’honnêteté, la loyauté, la fidélité, le partage… semblent chers à (presque) tous, si nous les invoquons souvent, nous ne les pratiquons que fort peu ! Les idéaux relèvent du domaine de la conscience. À l’inverse, ce que nous nommons ici valeurs se pratique par tous et entre tous à chaque seconde, en toute inconscience : une valeur n’est rien d’autre qu’un jeu de comportements sociétalement étiquetés, qui sont des habitudes au sens fort du terme :

 « Mais, c’est bien connu, les habitudes sont rigides, et leur rigidité découle d’une nécessité : de leur statut hiérarchique dans la hiérarchie de l’adaptation. L’économie même d’essais et d’erreurs obtenue grâce à la formation des habitudes n’est rendue possible que parce que les habitudes correspondent, comparativement, à ce qu’on appelle, en cybernétique, une programmation stricte (hard program). L’économie consiste précisément à ne pas réexaminer ou redécouvrir les prémisses d’une habitude à chaque fois qu’on fait recours à elle. »

Bateson G. La double contrainte. In Vers une écologie de l’esprit  2. Seuil, pp. 45-46

En d’autres termes, leur moteur n’est ni la volonté, ni la conscience, seulement un élément de la dynamique auto-organisationnelle qui anime une Société :

« L’auto-organisation inconsciente avec création de complexité à partir du bruit doit être considérée comme le phénomène premier dans les mécanismes du vouloir dirigés vers l’avenir; tandis que la mémoire doit être placée au centre des phénomènes de conscience. C’est l’association immédiate et quasi automatique de notre conscience et de notre volonté dans une conscience volontaire (…) considérée comme la source de notre détermination, qui a, croyons-nous, un caractère illusoire. En effet, les choses qui arrivent sont rarement celles que nous avons voulues. »

Atlan H. Entre le cristal et la fumée. Seuil. Page 140.

Étiquetage : ce qui fait la puissance d’une valeur est que le comportement qui la manifeste est un comportement sociétalement étiqueté, c’est-à-dire immédiatement compréhensible et actionnable par tous.

Ce niveau de modélisation nous permet de proposer un tableau mettant en perspective deux système de valeurs, celui qui dirige les modes d’interaction des femmes et des hommes façonnés XXe siècle et celui qui dirige les enfants et tous les jeunes adultes aujourd’hui, façonnés XXIe siècle.

 


Système de valeurs XXe siècle

  • Inclusion
  • Interdit
  • Domination / soumission
  • Confrontation
  • Punition
  • Commande
  • Silence
  • Injonction à ne pas penser
  • Indépendance défiante

Système de valeurs XXIe siècle

  • Accueil
  • Protection
  • Coopération
  • Tolérance
  • Plaisir
  • Négociation
  • Conversation
  • Injonction à penser
  • Interdépendance confiante

 

Ces deux colonnes dessinent deux formes d’enchainements comportementaux, irrépressibles et immédiats car inconscients[1]. Pour l’illustrer,  comparons l’Entreprise classique au sein de laquelle la machine hiérarchique est de mode vertical, et l’Entreprise émergente dont la machine hiérarchique est de mode horizontal : chacune des deux colonnes décrit par le détail les types d’interactions possibles et impossibles en leur sein.

Inclusion : tu es admis dans cette entreprise, tu lui appartiens et tu devras te conformer, selon la place qui t’y sera assignée, à des comportements très précis, de domination ou de soumission. Il y a ici des interdits que tu n’as pas à penser : si tu les transgresse tu auras droit à une confrontation, si cette confrontation ne suffit pas à te faire rentrer silencieusement dans le rang, la punition tombera. Si la punition ne suffit pas, ce sera l’exclusion.

Accueil : nous sommes contents que tu aies décidé de joindre tes compétences et ta créativité aux nôtres. Nous faisons notre possible, et nous comptons sur toi, pour que cette entreprise soit un lieu de tolérance mutuelle et de coopération ; la négociation et la conversation sont les principaux supports d’une créativité qui ne dépend que de notre plaisir à travailler ensemble.

Des systèmes de signaux : 75 à 80% de notre communication au quotidien est de mode analogique[2]. Ce que nous appelons Valeurs relève spécifiquement de ce mode ce communication. L’observation montre que le verbal n’intervient que lorsque le signal (analogique) n’a pas eu l’effet attendu par l’un des protagonistes.

Des systèmes institutionnels : ces deux systèmes de Valeurs s’incarnent dans des systèmes institutionnels et des corpus de lois, le système émergent se montrant fort différent du système précédent. Pour percevoir l’importance de ces différences il suffit d’ouvrir nos manuels d’Histoire : la machine institutionnelle monarchique a été balayée pour laisser la place à la machine institutionnelle dite républicaine ou démocratique[3].

Le temps barbare

Un temps barbare : toutes le mutations sociétales que nous avons étudiées montrent ce qu’il faut bien appeler « un temps barbare », un temps durant lequel les tenants des Valeurs du monde déclinant se déchainent pour le sauver et que rien ne change[4], alors que les Valeurs du monde émergent ne disposent pas encore des assises institutionnelles qui leur permettent de chasser les restes du monde déclinant.

Ce que nous observons aujourd’hui montre la capacité de digestion, certes clairement perverse, des Valeurs émergentes par les décideurs barbares du vieux monde.

 


Blablacar[1] en est une illustration : de mise en relation gratuite entre citoyens soucieux de diminuer leur poids carbone, il est devenu une entreprise très payante (commission d’environ 18 % à 21 %, chiffre d’affaires‎ ‎estimé à 88 000 000 €)[2]. Le mot d’ordre, explicite et implicite, « zéro risque – qualité maximale » relève du même type de détournement.


 

“L’enfant éprouve angoisse et inquiétude
face à une incohérence trop importante
dans le message de celle ou celui
dont sa sécurité et son intégrité dépendent.”

 

Parmi les Valeurs émergentes, trois sont ici subverties :

  1. L’autorité sur soi: nos jeunes mutants sont des individus individualisés, ils ont autorité sur eux-mêmes, ils se sentent donc responsables de leurs actes.
  2. sedépasser pour soi-même : monde émergent = pathologies émergentes ! Notre collègue Bernard Fourez[3] a tôt remarqué que nous assistions, dans nos consultation à une curieuse inversion : des maladies de l’irresponsabilité auxquelles nous étions habitués, nous assistions à l’émergence de maladies de la responsabilité. Ces jeunes gens se sentant seuls responsables d’eux-mêmes se reprochent leurs insuffisances et leurs échecs ; ils se montrent extrêmement durs avec eux-mêmes et nous disent souvent que nous ne pouvons rien pour eux, que eux seuls doivent trouver leurs solutions.
  3. Protéger/rassurer: l’idéologie étasunienne du Care est une illustration de ces nouvelles valeurs. Mais toutes les tracasseries administratives que subissent les professionnels oeuvrant dans les établissements publics ou parapublics tels que les hôpitaux et les établissement médicosociaux, lesquelles d’année en année rogne leur temps de présence auprès des usagers et les prive très efficacement de toute initiative personnelle et collective, me semble bien consister en une dynamique défensive du monde déclinant. Sous le prétexte de protéger, sont imposées les Valeurs soumission et injonction à ne pas penser. L’augmentation exponentielle de la souffrance au travail (pudiquement appelée risques psychosociaux) me semble être plus qu’une simple corrélation.

 

Les HP face à la barbarie

Mon hypothèse, concernant un certain nombre des jeunes gens brillants dont il est question ici, est que ce temps barbare leur est inassimilable car trop incohérent. Rappelons-nous que ce que j’appelle Valeurs ne sont que des comportements, c’est-à-dire des signaux qui s’enchainent les uns les autres (nous sommes ici dans l’univers de la communication analogique[1]). Entre deux mutations ces signaux sont étiquetés, c’est-à-dire compréhensibles par tous. Le temps barbare est celui d’une valse des étiquettes telle, qu’elle provoque un brouillage cognitif et émotionnel, un jeu d’incohérence à l’évidence dommageable pour les jeunes gens très exigeants en matière de cohérence et de rigueur que sont ceux dont nous parlons ici.

Les effets de cette incohérence entre ce que Bateson appelait les mode de communication (ce que vous vivez ou ce que vous souhaitez émettre pour un autre : colère, joie, plaisir, dégoût, autorité, comportement protecteur ou menaçant, etc…) et les signaux d’identification des modes de communication (ce sont les mimiques, gestuelles, tons de voix, verbalisations, qui permettent à la personne à qui vous les adressez de savoir à quelle sorte de message appartient votre message), les effets de cette incohérence, les praticiens, mais aussi les neuroscientifiques et les épigénéticiens[2], en prennent aujourd’hui la mesure, au moyens de leurs instruments respectifs.

Décrypter les bugs communicationnels

Durant les quinze dernières année, une part non négligeable de mon activité de thérapeute de famille a consisté à apprendre à des jeunes parents, désespérés de voir leurs bambins se rouler par terre en hurlant « à chaque fois que je le contrarie », à rendre cohérents, à l’adresse de leurs enfants, leurs modes de communication avec les signaux d’identification de leurs modes de communication. Cette mise en cohérence faisait instantanément disparaitre ces « caprices » ou encore cette « toute puissance » de leurs bambins.[3] Les caprices en question se révélaient ainsi comme l’expression de l’assaut d’angoisse et d’inquiétude qu’un enfant éprouve face à une incohérence trop importante dans le message de celle ou celui dont sa sécurité et son intégrité dépendent directement.

Cette incohérence est repérable à tous les niveaux d’interaction sociale aujourd’hui. Elle est pour une part produite par la subversion barbare des Valeurs émergentes qui dirigent d’ores et déjà la vie de ces jeunes gens, et pour une autre part induite par cette valse des étiquettes qui rend la communication au quotidien trop souvent aléatoire. Il n’y a évidemment pas de Big-Brother, seulement des bugs communicationnels permanents produits par le frottement entre les deux systèmes de Valeurs non compatibles, des bugs dans la dynamique auto-organisationnelle d’une société en mutation.

Ouverture

Qui d’autre que Ludwig Wittgenstein, pour ponctuer notre propos, quand il parle de lui ! Il était à l’évidence un de ces jeunes gens beaucoup trop exigeants et rigoureux pour jouer un jeu sociétal qui, même hors phase mutationnelle, reste un bricolage que les esprits moins pointus supportent sans trop d’encombre :

« On peut dire que les jeunes gens, de nos jours, se trouvent brusquement placés dans une situation où l’entendement normal ne suffit plus face aux exigences singulières de la vie. Tout est devenu si embrouillé que, pour en venir à bout, il faudrait un entendement exceptionnel. Car il ne suffit plus de pouvoir jouer le jeu comme il faut ; sans relâche la question se pose : faut-il vraiment jouer ce jeu-là et quel est le bon jeu ? »

Wittgenstein (L.), in Remarques philosophiques, Gallimard, 1996

 

Retrouvez la version intégrale et enrichie de l’article de Jean-Paul Gaillard sur le site de La Jaune et la Rouge : lajauneetlarouge.com

 


[1] La morphogenèse est l’ensemble des lois qui déterminent les transformations, progressives ou brutales, aboutissant à une forme suffisamment stable dans le vivant : organismes et organisations (sociétés, villes, etc.). le mathématicien René Thom en a élargi la pertinence avec sa théorie des catastrophes (Thom R. 1983 : Paraboles et catastrophes. Flammarion Champ.

[2] Quand un système, physico-chimique ou sociétal évolue vers un niveau loin de l’équilibre, une bifurcation, c’est-à-dire un changement de forme, s’opère brutalement. Le chimiste Ilya Prigogine l’a magistralement modélisé (prix Nobel de chimie). Prigogine I. & Stengers I. 1986 : La Nouvelle Alliance, Gallimard. Prigogine I. & Stengers I. 1988 : Entre le temps et l’éternité. Fayard.

[3] Gaillard JP 2020 (8ème édit. revue et augmentée) : Enfants et adolescents en mutation : mode d’emploi pour les parents, éducateurs, enseignants et thérapeutes. ESF éditeur. Paris. / Gaillard J-P. 2008. Sur le façonnement psychosociétal en cours : enjeux psychothérapeutiques et éducatifs, in revue Thérapie familiale, vol. 28 n° 4 – 2007. / Gaillard J-P : 2008 : S’il te plait, dessine-moi un mutant ! in Journal du Droit des Jeunes n° 280.

[1] Maturana H. et Varela F. 1997 : L’arbre de la connaissance. Addison Wesley France.

[2] Ce concept de découpe nous a été transmis par Mioara Mugur-Schächter, à son époque « tissage des connaissances ».

[1] « Ce que je fais, c’est suggérer, et même inventer… des possibilités auxquelles vous n’aviez pas pensé jusque-là. Vous pensiez qu’il n’y avait qu’une possibilité, au plus deux. Mais je vous ai fait penser à d’autres… Ainsi, votre crampe mentale se trouve soulagée… » (Wittgenstein L., in Monk R. Wittgenstein : le devoir de génie. 2009. Flammarion).

[2] « tout ce que vous avez, c’est l’espoir de la simplicité, mais le fait suivant peut toujours vous conduire à un niveau de complexité supérieur. » Bateson G. La nature et la pensée, Seuil p.34

[1] Il s’agit de la forme sociétale de l’inconscient. Rien à voir, donc, avec l’inconscient Freudien, bien que les formes de l’inconscient freudien soient inévitablement influencées par cet autre niveau. Jacques Lacan ne disait-il pas dans un séminaire, qu’il était peu probable qu’au Moyen-âge l’inconscient fut structuré comme un langage, et que l’Œdipe n’aurait qu’un temps ? De fait, nous constatons quotidiennement la dissolution de l’Œdipe chez les enfants mutants.

[2] Le non verbal : mimiques, gestuelle, proxémique, vêture, etc.

[3] Y-compris dans les pays dont les populations ont montré plus de clémence que la population française à l’égard de leurs rois…

[4] Le sociologue Michel Maffesoli évoque ce combat du monde déclinant comme sans merci et pouvant aller jusqu’au baroud d’honneur, le massacre stérile.

[1] Vincent Caron, alors étudiant à l’ISTIA d’Angers achète en 2004 le nom de domaine covoiturage.fr et met en ligne son site de coopération entre conducteurs et passagers ; il est gratuit. En 2006, Frédéric Mazzella rachète le nom de domaine. Il fonde avec Nicolas Brusson et Francis Nappez, la société anonyme Comuto qui deviendra la société éditrice de tous les sites du réseau Covoiturage, rapidement payants. En 2015, Frédéric Mazzella lève 200 millions de dollars auprès d’investisseurs (Total, Xavier Niel… ?).

[2] Ce détournement massif d’une initiative de type 21ième siècle n’en économise pas moins du carbone…

[3] Bernard Fourez est un psychiatre Belge qui travaille sur les transformations psychosociétales depuis une vingtaine d’années. Fourez B. ‎2004. Personnalité psychofamiliale, personnalité psychosociétale, in revue-therapie-familiale-2004. Fourez B.- ‎2007. Les maladies de l’autonomie, in revue-therapie-familiale-2007. Fourez B. 2014. Abandonnisme, paranoïdie et identité instable, témoins de la sortie des appartenances, in revue-therapie-familiale-1014.

[1]. Dans un article fondateur, Bateson propose un modèle de la communication si robuste qu’il a traversé le temps sans aucun dommage. Tout message, écrit-il, consiste en la ponctuation entre trois canaux : digital, analogique et contextuel. Ce qui caractérise le digital est qu’il est séquencé, c’est le langage verbal, l’analogique est de mode continu sans début ni fin clairement perceptibles, et le contextuel est ce qui exerce une influence directe sur l’interlocuteur, à travers le cadre qu’il impose à la combinaison digital/analogique. Bateson G. 1973 : vers une théorie de la schizophrénie (1956 avec Don Jackson, Jay Haley et John Weakland ), in Vers une écologie de l’esprit 2. Seuil.

[2] Voir Gaillard JP 2018 : Enfants et adolescents en grande difficulté : la révolution sociothérapeutique. ESF éditeur.

[3] Caprices et toute puissance sont des pseudo concepts, des concepts dormitifs comme disait Bateson, inventés par des psys paresseux : il est facile de remarquer que ces caprices et cette toute puissance infantile ne s’expriment que lorsque les adultes présents se montrent incohérents et « à ôté de la plaque ».

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