Quelle écologie pour le XXIe siècle ?

Dossier : Libres ProposMagazine N°533 Mars 1998
Par Jacques BOURDILLON (45)

Héritages du passé

L’homme, la nature sauvage et la nature aménagée

 

Héritages du passé

L’homme, la nature sauvage et la nature aménagée

Depuis l’aube de l’humanité, l’homme est en lutte avec la nature sauvage qu’il s’efforce de transformer en une nature aménagée (villes, forêts, jardins…) laquelle constitue aujourd’hui l’essentiel de son environnement. Cette nature est à la fois merveilleuse (fleurs, papillons, ciels…) et profondément hostile (volcans, inondations, tremblements de terre, épidémies, gel…) : cf. de François Monnier, Terre Nourricière, L’Harmattan, 1996.

 » Sommes-nous ennemis ou amis de la nature ? Il s’agit d’un faux problème, car le poser revient à oublier que nous sommes nous aussi la nature, que nous avons toujours fait partie des écosystèmes et que nous en ferons toujours partie, ce qui ne nous dispense pas de contribuer aux équilibres écologiques en tant que représentants du règne animal, dont nous partageons les exigences et les faiblesses… La planète est désormais partagée entre des territoires restés sauvages, et des territoires aménagés par les hommes pour constituer leur cadre de vie (47 % des terres émergées)…

Chaque composante végétale ou animale de l’écosystème primitif, que nos aménagements ont remplacé, va s’efforcer jour après jour de se réinstaller, et si l’homme abandonne la partie, l’écosystème se reconstitue au plus vite. … Aucun ouvrage ne peut à la longue résister au vent, à l’érosion, aux infiltrations, au gel, à la chaleur, à l’humidité, à la corrosion, à la rouille, aux termites, aux vers, aux moisissures, aux pourritures… et pour faire bonne mesure, la nature sauvage a fréquemment recours à son artillerie lourde : tempêtes, orages, inondations, cyclones, tremblements de terre, éruptions, incendies… Aujourd’hui, les derniers restes d’Angkor sont assaillis par la jungle, tandis qu’Amsterdam et Venise sont menacées par les eaux, Naples par son volcan, Tokyo et Los Angeles par des séismes. La nature sauvage est là, partout, à l’affût. Notre nature aménagée serait incapable de lui résister si nous cessions de la protéger efficacement. »

Certains proposent de faire un choix entre l’homme (prédateur) et la nature (bonne et accueillante). Ni l’utilité ni la nécessité de ce choix ne me semblent s’imposer : l’homme et la nature seront toujours indissolublement liés.

Prométhée

Prométhée nous a légué la maîtrise du feu. L’homme est souvent présenté comme un apprenti sorcier, et Prométhée comme le prototype de cet homme.

Le Titan Prométhée (le prévoyant) avait appris la sagesse de sa mère Thémis, il aurait contribué à la création de l’homme en façonnant à partir d’une motte d’argile des statuettes auxquelles Athéna donnait ensuite le souffle vital. Il a aidé les hommes contre les dieux, en leur offrant la nourriture, et le feu dont Zeus voulait les priver pour les punir de leur méchanceté. Son frère, Épiméthée (celui qui réfléchit après) était l’époux de Pandore célèbre pour avoir déversé sur la terre les maux enfermés dans une boîte au fond de laquelle hélas était restée l’espérance.

Prométhée offrit à Zeus deux paquets : l’un contenait des abats, l’autre de la viande. Zeus choisit les abats, Prométhée la viande qui devint la nourriture des hommes, Prométhée déroba le feu céleste dans une tige de fenouil, et l’offrit aux hommes qui purent se préserver de la nature sauvage, et développer la métallurgie, Zeus l’enchaîna sur le Caucase et envoya un vautour lui dévorer le foie… jusqu’au jour où Héraclès le délivra en tuant le vautour.

Prométhée prend le risque de faire confiance à une humanité qu’il veut libre, ce qui n’est pas sans risque, il est porteur d’espérance, il offre des outils pour développer la cité et aménager l’environnement des hommes. Prométhée aujourd’hui accepterait les contraintes de la bioéthique mais refuserait l’arrêt de la croissance que certains proposent au nom de la précaution. Il faut le délivrer, non du vautour, mais du mauvais procès qui lui est fait et nous insérer dans la longue chaîne des efforts prométhéens au service de la vie, en gardant l’espérance (cf. le livre de François Jacob, La souris, la mouche et l’homme, Odile Jacob) :

 » Prométhée représente pour l’humanité le symbole du combat contre la nature… Depuis toujours, l’homme n’a cessé de lutter, de lutter contre la misère, contre le froid, contre la maladie, contre la violence du monde qui l’entoure, il a refusé de se plier aux lois de la nature, d’être un animal, ou d’être seulement un animal. Ce refus, il l’exprime depuis les origines, depuis l’invention du feu, de l’écriture et du calcul et dans cette lutte, la science est venue assez tard, fournir des armes. En fait l’histoire des sciences, c’est en quelque sorte l’histoire de la lutte de la raison contre les vérités révélées.  »

La tradition judéo-chrétienne

Selon la Genèse, qui est à la source de la tradition juive et de la tradition chrétienne, l’homme aurait été investi par Dieu d’un véritable pouvoir d’usufruitier, dans cette perspective, il pourrait, grâce aux sciences et aux technologies, continuer d’assumer son rôle de véritable jardinier de la nature (La Genèse 1-28) :

 » Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, et tous les animaux qui rampent sur la terre, je vous donne toutes les herbes portant semence qui sont sur toute la surface de la terre et tous les arbres qui ont des fruits portant semence : ce sera votre nourriture. À toutes les bêtes sauvages, à tous les oiseaux du ciel, à tout ce qui rampe sur la terre, et qui est animé de vie, je donne pour nourriture toute la verdure des plantes et il en fut ainsi. Dieu vit ce qu’il avait fait : cela était très bon.  »

Descartes, les Lumières, les saint-simoniens

J’ai choisi mon camp en revendiquant l’héritage des Grecs, des Judéo-Chrétiens et des Arabes, il faut l’étendre aux hommes de la Renaissance (Léonard de Vinci, Galilée), du XVIIe siècle (René Descartes), du XVIIIe siècle (les Lumières, les savants de la Révolution), du XIXe siècle (Auguste Comte), à ceux du XXe, avec Luc Ferry et Dominique Bourg, Claude Fréjacques, avec Claude Allègre et Georges Charpak, avec François Jacob et Axel Kahn, avec Alfred Sauvy, et Évelyne Sullerot, etc.

Je préfère leur compagnie à celle des Martin Heidegger, Jacques Ellul, Hans Jonas, Aldo Léopold, et autres Lester Brown.

Dominique Bourg voudrait rendre à la technique sa place primordiale et fondatrice dans l’existence même de l’homme. Il ne fonde pas ce choix sur une étude  » coûts-avantages  » des progrès (le bien-être donné aux hommes vaudrait bien quelques espèces en moins !), en fait il va beaucoup plus loin :

 » Sans technique, pas d’humanité, car c’est au moyen des outils et des transformations de son environnement que l’humain, animal fabricateur autant que politique ou parlant, se produit lui-même.  »

Les polytechniciens

Sortis d’une école créée par la Convention thermidorienne pour construire des bateaux, des ponts et des routes, ils sont les héritiers de Descartes, des Lumières, de Carnot, de Monge et d’Auguste Comte, ils ont largement contribué aux inventions et aux aménagements modernes, ils veulent favoriser l’amélioration continue de l’environnement de l’homme et l’accroissement qualitatif et quantitatif du patrimoine que nous léguerons aux générations futures, ils sont concernés par la mise en place de cette écologie du XXIe siècle, à refonder sur  » sciences, techniques, raison et imagination « .

L’héritage global

Ainsi, nous sommes issus du métissage de la pensée grecque, des traditions judéo-chrétiennes, de la pensée scientifique de tous les temps et de tous les pays (de Pythagore à Georges Charpak en passant par Newton, Leibniz et Marie Curie), de la tradition aménagiste de tous les âges (créateurs de villes, de jardins, de forêts, de polders, de paysages, d’ouvrages d’art quelquefois pharaoniques, etc.).

La France, pour sa part, est plutôt bien dotée : nos ancêtres nous ont légué le pont du Gard, le Louvre, Versailles, le viaduc de Garabit et le Mont-Saint-Michel, la génération des années 60 nous a légué l’Airbus, le complexe de Roissy, des réseaux de transports performants intégrant les TGV et  les autoroutes à péage (réseau maillé modeste et performant), un système de barrages et un parc de 56 centrales nucléaires (gage de notre indépendance énergétique, et contribution substantielle à la réduction de la consommation des ressources fossiles et des émissions de CO2).

Les Hollandais ont hérité de leurs ancêtres un système de digues, barrages, polders, qui leur permet de se protéger contre les inondations venues de la terre ou de la mer, de vivre, de pratiquer l’agriculture en zone inondable sur 30 % de leur territoire.

L’écologie du XXIe siècle

Continuer ce combat incessant de l’homme contre la nature sauvage

On peut penser que les dégâts subis par les Polonais et les Allemands du fait des crues de l’Oder, l’été 1997, sont imputables à l’arrêt momentané de la poursuite de ce combat incessant contre la nature sauvage (grave sous-investissement dans les infrastructures). Ce n’est certainement pas en suivant les recommandations du WWF qui préconise le  » réensauvagement  » des fleuves et rivières qu’ils éviteront le retour d’une telle catastrophe. Il serait urgent de concevoir et de réaliser un système de digues et de barrages aussi efficace que le système des polders hollandais.

De même le sous-investissement dramatique de l’ex-URSS dans le domaine des infrastructures de transports est l’une des causes de l’effondrement de son économie et de la pitoyable qualité de son environnement.

Or il est possible de promouvoir un développement durable, en améliorant encore l’environnement, et en refusant tout malthusianisme démographique et économique, d’aménager la planète sans la dégrader, pour qu’elle héberge un jour une population de 10 milliards d’habitants bien nourris disposant de la santé, du confort, d’une mobilité non réfrénée grâce à des infrastructures de qualité, d’une énergie abondante et bon marché (rêve saint-simonien ?), en nous efforçant de privilégier l’intérêt général toujours menacé par les intérêts locaux et individuels, et nous mettre en situation de léguer aux générations futures après l’avoir enrichi le patrimoine technique, économique et culturel hérité de nos ancêtres depuis les origines de l’humanité.

Il conviendra d’abord de déceler les menaces sur l’environnement, puis de mettre en œuvre les protections nécessaires : études approfondies à long terme sur l’évolution du climat, recherches sur le nucléaire (nous avons besoin d’une énergie abondante et bon marché), sur les transports (la mobilité est une liberté fondamentale), sur le génie génétique (indispensable pour la santé et l’alimentation), etc.

Développement économique, aménagement du territoire, croissance

Il existe des hommes et des femmes qui croient à l’existence d’une étroite corrélation entre développement économique et investissement (notamment infrastructures de transports) : je citerai Jacques Delors, Édith Cresson, David Aschauer, Rémy Prud’homme, Michel Savy, Émile Quinet, Samuel Skinner, Christian Gerondeau, etc. Ils sont tous partisans résolus d’une politique de développement économique, (indispensable à une reprise de l’emploi) et d’aménagement du territoire (indispensable à la solidarité spatiale). Des textes fondateurs cohérents invitent à la réalisation de réseaux de santé, de formation, de culture, de transports, d’énergie et de télécommunications et au développement de l’accessibilité sur l’ensemble du territoire :

– niveau européen : le Livre blanc de Jacques Delors (Croissance, compétitivité, emploi), le traité de Maastricht (titre XII),
– niveau national : le décret du 1.4.1990 instituant le schéma autoroutier français (Édith Cresson), la loi du 4.2.1992 sur l’aménagement du territoire (loi Pasqua).

Je citerai quatre textes (sachant que d’autres auteurs, non cités ici, sont en total désaccord).

  • Rémy Prud’homme :
     » Plus le stock d’infrastructures par habitant et par kilomètre carré d’une région est élevé, plus la productivité de cette région est élevée. « 
     » L’impact économique du stock d’infrastructures de transports dans une région est essentiellement l’augmentation de sa productivité (et non pas l’attraction des investissements dans tel endroit plutôt que dans tel autre).  »
  • Samuel Skinner (secrétaire d’État américain aux Transports) :
     » Aucune industrie dans le pays n’est plus importante pour la croissance de l’économie américaine et pour notre compétitivité internationale que les transports  » Rapport Moving America.
  • La loi Pasqua (article 17) :
     » Aucun point du territoire ne devra se trouver à plus d’une demi-heure d’une gare TGV ou d’un échangeur autoroutier.  »
  • Le Livre blanc de Jacques Delors : Croissance, compétitivité, emploi, les défis et les pistes pour entrer dans le XXIe siècle (Commission européenne) :

 
– axe de développement n° 1
, les réseaux d’information :  » Le monde vit actuellement une mutation des systèmes de production, d’organisation du travail, et des modes de consommation dont les effets seront comparables à ceux de la première révolution industrielle. … Le monde multimédias s’ouvre. … Il ne s’agit pas de retarder cette mutation mais de la maîtriser.  »

– axe de développement n° 2, les réseaux de transports et d’énergie :  » L’essor de l’Europe dans l’histoire repose sur la qualité de ses réseaux de communications qui ont permis à ses habitants d’accéder facilement aux ressources naturelles et techniques. … La promotion des infrastructures nouvelles permettra de circuler mieux, moins cher, pour améliorer la compétitivité, d’aménager le territoire européen pour éviter la concentration des richesses et des populations, de jeter un pont vers l’Europe de l’Est. … Depuis dix ans nous avons ralenti notre effort d’investissement dans le domaine des infrastructures. … L’attention insuffisante portée au développement des infrastructures entre pour partie dans la dégradation de la vie quotidienne … [Les] besoins de financement [sont] de 400 milliards d’écus en quinze ans.  »

Le rôle éminent des sciences et des techniques

Certains, tel Jacques Testard, voudraient, au nom de l’éthique, un moratoire sur certaines recherches. D’autres s’inquiètent, non sans raison, du mauvais usage par l’homme de ses inventions (la guerre bactériologique, chimique et nucléaire). Éternel problème depuis l’invention du feu. Il existe aussi un groupe d’intellectuels qui s’efforce d’accréditer l’idée d’un tournant dans l’histoire des sciences et d’annoncer la fin du progrès : on serait passé de l’ère des certitudes à celle des incertitudes, le progrès serait désormais une idée morte, je me réfère à la série d’articles parus dans Le Monde en juillet-août 1996 et aux rencontres Pétrarque (Montpellier juillet 1997).

Or certaines de ces idées sont fausses : depuis l’aube de l’humanité, les sciences se sont toujours développées dans l’incertitude et grâce au doute méthodique des scientifiques de tous les temps. Il est donc parfaitement inexact de dire que nous entrons dans l’ère des incertitudes, car nous n’en sommes jamais sortis et nous n’en sortirons jamais. C’est bien grâce à la raison que les progrès considérables de tous les temps, et notamment ceux du xxe siècle, ont été réalisés.

Enfin, certains idéologues contribuent à développer la superstition sur le thème de la peur du nucléaire et du génie génétique (améliorations ou manipulations ?) et provoquent à l’égard des inventions de l’homme des réactions de rejet parfaitement injustifiées. Mais, il y a aussi le bon usage de la technique et les bienfaits qu’elle apporte à l’humanité, notamment en faveur de l’environnement (nucléaire pour le climat, autoroutes pour la sécurité et le paysage).

Alors, François Jacob s’interroge (La souris, la mouche et l’homme, Odile Jacob) :

 » Faut-il arrêter d’apprendre certaines choses par crainte de l’utilisation qui pourrait être faite de cette connaissance ?  »

Sa réponse à la question est claire :

 » Pour l’être humain, chercher à comprendre la nature fait partie de la nature elle même. … Pas plus que l’on ne peut arrêter la recherche on ne peut n’en conserver qu’une partie. De toute façon, il n’y a rien à craindre de la vérité, qu’elle vienne de la génétique ou d’ailleurs…  »

Il remet en perspective l’évolution des sciences :

 » L’entreprise scientifique représente la plus grande réussite de l’humanité, c’est elle qui avec les arts a véritablement permis à l’aventure humaine de se développer dans toute son ampleur, mais ce qui a été accompli jusqu’ici n’est qu’un début. En fait la science n’est pas vraiment née il y a trois cents ans, c’est seulement depuis un siècle qu’elle a commencé à se développer systématiquement, c’est seulement depuis cinquante ans qu’elle a pris son rythme, qu’elle est devenue une sorte d’institution, qu’elle s’épanouit dans le monde entier sans restriction de frontières, de nations, de langues, ou de religions.  »

Il nous propose une conclusion :

 » Le grand danger pour l’humanité n’est pas le développement de la connaissance, c’est l’ignorance.  »

Le nucléaire au secours du climat

La question de l’effet de serre est abondamment évoquée sous différents angles dans la grande presse et par le ministère de l’Environnement : préparation de la Conférence de Kyoto (après Rio et Berlin), alors qu’il y a gaspillage d’énergie aux États-Unis, et besoins considérables dans le Tiers-Monde, en Inde et en Chine. L’on peut s’interroger sur le  » réalisme « , ou plutôt sur  » l’angélisme  » de ceux qui croient à l’efficacité du  » bon exemple  » que l’Europe pourrait donner à la Chine ou aux États-Unis.

L’on peut aussi s’interroger sur les moyens que l’Europe compte se donner pour réduire de 15 % ses émissions de CO2, alors que la consommation (donc la production) d’électricité va croître : remplacement des centrales à charbon allemandes et suédoises par des centrales nucléaires ? Très curieusement l’on doit constater qu’à ce jour ni les médias ni le gouvernement ne se sont véritablement penchés sur les moyens pratiques d’obtenir la réduction jugée souhaitable des émissions de CO2.

Or il apparaît bien que l’énergie nucléaire est en l’état actuel de la technologie l’un des seuls moyens efficaces d’obtenir le résultat que l’on veut s’imposer (ce serait aussi le moyen d’éliminer le plutonium militaire dont il faudra bien se débarrasser !). Apparaît alors clairement une contradiction entre le choix du développement durable (le climat des générations futures) et le refus de l’énergie nucléaire. Citons Renaud Abord de Châtillon (69), ex-conseiller de Corinne Lepage, (Libération du 15.8.1997) :

 » Le choix fait il y a plus de vingt ans d’engager le pays dans la voie nucléaire a profondément changé notre mode de vie : abondance d’énergie électrique à un coût raisonnable, tout en assurant l’indépendance nationale, l’investissement s’est monté à plus de 1 000 milliards de francs. Résultats : doublement du taux d’indépendance énergétique de la France, qui atteint maintenant plus de 50 %, mais aussi une baisse significative des rejets de gaz à effet de serre (taux de rejet par habitant deux fois moindre qu’en Allemagne, trois fois moindre qu’aux États-Unis)…

La surgénération était la réponse intelligente aux alarmes du Club de Rome, elle devait permettre de produire de l’électricité jusqu’en l’an 3000… Mais, dans un contexte d’abondance énergétique dans les pays riches, certes temporaire, mais bien réel, la surgénération est handicapée par son coût… C’est pourquoi dès la fin des années 80, une autre vocation a été envisagée pour Superphénix : devenir un outil de recherche et d’incinération des déchets nucléaires… Il devrait également pouvoir apporter des enseignements en matière d’abaissement des coûts et d’amélioration de la sûreté.  »

Or deux décisions viennent d’être prises : arrêter Superphénix, renoncer à construire la centrale nucléaire de Carnet dans l’estuaire de la Loire (raison : protection d’un site incomparable). Deux autres décisions sont à prendre (toutes deux à l’horizon 2010) : réduire ou ne pas réduire nos émissions de gaz carbonique (engagement international), renouveler et probablement accroître notre parc de centrales électriques. Il convient de ne pas tarder à choisir entre de nouvelles centrales nucléaires (encore plus performantes : il faudrait les expérimenter dès maintenant par un premier prototype) et d’autres centrales (au charbon, au fioul ou au gaz).

Or le moratoire en matière d’énergie nucléaire couplé avec le choix du gaz naturel est imaginable (et même économiquement tentant !) mais il faut bien savoir que les centrales à gaz produisent du CO2 et consomment de l’énergie non renouvelable et que, dans l’hypothèse de ce choix, les générations futures auront davantage de gaz carbonique mais n’auront plus le combustible qui aura été consommé, et que les engagements internationaux de la France ne seront pas tenus. Par ailleurs (Superphénix fermé) il faudra bien poursuivre nos recherches sur les réacteurs à neutrons rapides (domaine où la France est performante).

Les priorités, la nécessaire hiérarchie des nuisances

Il ne faut pas se tromper d’ennemi. L’argent public étant limité, il semble bien qu’en l’absence d’un choix raisonné et consensuel des priorités l’on risque de dépenser des sommes considérables pour réduire une nuisance mineure alors que l’on ne fera rien pour supprimer une nuisance majeure. Quelques exemples :

  • si l’on demande aux constructeurs et aux pétroliers des efforts sur les moteurs et les carburants pour réduire la pollution de l’air dont les effets sont relativement faibles, on peut être sûr qu’ils les feront (on évitera ainsi peut-être 300 décès par an) ;
  • dans le même temps quelles sommes consacrera-t-on à la sécurité (freins, direction, législation) : l’on sait qu’il y a 8 000 morts par an par accidents de la route ;
  • que fait-on contre le tabac, contre l’alcool ? On sait que la mortalité par tabagisme actif et passif est de l’ordre de 70 000 victimes par an (35 000 pour l’alcool) ;
  • si l’on décide de fixer le taux de radioactivité acceptable par an pour un homme à un niveau inférieur à celui que reçoit la moyenne des Français du fait de la radioactivité naturelle, on risque à la fois de ruiner l’État (la totalité du budget sera absorbée par cette tâche impossible), d’interdire toute recherche nouvelle sur le nucléaire, de supprimer définitivement les radiographies, en tout cas les radiothérapies.

 
Pour être efficace dans la poursuite de nos objectifs, il convient donc de se poser la question fondamentale suivante, d’où viennent les menaces les plus graves contre l’environnement et le développement durable ?

Les réponses à cette question sont souvent discordantes :

– priorités de l’OMS :  » l’absence d’assainissement, l’insuffisance de l’approvisionnement en eau potable, le manque de salubrité des aliments, la pollution de l’air à l’intérieur des habitations et dans les pays en développement, le caractère malsain des logements « . L’on pourrait ajouter le problème du traitement et du stockage des déchets de l’agriculture, de l’industrie et des ménages, celui de la recherche d’une énergie abondante, bon marché et non productrice de gaz carbonique (d’où l’importance fondamentale du nucléaire civil), celui du désarmement nucléaire (comment consommer le plutonium accumulé par les arsenaux des puissances nucléaires, sinon dans les centrales civiles ?), celui des accidents de la route, etc.

Or il est facile de constater que les priorités de certains mouvements écologistes ne coïncident absolument pas avec celles que nous venons de citer : leurs cibles favorites sont la pollution de l’air dans les villes et non à l’intérieur des habitations (où l’on trouve des acariens et des taux de NO2 considérables du fait des cuisines au gaz), les centrales nucléaires qu’il faudrait démanteler, les transports qu’il faudrait réduire (et particulièrement les infrastructures autoroutières, les aéroports et les TGV), la surpopulation (considérée comme un danger majeur), les usines d’incinération (productrices de dioxine), les produits chimiques (notamment le chlore, bête noire de certains d’entre eux), les pesticides, etc.

Citation de Bernard Oudin (Pour en finir avec les écolos, Gallimard 1996) :

 » Un milliard d’êtres humains n’ont pas accès à l’eau potable, deux milliards vivent dans un état d’hygiène déplorable, 5 millions meurent de dysenterie et l’on choisit le malthusianisme, l’on s’oppose au développement, l’on préfère parler de couche d’ozone, d’effet de serre, de protection de la chouette tachetée, ou de l’ours des Pyrénées, et s’attaquer aux producteurs de chlore (indispensable pour fournir l’eau potable à ceux qui ne l’ont pas notamment dans le Tiers-Monde).  »

Citation de la revue Industrie et Environnement (n° 69 du 6 août 1997) :

 » Parmi les priorités de l’OMS, on n’en retrouve aucune qui soit une priorité écologiste, au contraire, une organisation écologiste, dans son acharnement contre le chlore, va directement à l’encontre de l’impérieuse nécessité d’assainir les eaux destinées à la consommation… Pendant que l’un des génocides les plus graves du siècle se déroulait dans la région des Grands Lacs, les écologistes étaient mobilisés sur la question de la protection des éléphants  !  »

Le principe de précaution et le risque zéro

Aujourd’hui, dès qu’apparaît un problème, on propose de ne rien faire en application du fameux  » principe de précaution « . Or l’application de ce principe ne doit pas être faite  » sans précaution  » : les risques d’une application imprudente pourraient être considérables. La question du risque zéro doit être examinée en même temps avec la même vigilance. Réflexions empruntées à C. Fréjacques, J.-L. Funck-Brentano et C. Souleau :

  • Du doyen de l’Université Paris X, Charles Souleau (Châtenay-Malabry, 22.7.1997) :
     » Zéro risque n’est-il pas équivalent à zéro progrès ?  »
  • De J.-L. Funck-Brentano (Le Monde des 29/30 octobre 1995) :

     » Il est frappant de constater que les données médicales réunies depuis cinquante ans par les instances internationales les plus crédibles et les plus fiables n’apportent aucune justification à la terreur qu’inspire aujourd’hui l’énergie nucléaire. Il est plus frappant encore que les fantasmes qui se veulent médicaux survivent à leur inconséquence et laissent se déployer des dangers, ceux-là très réels de la recherche d’un inaccessible risque zéro.  »

     » Le rayonnement nucléaire à faibles doses fait partie intégrante des composants de la nature dans son acception la plus large. Depuis la nuit des temps, l’homme s’en est parfaitement bien accommodé et il continue de le faire aujourd’hui. « 
     » Préconiser la recherche du risque nucléaire zéro est déraisonnable et dangereux car cela dévoie la juste application du principe de précaution.  »

  • De Claude Fréjacques (Le Monde des Débats de février 1993) :
     » Depuis une vingtaine d’années, le CIPR (institution hautement respectable) a tendance à adopter des normes de  » précaution  » pour ne pas donner prise aux critiques des antinucléaires. C’est ainsi que ces normes sont établies à partir des résultats épidémiologiques recueillis après les irradiations subies en très peu de temps à la suite des explosions de Nagasaki et d’Hiroshima. Pour les normes d’irradiation – vie durant, c’est-à-dire à débit de doses faibles – un coefficient correcteur de 2 a été admis alors que la plupart des biologistes l’estiment à environ 10. Les normes sont donc protectrices d’un facteur 5 environ. Bravo, bravo, direz-vous. Oui, mais appliquées aux populations victimes de l’accident de Tchernobyl, ces normes ont conduit les autorités russes à évacuer d’office toute personne qui, restée sur place, aurait reçu 0,7 gray la vie durant. Soit environ 200 000 habitants. Un article récent indiquait que, à la suite de cette déportation forcée, il y aurait plus de morts par alcoolisme et par dépression nerveuse qu’il n’y en aurait eu si ces personnes étaient restées sur place… Il faut signaler par ailleurs que, rien qu’en France et en Suède, beaucoup plus de 200 000 personnes logées dans des maisons bien isolées thermiquement recevront, vie durant, des doses supérieures à 0,7 gray, dues au radon présent dans leur appartement, et que personne ne parle de les déplacer d’office.  »

 
N. B. : radon 222 dû à la radioactivité naturelle tellurique qui peut varier de 1 à 1 000 selon le site (en Bretagne, 3 à 4).

L’intérêt général

Cette notion fait partie de notre héritage mais elle a beaucoup perdu de sa popularité et a grand besoin d’être remise en honneur.

Tout aménagement nouveau, utile pour la collectivité (qu’il s’agisse d’un barrage, d’une autoroute, d’une ligne électrique à haute tension, d’un polder, d’un ouvrage d’art), nécessite forcément une atteinte à des intérêts particuliers (expropriation et modification de l’environnement), qui doit être indemnisée de façon équitable, il n’est donc pas étonnant que, pour obtenir cette indemnisation, les riverains tentent de mobiliser les médias et les organisations écologistes, mais il ne serait pas normal qu’à cette occasion la priorité qu’un État démocratique doit toujours accorder à l’intérêt général soit occultée par l’expression d’intérêts particuliers.

L’intérêt général est clairement concerné notamment dès lors qu’il s’agit d’infrastructures de transports, d’énergie nucléaire, de génie génétique, domaines où la technologie peut se mettre au service de l’environnement. Il se trouve en outre que dans ces trois domaines la France jouit d’une excellente position internationale.

Paysage et patrimoine

L’un des objectifs qu’il faut nous fixer sera bien évidemment l’enrichissement du paysage et du patrimoine par des œuvres d’art et aussi des ouvrages d’art qui devraient être au XXe siècle (aussi, et pourquoi pas) plus beaux que ceux des siècles passés : le viaduc de Millau doit être mis en concurrence avec le pont du Gard et le viaduc de Garabit, comme l’Arche de la Défense rivalise avec les Arcs de Triomphe du Carrousel et de l’Étoile. L’exemple des autoroutes ou des TGV est édifiant : de plus en plus nombreux sont les exemples de la beauté des ouvrages d’art et de leur parfaite intégration dans le paysage, qu’elles contribuent souvent à améliorer, et à mettre en valeur.

Faut-il alors décréter que les lignes à haute tension sont laides alors que l’on accepte bien volontiers les caténaires des nouveaux tramways…

Je crois donc utile de citer quelques lignes d’un petit ouvrage de Jacques Lacarrière : Mon bel aujourd’hui (éditions J.-C. Lattès) que j’ai beaucoup aimé et qui constitue selon moi une antidote efficace à la dictature esthétique à laquelle certains voudraient nous soumettre :

« J’aime le siècle où je suis né, je m’y sens bien, et je n’ai jamais feint, comme tant d’autres, de m’y croire inadapté ou exilé… J’ai passé mon enfance dans un monde engoué de mécanique… J’ai grandi au milieu des garages, des terrains d’aviation, de l’essence, des gaz, de l’huile, des fumées, et c’est là que j’ai très tôt respiré les ferments et les odeurs du siècle… Je ne me sens pas systématiquement consterné par les paysages urbains d’aujourd’hui ni par les changements du monde rural. Je regarde parfois sans frémir, et souvent même avec plaisir, les châteaux d’eau, les grues et les viaducs, et il m’apparaît de plus en plus que ce monde moderne a une beauté à lui, des inventions irremplaçables, des trouvailles de génie qui auraient sûrement plu, ou n’auraient pas déplu à, disons, Balzac ou Baudelaire. Je pense souvent à eux devant les mutations et les innovations de notre siècle. »

L’enrichissement du patrimoine

Au XXIe siècle l’homme doit se donner les moyens de poursuivre le travail entrepris il y a des millénaires à l’époque de Prométhée pour aménager son cadre de vie, grâce aux sciences et à la technique, et transmettre aux générations futures un patrimoine enrichi.

Ce patrimoine nous devons nous dépêcher de l’enrichir encore :

– d’abord en libérant les sciences et les techniques des carcans que l’on voudrait leur imposer par des moratoires et des interdits injustifiés ;

– ensuite en libérant nos concitoyens de l’ignorance et des superstitions qui génèrent l’immobilisme et font obstacle au progrès ;

– enfin en libérant les écologistes eux-mêmes de leurs extrémistes et de leurs intégristes, pour qu’ils puissent rejoindre les artisans du progrès.

Dans cet héritage que nous devons transmettre, il faudra ajouter la satisfaction de quelques besoins fondamentaux à l’échelle d’une population de 10 milliards d’hommes : nourriture (quantité et qualité), mobilité (liberté fondamentale inscrite dans notre loi d’orientation des transports intérieurs), énergie (qui devra être abondante et bon marché). Nous aurons à léguer à nos descendants notamment :

  • Des infrastructures de transports
    Prenons l’exemple des autoroutes françaises : haut niveau de service, faible linéaire, forte capacité de trafic, sécurité élevée. Leur contribution à la qualité de l’environnement est considérable (traitement des eaux, murs antibruits, découverte du paysage et du patrimoine, enrichissement du paysage, biotopes (superbes réserves écologiques artificielles), dépendances vertes, qualité esthétique des ouvrages, etc.) alors que celle des routes ordinaires est bien souvent négative. Les dépendances vertes des Sociétés concessionnaires d’autoroutes où se développe une remarquable biodiversité floristique et faunistique représentent une surface de 65 000 ha, et devraient s’accroître de 12 000 ha d’ici 2004. Le paysage est traité avec soin notamment par utilisation des images de synthèses, Corinne Lepage a remis le Grand Prix du Paysage 1997 à Bernard Lassus, plasticien et paysagiste réalisateur d’aménagements paysagers sur les autoroutes françaises.
  • L’énergie nucléaire
    Léguer aux générations futures une énergie abondante et bon marché. En France l’énergie est abondante et bon marché parce qu’elle est nucléaire, elle est gage de notre indépendance énergétique, mais aussi du respect de nos engagements internationaux, à propos des émissions de gaz carbonique. Parce qu’elle est bon marché cette énergie contribue à l’excédent de notre balance commerciale si l’on veut bien accepter des lignes haute tension à travers les Alpes et les Pyrénées. Or le modèle français pourrait largement être exporté pour le bien de la planète, mais apparemment ce n’est pas la principale préoccupation aujourd’hui.
  • Le génie génétique
    Cette recherche est indispensable à la santé et à l’alimentation des hommes par l’agriculture et l’agro-alimentaire (deux éléments fondamentaux de notre environnement).

 
François Jacob témoigne :
 » Quand à la fin des années 70, les écologistes ont voulu interdire la poursuite des recherches sur le génie génétique ils n’ont pas été suivis, et toute la médecine, aujourd’hui, repose sur les recherches effectuées depuis lors.  »

L’écologie contre l’écologisme

Pour mettre en place une écologie ouverte et humaniste, il faudrait aussi en finir avec un écologisme antihumaniste, malthusien, idéologique, gaspilleur de fonds publics, passéiste, conservateur et catastrophiste, et notamment les risques de blocage de la croissance, les mythes générateurs d’ignorance et de superstition, les idéologies mortifères de certains.

Je crois utile avant de conclure de présenter (en forçant peut-être le trait) les tendances intégristes qui existent en écologie (comme d’ailleurs en politique ou en religion), je me hâte d’ajouter que ces tendances existent surtout en Allemagne et aux États-Unis, et que les écologistes français dans leur très grande majorité (mais il y a des exceptions) ne se reconnaissent pas en elles. Ceci étant dit je pense aussi que dans l’intérêt même de la cause qu’ils défendent, les vrais écologistes devraient se démarquer clairement des extrémistes, notamment à propos de Superphénix et de La Hague, des autoroutes et des TGV, de la recherche en génie génétique et de l’utilisation de plantes transgéniques. Ceci pour les raisons suivantes :

Les risques de blocage

Une certitude, l’écologie est désormais partout : où que vous soyez, quoi que vous fassiez, vous contribuez à améliorer ou à détériorer l’environnement, de ce fait vous êtes un coupable potentiel, comme vous auriez pu l’être autrefois dans un autre domaine lorsque la religion était en quelque sorte  » jumelée avec l’État « , avant l’émergence de la laïcité. On sait que la religion, comme l’État se sont trouvés très bien de la séparation qui avait suscité tant d’inquiétudes injustifiées. On peut espérer qu’un jour la même laïcité s’étendra aussi à l’écologie et que les services du ministère de l’Environnement (sa tâche accomplie) seront enfin reventilés dans le cadre des grandes administrations centrales et régionales.

En fait, nous assistons en cette fin de siècle à une lente évolution vers un blocage généralisé de l’action de l’homme sur son environnement (et de l’action de l’homme en général) et ce blocage s’étend peu à peu à la plupart des activités humaines, et nous vivons l’ère des moratoires : sur les transports, le nucléaire, les barrages, les améliorations génétiques, la recherche scientifique… que sais-je encore.

Ce blocage n’existe peut-être pas encore en France, mais il existe certainement déjà en Suède, et probablement en Allemagne, mais certainement pas en Asie.

Les mythes

Les mythes écologistes sont nombreux, avec Bernard Oudin, nous citerons :

  • la forêt vierge : tout est mieux ailleurs qu’ici,
  • le passé béni, le bon vieux temps : tout était mieux jadis,
  • le retour à la terre prôné par Maurras, Pétain, Michel Serres…, Pol Pot (Khmer vert ?),
  • le bon sauvage (admiration pour les grands chefs indiens Ours Debout et Seattle),
  • la mobilité cause de tous les maux, et qui engendre le cosmopolitisme,
  • les transports et particulièrement les aéroports et les autoroutes (un autre fléau),
  • la ville : paysan coupé de ses origines, victime du mirage des villes tentaculaires,
  • le nucléaire : notre source de vie transformée en cauchemar mortifère,
  • la modernité, la nocivité du progrès contrepartie d’un appauvrissement spirituel,
  • le principe de précaution et le risque zéro.

Les méthodes

• Le catastrophisme (largement amplifié par les médias et très aimé du grand public), l’utilisation systématique de la peur : nucléaire, temps détraqué, climat, catastrophes industrielles, épidémies (Harold Camping a eu beaucoup de succès pour avoir prévu la fin du monde pour septembre 1994). L’affaire de La Hague en est un excellent exemple, citons Industrie et Environnement, n° 169 du 6 août 1997 :

 » La France vit dans un délire médiatique, organisé par les terroristes de la désinformation contre un fleuron de sa technologie à savoir l’usine de retraitement et de recyclage nucléaire de La Hague.  »

Or, comme disait Talleyrand :  » Tout ce qui est excessif est insignifiant.  »

• L’utilisation cynique du bon cœur et de la pitié naturelle des hommes, citation de Paul Watson :

 » La liste des espèces en danger s’élève à plus d’un millier et le phoque n’y figure pas, mais de tous les animaux du monde, c’est de très loin le meilleur pour la collecte des fonds.  »

• L’écoterrorisme en Europe : on se souvient des avatars de Shell lors de l’affaire  » Brent Spar  » : le 14 juin 1995, des coups de feu étaient tirés sur une station service Shell de Francfort, le 16, une station de Hambourg était incendiée, le 19, un pompiste reçoit un colis piégé (actions désavouées par les responsables qui avaient tout fait pour dramatiser l’affaire). Shell a fini par céder au boycott, les responsables ont par la suite reconnu que leurs chiffres étaient faux et ont offert leurs excuses. La grande presse n’a pas eu le courage de condamner la méthode et les mensonges. En France des agressions ont été commises contre des chantiers d’autoroutes.

• L’écoterrorisme aux États-Unis, des écoterroristes s’en prennent aux barrages pour protéger les saumons, il existe aussi le tristement célèbre Unabomber qui jusqu’à son arrestation envoyait des colis piégés à des scientifiques de renom coupables de symboliser la science (cause de tous les maux !).

• Le terrorisme intellectuel : On est montré du doigt si l’on ose se déclarer pour la mobilité, pour les autoroutes, pour le nucléaire ; l’idée est de déclencher un complexe de honte : honte d’utiliser son automobile (les militants écologistes utilisent leurs voitures pour aller à leurs meetings), honte de planter un piton dans une arête rocheuse (violente réaction d’un guide de haute montagne qui estime qu’il en a le droit au nom de la sécurité).

Une citation du doyen Charles Souleau Université Paris Sud XI :  » L’apocalypse environnementale décrite par Greenpeace et Criirad relève de l’ordre religieux (plutôt de la secte intégriste), c’est en quelque sorte la terreur de l’an 2000… Si les écologistes fondamentaux veulent devenir efficaces, à Dieu ne plaise, il faudra transformer notre pays en République écologique verte dirigée par les ayatollahs que l’on connaît ailleurs, où ils utilisent la même couleur symbolique… nous sommes terrorisés !  »

• L’utilisation intelligente et quelquefois cynique des  » savants « , certains sont à l’évidence de bonne foi : Arago que nous aimons pour son immense œuvre scientifique avait pourtant prédit en 1836 que le passage en tunnel provoquerait des pleurésies et des fluxions de poitrine. Mais il en est d’autres qui prêtent main forte aux écologistes pour des motivations moins nobles : intérêts particuliers, se faire connaître, trouver des crédits, soif d’argent de certaines multinationales vertes.

• Le recours à des éléments faussement scientifiques : mauvaises statistiques, fausses corrélations, scénarios risqués, utilisation de chiffres faux ou incomplets, laboratoires soi-disant indépendants (en fait totalement inféodés).

Or la science consiste à se méfier de soi-même : science = incertitude.

L’idéologie

Bernard Oudin nous la présente :  » Nous sommes invités à un égalitarisme écosphérique (droits des animaux, des arbres, des forêts, des rivières, des montagnes, des océans).  » Dans cette vision, l’homme serait un animal comme un autre (mais à surveiller plus que les autres car il est un redoutable prédateur).

La deep ecology n’est pas une invention du XXe siècle : pour s’en convaincre, il suffit de chercher à travers l’histoire les punitions infligées à Prométhée, à Ève, aux constructeurs de la tour de Babel, les grandes peurs de l’an mil, et, au XIXe siècle, les oppositions à la construction du chemin de fer.

Le XXe siècle, lui, apporte en outre de nouveaux adeptes que Luc Ferry (Le nouvel ordre écologique), Dominique Bourg (L’homme artifice, le sens de la technique, Gallimard) et Bernard Oudin (Pour en finir avec les écolos) nous présentent :

– les écrits de Hans Jonas et James Lovelock qui font passer la Nature avant l’homme, ceux des Américains Aldo Léopold et Christopher Stone (Le Sierra Club), de l’Australien Peter Singer (Animal Liberation), du Norvégien Arne Naess, défenseurs des droits des minéraux, des végétaux, des animaux ;

– faut-il ajouter Heidegger, Jacques Ellul et Michel Serres (Le Contrat Naturel) ?

Il existe une variante de la deep ecology, la deep green ecology : les Américains Richard Sylvan et David Bennett (The Greening of Ethics) ajoutent une vision écopolitique et une condamnation du capitalisme et du libéralisme (sans voir que l’ex-URSS a été le théâtre des pires catastrophes écologiques).

Conclusion

En ne condamnant pas l’écoterrorisme, et les méthodes d’organismes à la recherche de l’argent des naïfs au grand cœur, on jette le discrédit sur les autres mouvements écologistes. En feignant de croire que la Criirad est un organisme indépendant, on discrédite la science.

Je n’ai aucune inquiétude sur la victoire finale de la raison et de la vérité sur les intégrismes de tous poils. Mise à l’épreuve des réalités, j’espère que l’écologie (qui devrait redevenir une science) qui souffre d’une maladie de jeunesse s’en sortira grandie et améliorée, et que le monde entier bénéficiera de cette mutation salutaire. Une interrogation subsiste sur la durée de cette mutation : il faut en effet du temps pour se débarrasser des idéologies mortifères des Hans Jonas, Lester Brown et autres Aldo Léopold, et de certaines méthodes condamnables.

Pour préserver et, mieux encore, améliorer l’environnement, il s’agit donc :

– de rompre avec « l’idéologie antihumaniste » et les mythes qu’elle charrie, et de refuser le « terrorisme » (pas seulement intellectuel), et les autres méthodes de certains partis écologistes, de lutter contre l’ignorance et les superstitions,

– de remettre l’homme au centre du débat, en d’autres termes de revenir à l’anthropocentrisme et de renouer avec l’héritage judéo-chrétien, avec Descartes, les Lumières, et les traditions polytechniciennes,

– de réhabiliter les sciences, les techniques, le progrès.

Grâce à l’homme, les véritables remèdes aux atteintes à l’environnement seront un surcroît de science, de technique, de réseaux structurants et d’industrie.

Bibliographie

Les livres

  • Abord de Châtillon Renaud : La politique des transports en France : entrer dans le xxie siècle, (Eska).
  • Académie des Sciences rapport 34 : Les effets biologiques introuvables des faibles débits de doses de radiations ionisantes, Raymond Devoret, Miroslav Radman.
  • Behr Edward : Une Amérique qui fait peur.
  • Bourdillon Jacques : Les réseaux de transports français face à l’Europe, La Documentation Française.
  • Bourg Dominique : L’homme artifice, le sens de la technique, Gallimard (le débat).
  • Charpak Georges : Feux follets et champignons nucléaires, Odile Jacob.
  • Comby Bruno : Le nucléaire, avenir de l’écologie, F.-X. de Guibert.
  • Décrets du 1er avril 1992 : le schéma directeur routier national, le schéma directeur grande vitesse ferroviaire, Journal officiel.
  • Drewermann Eugène : Le progrès meurtrier, Stock 93, L’immortalité des animaux.
  • Dron Dominique : Pour une politique soutenable des transports, La Documentation Française.
  • Easterbrook Greag : A moment of the earth, the coming age of the environmental optimism, New York, Viking Press, 1995.
  • Ferry Luc : Le nouvel ordre écologique.
  • Gauchet Marcel : Sous l’amour de la nature, la haine de l’homme, Peurs et Valeurs, Le Débat de mai-août 1990.
  • Gerondeau Christian : Les transports en France, 1994 (Transports Actualités). Les Transports en Europe, 1996 (EDS éditions).
  • Jacob François : La souris, la mouche et l’homme, Odile Jacob.
  • Lacarrière Jacques : Mon bel aujourd’hui.
  • Lamour Philippe : L’écologie, oui, les écologistes, non, Plon, 1978.
  • Loi d’orientation des transports intérieurs du 30 décembre 1982 dite LOTI.
  • Loi sur l’aménagement du territoire du 4 février 1995 dite loi Pasqua.
  • Oudin Bernard : Pour en finir avec les écolos, Gallimard, 1996.
  • Quinet Émile : Environnement les temps difficiles, Commentaire 72, hiver 1995-1996.
  • Simonnet Dominique : L’écologisme.
  • Sorman Guy : Le capital suite et fin (interview de Lester Brown, p. 497).
  • US Department of transportation : Moving America : New Directions, New opportunities, 26-2-90 (A statement of the Secretary of transportation, Samuel Skinner, préfacé par le président Bush).

Les articles

  • Abord de Châtillon Renaud : Superphénix, un savoir-faire à préserver, Libération, 15.8.1997.
  • Funck-Brentano J.-L. : Limites et dangers du principe de précaution, Le Monde, 29/30.10.1995.
  • Fréjacques Claude : Dossiers à risques, gérer la complexité, Monde des Débats, 2.1993.
  • Grenier Emmanuel : Radioactivité, les marchands de la peur, Fusion, n° 64, janvier et février 1997.
  • Le Monde, juillet-août 1996, Le progrès, une idée morte ? Série d’articles.
  • Sohei Kondo, professeur à l’université d’Osaka : Calmons les angoisses dues aux retombées de Tchernobyl, Fusion, n° 64, janvier et février 1997.
  • Stevenson Robert-E. : Réchauffement global le point de vue d’un océanographe, Fusion, n° 65 mars 1997.

 

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