Photo de Georges BERNANOS

Présence de BERNANOS ou “l’invincible espérance”

Dossier : ExpressionsMagazine N°536 Juin/Juillet 1998Par Gérard PILÉ (41)

AVANT-PROPOS

1998 : des anniversaires en cascade

La Délé­ga­tion générale aux célébra­tions nationales édite chaque année un opus­cule de plus de 200 pages, agréable­ment présen­té, fort utile à l’en­tre­tien de notre mémoire his­torique et cul­turelle, et au suivi du regard porté à notre passé. 

Déta­chons par­mi la quar­an­taine de célébra­tions retenues : 

1598, édit de Nantes, acte poli­tique exemplaire ;
1648, traité de Westphalie ;
1798, con­comi­tance de trois nais­sances, trois noms illus­tres de la philoso­phie, de l’his­toire, de la pein­ture : Auguste Comte, Jules Michelet, Eugène Delacroix, tous célébrés, mais avec un éclat iné­gal, dans un cadre très hexag­o­nal. La Jaune et la Rouge ne pou­vait man­quer d’honor­er la mémoire du pre­mier, le bril­lant et tur­bu­lent élève de la pro­mo 1814. Con­sta­tons sim­ple­ment que les suf­frages com­mé­morat­ifs vont surtout à Delacroix. 

Suiv­ent ensuite à inter­valles d’un demi-siècle : 

la révo­lu­tion de févri­er 1848, si riche en sou­venirs poly­tech­ni­ciens (longue­ment évo­qués dans le numéro de mars 1992) ;
1898, le “J’ac­cuse” de Zola qui relance l’af­faire Drey­fus (évo­quée dans le numéro de jan­vi­er 1995) ;
1948, Déc­la­ra­tion uni­verselle des droits de l’homme et deux événe­ments plus dis­crets : l’in­ven­tion de la musique con­crète par notre cama­rade Pierre Scha­ef­fer (évo­quée dans le numéro de jan­vi­er 1993), la mort de l’écrivain Georges Bernanos.

Notons d’abord l’hom­mage qua­si unanime ren­du à ce dernier. Quelques titres, pris dans la presse catholique, don­nent le ton : “L’homme par qui la lib­erté arrive”, “Un demi-siè­cle sans une ride”, “Une voix pour notre temps”, “Un mes­sage d’une cri­ante actu­al­ité”… C’est à peine à un demi-ton en dessous que la grande presse s’est asso­ciée à ce con­cert, louant “l’im­per­ti­nence des justes”, “Sous le feu de Bernanos”, “Bernanos intact”, appelant de ses vœux une “généra­tion Bernanos”. “Ses com­bats sont plus actuels que jamais.” 

Un tel engoue­ment a peut-être sur­pris ceux de nos con­tem­po­rains encore fidèles au cliché bien sim­pliste d’un romanci­er ayant fait son pain avec de som­bres his­toires de curés se col­letant avec le dia­ble ou de sauvageonnes désespérées. 

D’autres, il est vrai, se sou­vi­en­nent d’adap­ta­tions impres­sion­nantes, à l’écran1 ou sur scène, de ses œuvres, notam­ment Sous le soleil de Satan de Pialat (Palme d’or du Fes­ti­val de Cannes en 1987). 

D’autres enfin, mar­qués par d’i­nou­bli­ables impres­sions de lec­ture, se sont jadis promis d’y revenir et d’approfondir. 

Le regain d’au­torité de l’écrivain est un phénomène récent à en juger seule­ment par la dizaine d’ou­vrages qui lui ont été con­sacrés depuis 1996 s’a­joutant à la cen­taine déjà pub­liés. Ses prin­ci­pales œuvres, traduites en 27 langues, ont dépassé pour deux d’en­tre elles (Sous le soleil de Satan et Le Jour­nal d’un curé de cam­pagne) le cap de cinq millions. 

Cette année, des con­férences et col­lo­ques lui sont con­sacrés, nom­breux à Paris, mais aus­si en province et fait sig­ni­fi­catif, à l’é­tranger : en Alle­magne, en Ital­ie et surtout au Brésil où reste vivante l’his­toire d’amour entre ce pays et l’écrivain2. Ajou­tons pour être un peu com­plet deux films en pré­pa­ra­tion (s’a­joutant à sept con­nus), une série télévisée annon­cée à la télévi­sion ital­i­enne, de nou­velles adap­ta­tions sur scène… 

Une ques­tion se posait à cette occa­sion. Était-il oppor­tun ou non d’at­tir­er l’at­ten­tion dans cette revue sur un auteur dont l’œu­vre est extérieure à ses thèmes habituels ? Ren­dons compte au lecteur des raisons ayant pré­valu, dont il reste en défini­tive le juge final. 

La relation de l’écrivain avec l’histoire contemporaine

Les cita­tions en exer­gue livrent une pre­mière indi­ca­tion : Bernanos est de ces rares hommes ayant vu juste en leur temps, crié casse-cou à ses com­pa­tri­otes, n’hési­tant pas à aller à con­tre-courant des idées dom­i­nantes, de ceux qu’il appelait dédaigneuse­ment “les bien-pen­sants” (on dirait plutôt aujour­d’hui “le poli­tique­ment correct”). 

Avec la chaude lucid­ité de son regard sur les événe­ments et les hommes, son refus vis­céral de toute forme de com­pro­mis­sion ou de men­songe qui soit con­traire à l’hon­neur, Bernanos n’a cessé de 1936 à 1948 de prodiguer ses dons d’écrivain, ses appels pathé­tiques à l’opin­ion et même aux “poli­tiques” de ce monde, fût-ce à grands risques pour sa car­rière, sa famille et même sa pro­pre vie, dénonçant ce goût de biais­er, une pen­sée lâche, affir­mant sa con­fi­ance inébran­lable dans le tri­om­phe final de la lib­erté et des forces de vie sur les forces de mort. N’i­ra-t-il pas jusqu’à écrire dans Nous autres Français : Nous croyons qu’il y a un hon­neur de la poli­tique, nous croyons non moins fer­me­ment qu’il y a une poli­tique de l’hon­neur et que cette poli­tique vaut poli­tique­ment mieux que l’autre. Com­ment ne pas se sou­venir du beau scan­dale soulevé par le témoignage boulever­sant des Grands Cimetières sous la lune. Pen­sons à tous ses mes­sages à la B.B.C. et à ses “écrits de com­bat” durant la plus dia­bolique furie guer­rière de tous les temps. 

Sol­lic­ité de tous côtés après 1945, en quête de jeunes audi­toires, notre écrivain entre­prend une cam­pagne de con­férences où il prodigue ses aver­tisse­ments sur les périls exis­ten­tiels guet­tant les jeunes généra­tions de l’après-guerre, face aux pro­fondes muta­tions dont il a la pré­mo­ni­tion magistrale. 

De tout cela, la mémoire française ne saurait se détourn­er : Bernanos, homme libre par excel­lence, inap­privois­able, inclass­able dans nos “caté­gories”, nous rap­pelle que l’on n’est pas libre n’im­porte com­ment, qu’à la lim­ite la vraie lib­erté reste une con­quête de l’homme intérieur. 

Son chris­tian­isme inté­grale­ment vécu, l’au­then­tic­ité de son témoignage for­cent le respect, comme les bar­rières idéologiques, poli­tiques, religieuses. Les événe­ments se charg­eront de me juger.

Est-il besoin de mon­tr­er que nous vivons une muta­tion périlleuse, une fuite en avant dans l’ou­bli de valeurs et repères dont nous n’avons pas fini de mesur­er le prix ? Que de clig­no­tants allumés que nous faisons sem­blant de ne pas voir pour éviter de nous pos­er trop de ques­tions. Bernanos était déjà dés­espéré par le cli­mat d’ir­re­spon­s­abil­ité rég­nant dans notre pays après la dernière guerre dont il prévoy­ait l’ag­gra­va­tion avec la mon­tée en puis­sance des aspects négat­ifs de la “moder­nité”. Ses écrits sont plus crédi­bles aujour­d’hui et a for­tiori demain qu’ils ne l’avaient été dans les années 45 où ses aver­tisse­ments n’avaient pas été pris au sérieux. Indis­cutable­ment son œuvre rejoint les attentes du moment en nous aidant à mieux com­pren­dre les grands enjeux du monde mod­erne, même si par­fois il y a lieu de remet­tre en sit­u­a­tion ses écrits pour en dégager le véri­ta­ble sens. 

Notre époque si assurée d’elle-même et de ses règles matéri­al­istes n’au­rait-elle pas besoin de maîtres exigeants ? Un indice par­mi d’autres. Par­mi la trentaine de thès­es uni­ver­si­taires sur l’écrivain, soutenues depuis 1996 ou en pré­pa­ra­tion, la majorité porte sur les “écrits de com­bat”, préférence révéla­trice d’un état d’e­sprit ouvert à l’idée chère à Bernanos pour qui On ne prend pas l’avenir comme on prend le train. L’avenir est quelque chose qui se sur­monte, on ne subit pas l’avenir, on le fait. (La Lib­erté pour quoi faire ?) 

Un écrivain toujours à découvrir

Changeons ici de reg­istre pour nous intéress­er au romanci­er, en con­statant sa sin­gu­lar­ité dans notre lit­téra­ture romanesque, tra­di­tion­nelle­ment cen­trée sur l’é­tude de “per­son­nages”, l’analyse des “car­ac­tères”.

On a observé depuis longtemps que les lende­mains de grands boule­verse­ments poli­tiques sont sou­vent prop­ices à une renais­sance artis­tique et lit­téraire. Si l’ac­calmie de vingt ans séparant les deux guer­res mon­di­ales nous appa­raît à dis­tance comme une péri­ode déce­vante à bien des égards, du moins s’est-elle révélée comme l’âge d’or du roman français, avec l’ap­pari­tion de deux douzaines au moins d’au­teurs de grand tal­ent, célèbres en leur temps, même au-delà de nos fron­tières. Sans doute est-il banal de con­stater chez la plu­part d’en­tre eux une audi­ence en déclin voire en chute libre, mais une demi-douzaine de noms au moins sem­blent assurés d’une survie durable, que nos prix lit­téraires con­tem­po­rains ne sont pas prêts d’é­clipser. Tenons-nous en, par souci de con­ci­sion, à une liste min­i­male d’au­teurs dans l’or­dre de leur dis­pari­tion après 1945 : Bernanos en 1948, Claudel en 1955 (essen­tielle­ment auteur dra­ma­tique et poète, plutôt extérieur à notre sujet), Camus et Céline en 1961, Mau­ri­ac en 1970, Mal­raux en 1976. Notons incidem­ment que tous (à l’ex­cep­tion de Claudel et encore !) n’ont pas marchandé au pre­mier leur admiration. 

Où donc chercher des simil­i­tudes, des antécé­dents à Bernanos sinon dans l’œu­vre de Dos­toïevs­ki, le pro­mo­teur du roman spir­ituel mod­erne. Issus des deux poumons ori­en­tal et occi­den­tal de la chré­tien­té, deux grandes voix se sont tour à tour fait enten­dre puisant au même souf­fle de vie et d’e­spérance, pour trans­met­tre, cha­cun selon son génie, le même mes­sage de nature prophé­tique : l’im­puis­sance de l’homme con­fi­ant dans ses seules forces, sa néces­saire trans­for­ma­tion intérieure, la présence à tra­vers nos vies d’un enjeu éternel.
Là ne s’ar­rête pas la fil­i­a­tion : pour faire pénétr­er leurs lecteurs dans l’é­pais­seur des drames humains, les ren­dre per­méables à leurs mes­sages, il fal­lait leur impos­er des liens pas­sion­nels et con­tagieux avec des expéri­ences qui leur étaient étrangères et pour cela renou­vel­er les modes tra­di­tion­nels de nar­ra­tion, trans­pos­er plans de vision et éclairages. (Un précé­dent magis­tral : L’Id­iot de Dostoïevski.) 

Le pre­mier à avoir pris toute la mesure de ces liens pro­fonds, de cette nou­velle donne du roman, avait été André Mal­raux (A1), Mal­raux, l’ag­nos­tique, si durable­ment mar­qué par la lec­ture de Bernanos qu’il devait accepter sur-le-champ en 1974 (à la demande de Jean-Loup, le fils cadet de l’écrivain) de pré­fac­er une réédi­tion com­plète de l’œu­vre de son père. Cet ambitieux pro­jet n’ayant pas abouti, la pré­face a été reprise dans l’édi­tion de poche du Jour­nal d’un curé de cam­pagne. Or ce texte, l’un des plus péné­trants écrits à ce jour sur Bernanos, fait référence au grand Russe, à près de vingt reprises. 

“Bernanos, notre Dos­toïevs­ki”, m’avait con­fié il y a quelques années Gérard Leclerc, l’un de ses meilleurs con­nais­seurs. Peut-être cer­tains de nos lecteurs (et surtout lec­tri­ces, épous­es de cama­rades qui m’avaient alors vive­ment encour­agé) se sou­vi­en­nent-ils d’une série d’ar­ti­cles con­sacrés au grand écrivain russe dans des numéros antérieurs (avril, mai, novem­bre 1993). Si tel est le cas, que l’on veuille bien con­sid­ér­er que ce texte leur fait écho à sa manière. 

Un troisième motif, celui-là d’ordre personnel :

Après des mois passés en com­pag­nie de philosophes, plus spé­ciale­ment d’un cer­tain René Descartes, que l’on ne peut renier, on éprou­ve le besoin de se rafraîchir à d’autres sources, de respir­er un autre air. Quel dépayse­ment plus rad­i­cal que d’aller péré­griner dans le monde, en défini­tive bien réel et vivant, de Bernanos. N’in­car­ne-t-il pas, à l’op­posé, le refus rad­i­cal de la rai­son livrée à elle-même, cette clô­ture où s’é­tait par­mi d’autres lais­sé enfer­mer le “pos­i­tivisme” au siè­cle dernier. 

Pas­sons la parole à l’écrivain. L’hon­nête homme, tel au moins que l’imag­i­nent les pro­fesseurs est un mécan­isme bien mon­té, un ani­mal cartésien, il fait par­tie du matériel de classe… néan­moins quand on veut se servir de cet objet com­mode pour écrire un roman, on sait ce qu’il en est advenu : l’au­to­mate était à son point de per­fec­tion, mais on entendait à vingt ans grin­cer les ressorts, leviers et pignons… Les micro­cosmes bernanosiens sont un déni aux modes philosophiques (comme ont pu l’être au XVI­Ie siè­cle les Pen­sées de Pas­cal), ils ne s’embarrassent guère aus­si de théolo­gie dog­ma­tique, quand on sait que, dans ce domaine, notre écrivain s’est tou­jours con­tenté du catéchisme de son enfance, sans que les plus émi­nents théolo­giens de notre siè­cle (Urs von Balthasar dans Le chré­tien Bernanos, de Lubac…) aient trou­vé à redire dans sa vision du chris­tian­isme, mais plutôt à relire comme ils l’ont fait pour L’His­toire d’une âme de Thérèse de Lisieux. 

La redé­cou­verte de ce grand écrivain à l’écri­t­ure superbe nous a donc inspiré l’idée d’at­tir­er sur lui l’at­ten­tion du lecteur, libre ensuite à ce dernier de nous suiv­re, de le relire ou sim­ple­ment l’aborder. 

Nous com­mencerons par nous famil­iaris­er avec sa ray­on­nante per­son­nal­ité et ce qu’il n’est pas exagéré d’ap­pel­er “le roman de sa vie” qui est aus­si celui de son œuvre, tant il est vrai que l’une et l’autre sont indis­so­cia­bles. Mes livres et moi ne font qu’un.

Par la suite, si le lecteur s’y prête, on s’ef­forcera de mieux cern­er l’o­rig­i­nal­ité et l’in­tem­po­ral­ité de sa vision.
On ne peut évo­quer Bernanos sans lui aban­don­ner à tout bout de champ la parole, ce qui ne va pas sans dif­fi­cultés : en effet ses écrits sont tous por­teurs de sens et se dévelop­pent en de longues péri­odes qu’il est dif­fi­cile de tronçon­ner sans les trahir. 

Ajou­tons que les exégès­es les plus péné­trantes ne peu­vent ren­dre compte de la qual­ité excep­tion­nelle de prox­im­ité entre l’écrivain et son lecteur par la médi­a­tion de ses per­son­nages. C’est avec un art sou­verain qu’il les livre à notre com­pas­sion et nous fait par­ticiper à leur des­tinée. À tra­vers ces fruits plus ou moins gâtés ou accom­plis de ce don à hauts risques qu’est la lib­erté de l’homme, por­teuse à la fois de ses joies et angoiss­es, l’au­teur, témoin poignant des âmes blessées, parvient à un degré iné­galé à ren­dre presque audi­ble la res­pi­ra­tion et la plainte de l’âme humaine, sur les chemins du mal comme de la purification. 

Et c’est bien là en défini­tive qu’il rejoint et même dépasse sou­vent Dostoïevski. 

VIE DE L’ÉCRIVAIN ET GENÈSE DE SON ŒUVRE

Le 7 juil­let 1948 à l’hôpi­tal améri­cain de Neuil­ly, s’éteignait la grande voix de Georges Bernanos, pré­maturé­ment enlevé à 60 ans par un can­cer du foie, à sa famille (son épouse et leurs six enfants), comme à ses innom­brables admi­ra­teurs et “vieux frères” de par le monde. Quelques jours aupar­a­vant, il avait fait appel­er à son chevet André Mal­raux, sor­ti boulever­sé après un entre­tien de qua­tre heures, dont rien par la suite ne devait filtrer. 

Mal­raux, présent aux obsèques mais à titre seule­ment privé était le seul représen­tant du monde des let­tres et de la poli­tique, lequel, sans doute, ne s’é­tait pas sen­ti obligé envers un homme obstiné à déclin­er ses hon­neurs : Légion d’hon­neur (à trois repris­es, en 1927, 1938, 1946), Académie française, postes de min­istre, ambassades. 

Cet ultime rap­proche­ment entre deux écrivains ayant, cha­cun de son côté, mar­qué leur temps, ne nous a pas sem­blé fortuit. 

Au-delà de leurs dif­férences, une fra­ter­nité s’é­tait établie entre deux aven­turi­ers de race, pour­suiv­ant une même quête de tran­scen­dance de la con­di­tion humaine. Seule­ment leurs regards n’é­taient pas les mêmes : l’un mis­ait sur les seules forces de l’homme pour décou­vrir un sens à sa vie, l’autre ne se recon­nais­sait d’autre guide que la lumière de l’É­vangile et le mys­tère de la Sainte Ago­nie per­pé­tuée à tra­vers l’Église du Christ et des saints. 

Quel était donc cet écrivain si atyp­ique, con­tes­tataire-né, fau­teur de scan­dale, peut-être bien du “scan­dale de la vérité” (titre de l’un de ses essais). 

I — Les années de jeunesse

Georges Bernanos naît en 1888 à Paris, à quelques pas de la gare Saint-Lazare. L’église Saint-Louis d’An­tin où il fut bap­tisé garde aujour­d’hui son sou­venir grâce à un Cen­tre cul­turel amé­nagé dans son enceinte, lui-même bap­tisé “Espace Georges Bernanos”. 

Les Bernanos, tapissiers-déco­ra­teurs aisés, ont pour ancêtres avant la Révo­lu­tion française des Basques espag­nols étab­lis à Saint-Domingue, sol­dats et cor­saires s’é­tant illus­trés au ser­vice des rois de France. 

La mère de l’écrivain, quant à elle, est de vieille souche paysanne à Pellevoisin dans l’In­dre (où est inhumé l’écrivain). Il sem­ble que ces atavismes d’aven­turi­er et de ter­rien vont se réveiller de bonne heure chez l’en­fant, rebelle à l’en­fer­me­ment et à la dis­ci­pline du col­lège de jésuites de la rue de Vau­gi­rard (où il est condis­ci­ple de De Gaulle). Ses par­ents devront l’en retir­er. Georges ne se plaît et ne s’é­panouit que dans la lib­erté offerte par la vaste pro­priété famil­iale de Fressin-en-Artois (encadré ci-après). 

Quand il ne vagabonde pas, il se plonge jusqu’à épuise­ment dans la lec­ture des auteurs de la vaste bib­lio­thèque, en pre­mier lieu Balzac, son “Jules Verne”, inté­grale­ment dévoré à 13 ans (remar­quons que la lec­ture du même Balzac avait fasciné dans sa jeunesse Dos­toïevs­ki au point de l’inciter à traduire en russe Eugénie Grandet). Out­re Balzac le maître incon­testé, les suf­frages de l’ado­les­cent se por­tent sur Wal­ter Scott et surtout Bar­bey d’Au­re­vil­ly, l’écrivain han­té par les héros obscurs de la fidél­ité monar­chique (l’in­flu­ence de l’au­teur du Cheva­lier Des Touch­es sera man­i­feste dans le goût avéré du futur écrivain pour le déroule­ment noc­turne des scènes cap­i­tales de ses romans). 

Le jeune Bernanos aime par ailleurs la poésie surtout Vic­tor Hugo de La Légende des siè­cles, Baude­laire, Rim­baud dont l’e­sprit de vagabondage le séduit. 

C’est plus tard à la fin et après la guerre qu’il lira Bloy, Péguy (l’au­teur du siè­cle dont il se recon­naî­tra le plus proche), Dos­toïevs­ki… sans oubli­er L’His­toire d’une âme de Thérèse de Lisieux qui imprégn­era sa spiritualité. 

Cette péri­ode de l’en­fance livre quelques clefs essen­tielles à la com­préhen­sion de l’œu­vre. Sauf deux excep­tions, c’est dans ce pays d’Ar­tois, riche de sou­venirs, qu’il va faire vivre ses per­son­nages. Loin de s’a­ban­don­ner à la nos­tal­gie stérile d’une enfance dis­parue, il puise seule­ment, dans les sou­venirs et rêves sauve­g­ardés, les élé­ments bien vivants, prési­dant à la genèse de son monde romanesque. 

Nous revien­drons sur ces deux thèmes majeurs de l’écrivain :
— l’en­fance humiliée,
— l’en­fance rédemptrice. 

Ce texte nous mon­tre aus­si que l’écrivain a été pré­co­ce­ment sen­si­ble à la plainte du pau­vre (rap­pelons-nous Dos­toïevs­ki enfant à l’é­coute des pau­vres malades de l’hôpi­tal Marie à Moscou) dont il se sen­ti­ra tou­jours sol­idaire, con­traire­ment à une cer­taine Riche bour­geoisie libérale, d’au­tant plus impi­toy­able pour le pau­vre qu’elle craint d’y recon­naître un récent passé. (Avant-garde de Nor­mandie, octo­bre 1913.) 

Cer­tains pro­pos de l’écrivain ont pu laiss­er croire à une soi-dis­ant voca­tion lit­téraire tar­dive : … Il m’a fal­lu atten­dre trente-huit ans pour com­mencer à être en mesure de com­mencer à exploiter une expéri­ence intérieure… (Inter­view de 1926). Il n’en est rien, dès l’âge de 18 ans, il prend l’habi­tude d’en­tretenir une cor­re­spon­dance active, s’ex­erce à écrire des nou­velles (3 ont été retrou­vées) ou à éla­bor­er des romans, aban­don­nés parce qu’ils ne con­duisent nulle part.

Il par­le d’ailleurs en 1910 des dif­fi­cultés de l’écri­t­ure, de la maîtrise du réc­it et des images qui se pressent dans son esprit. Quelques années plus tard, l’ex-drag­on Bernanos con­fiera à son grand ami Vallery-Radot son ambi­tion de lancer des escadrons d’im­ages dans les romans dont il rêve mais il avouera tou­jours que la vue d’une feuille blanche me harasse l’âme. En 1913 à la veille de la guerre, il réus­sit à relancer L’A­vant-garde de Nor­mandie, heb­do­madaire roy­al­iste de Rouen, affil­ié à l’Ac­tion française où il polémique avec le philosophe Alain qui offi­cie dans une feuille concurrente.
Pour en ter­min­er avec la jeunesse de Bernanos, dis­ons un mot de ses années estu­di­antines agitées de Camelot du roi. 

L’Ac­tion française n’é­tait pas alors le mou­ve­ment con­ser­va­teur qu’elle allait devenir après la guerre mais plutôt une ligue antipar­lemen­taire béné­fi­ciant d’une large audi­ence chez les jeunes. Georges est de toutes les man­i­fes­ta­tions alors nom­breuses à la Sor­bonne et alen­tour, ce qui lui vaut plusieurs arresta­tions. Pour­suivi en jus­tice comme “sédi­tieux”, il écope fière­ment de dix jours de prison, ce qui fait écrire à sa mère : Georges nous en fait voir de toutes les couleurs avec sa poli­tique et encore il ne nous dit pas tout, le plus éton­nant c’est que mal­gré cela, il réus­sit ses exa­m­ens. (Deux licences : droit et lettres.) 

Il sem­ble en fait que les théories de Mau­r­ras l’aient bien moins motivé que l’ou­bli de soi trou­vé dans l’ac­tion aux côtés d’amis fidèles, salu­taire à sa nature sen­si­ble et fougueuse, mais déjà sujette à des crises d’angoisse. 

Sur Fressin, terre d’enfance

Qu’importe ma vie ! Je veux seule­ment qu’elle reste jusqu’au bout fidèle à l’enfant que je fus. Oui, ce que j’ai d’honneur et ce peu de courage, je le tiens de l’être aujourd’hui pour moi mys­térieux qui trot­tait sous la pluie de sep­tem­bre, à tra­vers les pâturages ruis­se­lants d’eau, le coeur plein de la ren­trée prochaine, des préaux funèbres où l’accueillerait bien­tôt le noir hiv­er, des class­es puantes, des réfec­toires à la grasse haleine, des inter­minables grandsmess­es à fan­fares où une petite âme harassée ne saurait rien partager avec Dieu que l’ennui – de l’enfant que je fus et qui est à présent pour moi comme un aïeul. 

J’habitais, au temps de ma jeunesse, une vieille chère mai­son dans les arbres, un minus­cule hameau du pays d’Artois, plein d’un mur­mure de feuil­lage et d’eau vive… 

… Chaque lun­di, les gens venaient à l’aumône, comme on dit là-bas. Ils venaient par­fois de loin, d’autres vil­lages, mais je les con­nais­sais presque tous par leur nom. C’était une clien­tèle très sûre. Ils s’obligeaient même entre eux : “ Je suis venu aus­si pour un tel, qui a des rhu­ma­tismes ”. Lorsqu’il s’en était présen­té plus de cent, mon père dis­ait : “ Sapristi ! les affaires repren­nent !…” Oui, oui, je sais bien, ces sou­venirs n’ont aucun intérêt pour vous. Je voulais sim­ple­ment vous faire com­pren­dre qu’on m’a élevé dans le respect des vieilles gens, pos­sé­dants ou non pos­sé­dants, des vieilles dames surtout, préjugé dont les hideuses fol­lettes sep­tu­agé­naires d’aujourd’hui n’ont pu me guérir. Eh bien ! en ce temps-là je devais par­ler aux vieux men­di­ants la cas­quette à la main, et ils trou­vaient la chose aus­si naturelle que moi, ils n’en étaient nulle­ment émus. C’étaient des gens de l’ancienne France, c’étaient des gens qui savaient vivre, et s’ils sen­taient un peu fort la pipe ou la prise, ils n’avaient pas ces têtes de bou­tiquiers, de sac­ristains, d’huissiers, des têtes qui ont l’air d’avoir poussé dans les caves… 

… Chemins du pays d’Artois, à l’extrême automne, fauves et odor­ants comme des bêtes, sen­tiers pour­ris­sants sous la pluie de novem­bre, grandes chevauchées des nuages, rumeurs du ciel, eaux mortes !… J’arrivais, je pous­sais la grille, j’approchais du feu mes bottes rou­gies par l’averse. L’aube venait bien avant que fussent ren­trés dans le silence de l’âme, dans ses pro­fonds repaires, les per­son­nages fab­uleux encore à peine for­més, embryons sans mem­bres, Mouchette et Donis­san, Cénabre, Chan­tal, et vous, vous seul de mes créa­tures dont j’ai cru par­fois dis­tinguer le vis­age, mais à qui je n’ai pas osé don­ner de nom – cher curé d’un Ambri­court imaginaire. 

… Oh ! je sais bien ce qu’a de vain ce retour vers le passé. Certes ma vie est déjà pleine de morts. Mais le plus mort des morts est le petit garçon que je fus. Et pour­tant, l’heure venue, c’est lui qui repren­dra sa place à la tête de ma vie, rassem­blera mes pau­vres années jusqu’à la dernière, et comme un jeune chef ses vétérans, ral­liant la troupe en désor­dre, entr­era le pre­mier dans la Mai­son du Père. 

Après tout, j’aurais le droit de par­ler en son nom. Mais juste­ment, on ne par­le pas au nom de l’enfance, il faudrait par­ler son lan­gage. Et c’est ce lan­gage oublié, ce lan­gage que je cherche de livre en livre, imbé­cile ! comme si un tel lan­gage pou­vait s’écrire, s’était jamais écrit ! N’importe ! Il m’arrive par­fois d’en retrou­ver quelque accent… et c’est cela qui vous fait prêter l’oreille, com­pagnons dis­per­sés à tra­vers le monde, qui par hasard ou par ennui avez ouvert un jour mes livres. Sin­gulière idée d’écrire pour ceux qui dédaig­nent l’écriture ! Amère ironie de pré­ten­dre per­suad­er et con­va­in­cre, alors que ma cer­ti­tude pro­fonde est que la part du monde encore sus­cep­ti­ble de rachat n’appartient qu’aux enfants, aux héros et aux martyrs.

Pré­face des Grands Cimetières sous la lune

Sur Balzac, son premier maître

Je revois la grande pièce aux qua­tre fenêtres drapées de vieux cara­mani aux belles couleurs. À droite et à gauche les arbres la ser­raient, la tenaient toute entière blot­tie au creux de leur ombre… Mon Dieu qu’elle était pro­fonde, secrète, sûre, faite pour qu’on y sub­ît le pres­tige du magi­cien de génie, du vision­naire assiégé par le rêve auquel il a don­né sa vie et qui veut, qui exige de nous, avec une espèce de cru­auté mag­nifique que nous cou­ri­ons son risque, que nous parta­gions mal­gré nous l’angoisse du cauchemar lucide qui l’assaillait de toutes parts, sans seule­ment faire chancel­er sa haute raison !…

Inter­view en 1926 don­née à Frédéric Lefèvre 

… J’ai fait des rêves, oui, mais je savais bien qu’ils étaient des rêves… moi mes rêves je les voulais démesurés sinon à quoi bon les rêves ? Et voilà pré­cisé­ment pourquoi ils ne m’ont pas déçu. 

J’ai rêvé de saints et de héros, nég­ligeant les formes inter­mé­di­aires de notre espèce et je m’aperçois que seuls comptent les saints et les héros… Je n’ai jamais pris, par exem­ple, les big­ots pour des chré­tiens, les mil­i­taires pour des sol­dats, les grandes per­son­nes pour autre chose que des enfants monstrueux. 

… On me pres­sait de devenir un garçon pra­tique, sous peine de crev­er de faim. Or, ce sont mes rêves qui me nour­ris­sent. Les big­ots, les mil­i­taires et les grandes per­son­nes en général ne m’ont absol­u­ment servi à rien, j’ai dû trou­ver d’autres patrons, Donis­san, Menou-Segrais, Chan­tal, Chevance –, c’est dans la main de mes héros que je mange mon pain. 

Les Enfants humiliés

II — La guerre de 1914–1918

Les qua­tre ter­ri­bles années de bagne de Dos­toïevs­ki, le pro­scrit de 1848, avaient con­sti­tué l’épreuve cen­trale de sa vie, une expéri­ence déci­sive pour l’ori­en­ta­tion et l’é­panouisse­ment de son génie. 

La guerre de 1914–1918 et ses suites exer­cèrent une influ­ence com­pa­ra­ble chez Bernanos, trans­for­mant sa vision du monde, l’é­clairant sur sa vocation. 

L’un et l’autre, au sor­tir d’une enfance tour­men­tée mais soutenus par une vital­ité de chat, apparem­ment pro­tégés par la prov­i­dence au cours de leurs pas­sages en enfer, ont éprou­vé le sen­ti­ment intime d’être appelés à témoign­er (voca­tus dira de lui-même Bernanos). Dès 1916, pour le brigadier Bernanos et ses hommes du 6e drag­ons (l’an­cien “rég­i­ment de la Reine”) l’om­bre de la mort est leur com­pagne habituelle : liaisons périlleuses, assauts, déluges de feu sur leurs positions. 

Un jour un obus de 150 tombe à un mètre. Quel éclair et tout de suite après quel noir, la chose étince­lante m’avait jeté je ne sais où avec un cama­rade sous une avalanche de terre fumante, le sol autour de nous et au-dessous était criblé d’é­clats énormes. Il est impos­si­ble de com­pren­dre com­ment je puis vous écrire aujour­d’hui. (Let­tre à sa fiancée en mai 1916.) Jean-Loup Bernanos tient de son père que ce jour-là, enfoui plusieurs min­utes, on réus­sit in extrem­is à l’ar­racher à la terre et à l’as­phyx­ie, cou­vert du sang de son mal­heureux com­pagnon tué sur le coup. À deux repris­es, en 1916 et 1918, Bernanos sera blessé. Par la suite il souf­frira de graves crises d’an­goisse inex­pliquées, mais com­ment s’en éton­ner ? (Pen­sons par­al­lèle­ment aux graves crises d’épilep­sie de Dos­toïevs­ki après son bagne.) 

L’heure n’est plus aux illu­sions de jeunesse : la guerre mod­erne, cette gigan­tesque boucherie tech­nique, ne ressem­ble en rien aux guer­res passées, encore moins aux aven­tures héroïques exaltées par la lit­téra­ture. L’in­com­men­su­rable hor­reur qu’ils décou­vraient (lui et ses hommes) engen­dra une stu­peur et une révolte qu’ils ne par­ve­naient pas à sur­mon­ter… En répan­dant leur sang, c’est la guerre elle-même (“la der des ders” !) qu’ils croy­aient épuis­er… Nous l’avons faite sous le signe de l’ex­pi­a­tion (Les Enfants humiliés).

Bernanos s’ou­vre dès lors à une nou­velle dimen­sion de la mort. Aupar­a­vant sujet d’an­goisse per­son­nelle, elle se dresse désor­mais comme un spec­tre sur le monde, livré à l’empire du Prince des ténèbres : L’en­fer de ce monde c’est l’en­fer lui-même, c’en est le porche et le sérail. Toute sa vie Bernanos restera obsédé par la mort absurde et injuste de ses com­pagnons de com­bat. Et quelle mort ! Si peu sem­blable à l’événe­ment som­bre et secret avec ses rites famil­i­aux, sa pudeur sacrée, sa détresse fière et silen­cieuse, qu’un enfant bien né red­oute et vénère à la fois — mais un acci­dent bru­tal, glo­rieux, presque atten­du, banal, van­té par les cent mille gueu­loirs de l’époque. N’al­lons pas imag­in­er cepen­dant qu’au lende­main de sa démo­bil­i­sa­tion en 1919 notre héros arbore un air abat­tu. Tous ceux qui l’ont con­nu s’ac­cor­dent sur son allure impres­sion­nante, son mâle vis­age d’une pâleur mate éclairé par des yeux bleu-vio­let inou­bli­ables et un sourire d’en­fant. Il a l’air d’un mous­que­taire dis­ait de lui Daniel Halévy. 

Il aimait les armes à feu, les épées, les chevaux, la chas­se, les bons repas, surtout le gibier et les vins de France des belles années, tous les plaisirs naturels. Enfin il aimait les hommes de mer, les paysans, les arti­sans, les aven­turi­ers, les vagabonds. (Sou­venirs d’un ami, Robert Vallery-Radot.) 

Ajou­tons quelques traits. Sa pas­sion pour la moto fail­li­ra lui coûter la vie mais à l’in­verse la lui sauvera en lui per­me­t­tant d’échap­per à deux atten­tats. Sa pas­sion pour le tabac, son odeur favorite, la pre­mière cig­a­rette du matin, moment le plus agréable de ses journées laborieuses. Ses colères irré­sistibles, il n’y avait plus moyen de regarder les épées qui par­taient de ses yeux. Son car­ac­tère se résume assez bien en une phrase : un homme de fureur et d’amour.

Bernanos a épousé en 1917 Jehanne Tal­bert d’Arc, descen­dante directe de Pierre d’Arc, le frère de la sainte. C’est une jeune femme remar­quable, écuyère et sportive accom­plies. Notre cama­rade Jean Boro­tra se sou­ve­nait bien d’elle au temps où, 2e raque­tte de France, elle était la parte­naire en dou­ble de Suzanne Lenglen. 

… Je me vois encore un soir de sep­tem­bre 1919, la fenêtre ouverte sur un grand ciel cré­pus­cu­laire… puis cette petite Mouchette a sur­gi (dans quel coin de ma con­science ?) et tout de suite elle m’a fait signe de ce regard avide et anx­ieux… J’ai vu la mys­térieuse petite fille entre son papa brasseur et sa maman. J’ai imag­iné peu à peu son his­toire. J’avançais der­rière elle, je la lais­sais aller, je lui sen­tais un coeur intrépi­de… alors peu à peu s’est dess­inée vague­ment autour d’elle, ain­si qu’une ombre portée sur le mur, l’image de son crime. 

La pre­mière étape était franchie, elle était libre, mais libre de quelle lib­erté ? (…) Le dogme catholique du pêché orig­inel et de la Rédemp­tion sur­gis­sait ici non pas d’un texte mais des faits, des cir­con­stances et des con­jec­tures… À la lim­ite d’un cer­tain abaisse­ment, d’une cer­taine dis­si­pa­tion sac­rilège de l’âme humaine, s’impose à l’esprit l’idée du rachat… Ain­si l’abbé Donis­san n’est pas apparu par hasard ; le cri du dés­espoir sauvage de Mouchette l’appelait, le rendait indispensable. 

Le cré­pus­cule des vieux

Oui, j’ai ter­miné mon livre… 

Con­traint de gag­n­er ma vie en assur­ant la vie des gens sur la leur, je passe le plus clair de mon temps aux hôtels ou dans les gares. Une page ici une page là, dans la fumée des pipes ou l’innocente tem­pête déchaînée par les joueurs de manille sous le regard impa­vide de la cais­sière. Quand on arrache ain­si un livre de soi ligne après ligne, on peut compter qu’il est sincère ; les loisirs ont man­qué de se com­pos­er devant le miroir.

Let­tre à Frédéric Lefèvre, 25 févri­er 1925, à Reims 

Je crois que mon livre est un des livres nés de la guerre, je m’y suis engagé à fond. 

Le vis­age du monde avait été féroce, il deve­nait hideux. Traqué pen­dant cinq ans, la meute hor­ri­ble étant enfin dépistée, l’animal humain ren­tré au gîte… évac­uait l’eau fade de l’idéalisme puri­tain… La leçon de la guerre allait se per­dre dans une immense gau­dri­ole. C’était la descente de la courtille… 

On prom­e­nait comme à la mi-carême des sym­bol­es de car­ton. Le boeuf gras de “ l’Allemagne paiera ”. Le poilu, la Made­lon, l’Américain-ami des hommes, La Fayette… tous des héros ! tous ! Qu’aurais-je jeté en tra­vers de cette joie obscène, sinon un saint ?

Inter­view en 1926, don­née à Frédéric Lefèvre 

J’avais gag­né d’un seul coup ce que tant d’autres qui valent cer­taine­ment mieux que moi, met­tent des années à con­quérir. Je ne les sur­pas­sais pas en tal­ent. Mais alors que la scène lit­téraire était pleine de mer­veilleux acteurs, cos­tumés et grimés selon les règles de l’art et qui savaient admirable­ment les ressources de leur méti­er, j’y suis mon­té avec mes habits de tous les jours et j’y ai par­lé le lan­gage d’un homme. J’avais le choix entre con­va­in­cre ou séduire, j’ai choisi de con­va­in­cre et non de plaire. 

La Croix-des-âmes

III — Les années vingt

Déjà père de deux enfants en août 1919 à la veille de sa démo­bil­i­sa­tion, il lui faut main­tenant faire vivre sa famille. Sachant que le jour­nal­isme n’y suf­fi­rait pas il accepte, sur recom­man­da­tion de son beau-père, d’en­tr­er à la com­pag­nie d’as­sur­ances ” La Nationale ” où ses capac­ités vite recon­nues lui font con­fi­er l’in­spec­tion de tous les départe­ments de l’est de la France et le voilà sil­lon­nant en tous sens son vaste secteur, avalant une cui­sine meur­trière… prenant sur ses nuits pour écrire le roman auquel il songe depuis 1919 dans des cir­con­stances révélées bien plus tard, éclairant sur la genèse de l’œu­vre : Je n’ai jamais pris de per­son­nage c’est le per­son­nage qui m’a pris (cf. encadré ci-con­tre). En fait il s’en fal­lut de très peu qu’un terme défini­tif soit mis à ce pro­jet comme à cette vie trép­i­dante en avril 1923 par une foudroy­ante per­fo­ra­tion intesti­nale : intrans­portable, on doit l’opér­er en cat­a­stro­phe sur une table de for­tune mais son état reste très cri­tique à la suite de com­pli­ca­tions en chaîne. J’ai glis­sé, glis­sé jusqu’au seuil noir… le drame a eu des longueurs comme un roman de Mon­sieur de Bernard… La révolte des vis­cères a été totale… Six semaines pour que cet ani­mal de ven­tre sem­ble bien s’être lassé de rester là bouche bée. Il ferme ça.

Buste en hommage à Georges BERNANOS - Gros plan

L’Élysée avait passé com­mande en 1984 au sculp­teur anglais, William Chat­t­away, d’un buste en hom­mage à Georges Bernanos (dont seul le nom lui était alors con­nu). Il était prévu de l’ériger à prox­im­ité de l’entrée de la “ Galerie Georges Bernanos ” (des­tinée aux artistes étu­di­ants étrangers) incor­porée dans un bâti­ment uni­ver­si­taire “ Le Crous ” joux­tant la sta­tion “ Port-Roy­al ” du RER, en haut du boule­vard Saint-Michel (ce tronçon élar­gi est devenu l’avenue Georges-Bernanos).
Ce buste un peu décon­cer­tant de prime abord est l’aboutissement d’un long tra­vail pré­para­toire (plus de 250 dessins, divers­es ébauch­es) de l’artiste, comme il s’en est expliqué lui-même devant un audi­toire atten­tif (où le sig­nataire était présent). 

Une pre­mière ques­tion se posait :
Quel âge choisir comme le plus révéla­teur de la puis­sante per­son­nal­ité de Bernanos ? Les pho­tos disponibles, trop nom­breuses, répon­dant mal à cette inter­ro­ga­tion, il fal­lait la pour­suiv­re à tra­vers une autre lec­ture, celle de l’oeuvre romanesque, d’abord par­cou­rue, ensuite lue et relue avec une pas­sion dont il fut le pre­mier surpris.
Chat­t­away était tombé en arrêt devant un pas­sage de Mon­sieur Ouine obser­vant que, quand un homme fait face à son des­tin, cela se traduit par un cer­tain mou­ve­ment d’épaule.
Or, il avait pré­cisé­ment remar­qué un tel mou­ve­ment sur une pho­to du jeune Georges vers 10–12 ans. Ne pré­fig­u­rait-il pas l’appui des cannes de l’âge mûr, accen­tu­ant cette asymétrie ?
Comme on ne peut imprimer un masque d’enfant sur un vis­age mar­qué par l’âge, l’artiste prit le par­ti d’une représen­ta­tion intem­porelle, sub­sti­tu­ant au mod­elé du vis­age une forme expres­sive du buste sym­bol­isant l’idée que l’espérance c’est de faire face. 

Buste en hommage à Georges BERNANOS


Si notre appren­ti écrivain ne perd pas le sens de l’hu­mour, il n’en doit pas moins sur­mon­ter sa fatigue et son angoisse. Heureuse­ment son grand ami Robert Vallery-Radot, à qui il a con­fié son man­u­scrit, l’en­cour­age. Il remet en chantier son roman, l’achève seule­ment en févri­er 1925 et, sur les con­seils d’Hen­ri Mas­sis, l’adresse chez Plon aux fins de pub­li­ca­tion dans la col­lec­tion du “Roseau d’or”. Cela ne se fait pas sans tribu­la­tions face au scep­ti­cisme de l’édi­teur et les scrupules du lecteur prin­ci­pal (Jacques Mar­i­tain) qui exige des sup­pres­sions dom­mage­ables. Ce roman Sous le soleil de Satan fera-t-il peur ou pitié ? s’in­ter­roge Bernanos. Con­tre toute attente le suc­cès est foudroy­ant. C’est en mars 1926 l’événe­ment lit­téraire de l’an­née, une année pour­tant mil­lésimée, que l’on en juge : Les Bes­ti­aires de Mon­ther­lant, Les Faux-Mon­nayeurs de Gide, Mont-Cinère de Green, La Ten­ta­tion de l’Oc­ci­dent de Mal­raux.

Bernanos, cédant aux pres­sions de son édi­teur et de son entourage, aban­donne alors avec joie son méti­er d’as­sureur. Je n’ai plus aucun intérêt à assur­er la vie de mes con­tem­po­rains qui, d’ailleurs, n’en vaut pas la peine. Les dés sont jetés, il va vivre de sa plume, ne se doutant pas des épreuves qui l’at­ten­dent, même si pour l’heure il est servi : sa femme et trois de ses enfants ont cette année de graves prob­lèmes de san­té et il perd son père début 1927. Dieu m’éprou­ve de nou­veau. Mon pau­vre vieux papa est atteint d’une de ces igno­bles tumeurs… il a un can­cer au foie… je tra­vaille dans cette angoisse essen­tielle et fon­da­men­tale. Je fais l’ex­péri­ence de ma pro­pre ago­nie. (Sur­prenante prémonition !) 

Bernanos pré­pare un nou­veau roman mais se voit con­traint de le divis­er en un dip­tyque : L’Im­pos­ture en 1927, La Joie en 1929. Moi je sais quel roman eût été, si le temps m’avait per­mis de fon­dre les deux vol­umes en un seul, la néces­sité (les exi­gences de l’édi­teur) ne me l’a pas per­mis, il eût mieux valu que ces deux tronçons.

Rap­pelons que ce dou­ble roman s’ar­tic­ule autour de trois personnages-clés. 

L’ab­bé Cénabre, his­to­rien de grande répu­ta­tion, très éru­dit, écrivant sur la sain­teté, comme si la char­ité n’ex­is­tait pas, vit en fait dans l’orgueil et le men­songe sachant qu’il était un prêtre sans la foi, et con­naît la ten­ta­tion du sui­cide. À l’op­posé, l’ab­bé Chevance, hum­ble et lucide, débor­dant de déli­catesse et de char­ité, type du prêtre bernanosien. Chan­tal de Clerg­erie, jeune fille ray­on­nante de beauté physique et spir­ituelle, de “joie”, qui a assisté Chevance dans la mort, va être l’in­stru­ment du rachat des siens et de Cénabre avant d’être assas­s­inée par Fiodor, le trou­ble chauf­feur de son père. Il y a dans ces deux romans des dia­logues extra­or­di­naires, dans des cir­con­stances sou­vent pit­toresques, par exem­ple entre Cénabre et un men­di­ant de ren­con­tre, Chevance et sa logeuse, madame de La Folette, etc. 

IV — Les premières années trente

Com­paré au tri­om­phe de 1926, le suc­cès des deux derniers romans de Bernanos L’Im­pos­ture et La Joie avait été rel­a­tive­ment mod­este. Le pre­mier surtout avait choqué cer­taines con­sciences ecclési­as­tiques à cause de la som­bre fig­ure de l’ab­bé Cénabre (ayant de sin­guliers traits com­muns avec l’ab­bé académi­cien Bré­mond auteur de suaves hagiogra­phies). Les mêmes avaient déjà plutôt mal accep­té Sous le soleil de Satan sus­pec­té de “satanisme” en dépit des véhé­mentes protes­ta­tions de l’au­teur. (J’ai voulu mon­tr­er que, con­tre le dia­ble, l’héroïsme lui-même n’est pas une arme assez sûre.) Rap­pelons qu’à cette époque Bernanos, qui pas­sait pour avoir vu le dia­ble (ce qui le fai­sait bien rire), inspi­rait à beau­coup une crainte superstitieuse. 

Lorsque le 15 avril 1931 paraît La Grande Peur des bien-pen­sants, c’est un tol­lé général chez les “bien-pen­sants” des deux rives, unanimes à dénon­cer cette apolo­gie de Dru­mont (l’au­teur très con­testé de La France juive mais admiré par l’écrivain dans sa jeunesse). La Grande Peur, cette bombe, sera à l’o­rig­ine de malen­ten­dus durables (A2). En réal­ité Bernanos (comme il prend soin d’en aver­tir le lecteur) avait écrit le livre qui lui tenait à cœur et non celui atten­du par son pub­lic. C’est à juste titre que l’on voit aujour­d’hui dans ce livre de fière allure, écrit d’une plume vigoureuse, mal­heureuse­ment nuis­i­ble sur le moment à l’au­ra de l’écrivain, son pre­mier grand ” écrit de combat “. 

L’hom­mage ren­du à un auteur ain­si con­tro­ver­sé allait avant tout à l’écrivain, au grand prosa­teur dans la lignée de Saint-Simon et des Provin­ciales qui a fait le plus solide réquisi­toire con­tre la société française con­tem­po­raine. (Let­tre à un ami, citée par Le Monde du 6 octo­bre 1918 et J.-L. Bernanos.) 

S’ex­pli­quant dans une inter­view don­née au Petit Mar­seil­lais (numéro du 17 juin 1931 cité par J.-L. B.), l’au­teur exprime son inquié­tude devant l’im­mo­bil­isme socio-poli­tique de la société française (ses “blocages” diri­ons-nous aujour­d’hui) : Nous con­tin­uons à souf­frir de l’ef­fon­drement qu’a pro­duit la guerre. Nous n’avons plus de héros parce que nous ne savons plus le sens du mot héroïsme. Il y a comme une fatigue, une las­si­tude, une démis­sion. Regardez les jeunes gens, ils n’ont plus de maîtres à admir­er… Si on me demande pourquoi je pro­pose à la jeunesse d’au­jour­d’hui cette Cas­san­dre bar­bue, je répondrai : pour l’aider à retrou­ver peut-être, ce qu’un fils de grande race ne laisse jamais mourir tout à fait, un cer­tain sen­ti­ment héroïque du juste et de l’in­juste ; il faut que la jeunesse ne souf­fre pas ce que nous avons souf­fert. Elle doit être héroïque.

C’est à la même époque que se pro­duisit un épisode de la vie de Bernanos qui fit alors grand bruit. Bien qu’ayant pris ses dis­tances vis-à-vis de L’Ac­tion française depuis la guerre, l’écrivain n’en avait pas moins, par sol­i­dar­ité envers d’an­ciens amis et au risque de sa pro­pre répu­ta­tion, dénon­cé l’in­jus­tice et les intrigues de la con­damna­tion de ce jour­nal en 1926 par le Vat­i­can. Cepen­dant, à par­tir de 1930, il s’é­tait osten­si­ble­ment démar­qué de L’Ac­tion française en par­tic­i­pant au lance­ment d’une nou­velle revue Réac­tion appelant la droite à se retrou­ver au-delà d’un nation­al­isme étroit, par un retour aux sources spir­ituelles et une exi­gence rigoureuse de jus­tice sociale et par une ouver­ture à une idée de l’u­nité humaine. (J.-L. B.) 

Fin 1931, il accepte de col­la­bor­er au Figaro, répon­dant en ces ter­mes à un appel du par­fumeur François Coty, devenu pro­prié­taire d’un groupe de jour­naux influ­ents. À quoi bon définir les con­di­tions de l’or­dre si l’e­spèce humaine devient peu à peu inca­pable de con­cevoir l’idée même ? Que servi­ra demain d’en­seign­er la poli­tique à des hommes décidés de marcher à qua­tre pattes et à manger de l’herbe ? Je suis donc venu à vous comme à l’homme le plus capa­ble… À la suite de ful­mi­na­tions de Mau­r­ras con­tre des pris­es de posi­tion des jour­naux de Coty, Bernanos, sur­pris, vit se déchaîn­er con­tre lui toute la meute de l’Ac­tion française (Daudet, Pujo…). Obligé de se défendre con­tre un débal­lage de bas griefs, il s’en tira avec hon­neur. Lais­sons là ces feux croisés anachroniques théâ­trale­ment clos sur un “À dieu Bernanos” de Mau­r­ras. Devant le refus hau­tain de ce dernier de lui accorder le droit de réponse dans L’Ac­tion française, Bernanos se réso­lut à faire paraître un non moins mémorable “A dieu Mau­r­ras” le 21 mai 1932 simul­tané­ment dans Le Figaro et L’A­mi du Peu­ple.

En réal­ité entre Bernanos et Mau­r­ras l’in­com­pat­i­bil­ité était rad­i­cale et le divorce déjà ancien. Com­ment aurait-il pu se ral­li­er à un homme qui con­sid­érait la poli­tique comme un sys­tème clos puisant en son sein ses pro­pres jus­ti­fi­ca­tions, cette porte ouvrant sur tous les total­i­tarismes. Rup­ture défini­tive quand on sait la suite : Mau­r­ras sou­tien­dra à fond le régime de Vichy, le pous­sant à la plus extrême rigueur con­tre les résis­tants alors que Bernanos se ral­liera immé­di­ate­ment à de Gaulle. 

Revenons à l’année 1933 et à notre “ écrivain célèbre ” (comme il se qual­i­fi­ait avec humour). En réal­ité, sous cette image se dis­sim­u­laient de graves soucis : famil­i­aux d’une part (sa dernière fille fail­lit mourir), financiers de l’autre. Une sit­u­a­tion dev­enue du jour au lende­main dra­ma­tique à la suite d’un bru­tal acci­dent de moto sur­venu le 31 juil­let à Mont­béliard. Un sacré insti­tu­teur m’a ser­ré entre sa voiture et le trot­toir gauche, son garde-boue m’est entré dans la jambe hachant les mus­cles, les ten­dons, le nerf sci­a­tique a fail­li y pass­er.

Les dom­mages cor­porels et préju­dices matériels causés s’avèrent désas­treux. De longs mois de souf­frances et la per­spec­tive de l’infirmité à vie pour l’écrivain, désor­mais inca­pable de se déplac­er autrement qu’appuyé sur deux cannes (il est vrai que neuf mois plus tard il trou­vera le moyen de ren­fourcher sa chère vieille moto ce qui lui vau­dra un nou­v­el acci­dent heureuse­ment sans suites graves). Comble d’infortune, le con­duc­teur, respon­s­able à 100%, est très mal assuré, d’où un long procès clos sur une mod­este indem­nité aus­sitôt con­fisquée par l’éditeur en déduc­tion de ses avances. Bernanos décou­vre alors avec amer­tume qu’il est à la mer­ci de ce dernier (Plon) lequel s’était bien gardé “ par déli­catesse ” de lui représen­ter tous les risques d’un con­trat aus­si asservis­sant en fait que libéral en apparence. (Dos­toïevs­ki con­naî­tra en son temps des avatars ana­logues dont il ne se tir­era que par un tour de force, Le Joueur, écrit en un mois.) 

Imag­i­nons la ten­ta­tion du dés­espoir de l’écrivain immo­bil­isé, drogué pour atténuer ses souf­frances (il faut le réopér­er) et… ruiné, con­fron­té à un avenir des plus som­bres. Heureuse­ment sa puis­sante nature et sa foi vivante, ces deux bras de la prov­i­dence, vont s’unir pour amen­er l’homme act­if, le marcheur, pas­sion­né des grands espaces, des routes ver­tig­ineuses, incon­nues… (J.-L. B.) à une résig­na­tion toute chré­ti­enne face à tant de renon­ci­a­tions. Le plus haut degré de l’espérance, c’est le dés­espoir surmonté.

La fin 1933 le voit à La Bay­orre près de Hyères (sa huitième rési­dence, une ving­taine d’autres suiv­ront !) où il a retrou­vé sa tur­bu­lente famille “ enrichie ” du six­ième et dernier-né (Jean-Loup), venu au monde deux mois après son accident. 

Il se remet pénible­ment au tra­vail, non sans quelques “ coups de gueule ”, à un ami : Je ne vous par­le pas de l’année 1934 sinon pour vous déclar­er – sauf respect – que je l’emmerde et avec elle toutes celles qui la suiv­ront jusqu’à l’avènement du Roy­aume de Dieu. Il ne se fait guère d’illusions sur le sort qui l’attend, celui d’un vul­gaire tâcheron de la plume aux gages de 60 F la page, con­trainte bien humiliante pour un écrivain aus­si exigeant que lui, écou­tons un instant sour­dre sa plainte en jan­vi­er 1935 : La néces­sité est en train de me drain­er le cerveau par le nez et les oreilles, qua­tre ou cinq ans de ce régime me débar­rasseront défini­tive­ment de cet organe qui ne m’a jamais don­né que du souci et quand je n’aurai plus qu’une paire de fess­es pour penser, j’irai l’asseoir à l’Académie.

Pour l’heure, Bernanos fonde de grands espoirs sur un nou­veau roman La Paroisse morte (le futur Mon­sieur Ouine) com­mencé deux ans plus tôt, mais c’est pour con­stater bien­tôt son inca­pac­ité psy­chologique à en venir à bout (nous y revien­drons ultérieurement). 

Un dernier mot au sujet de ce bien lugubre hiv­er 1934 mar­qué par la soirée sanglante du 6 févri­er, aboutisse­ment d’un “ ras-le-bol ” spon­tané (la crise économique, l’affaire Stavisky, le ren­voi de Chi­appe, etc.). Bernanos prend la juste mesure de l’événement, n’y voy­ant que le dernier soubre­saut d’une triste crise. Ce mou­ve­ment con­tes­tataire, très hétérogène, sans cohé­sion ni volon­té poli­tique n’a rien du sur­saut salu­taire sus­cep­ti­ble d’ouvrir sur une ère nouvelle. 

En août 1934, sur le con­seil d’amis, il s’attaque à un roman polici­er Un Crime, en rédi­ge fréné­tique­ment 150 pages en moins de deux mois pour alléger le débit de son compte d’auteur. Com­prenant qu’il n’a d’autre choix pour sur­vivre que de s’expatrier, brusque­ment et dis­crète­ment il s’embarque avec les siens début octo­bre à des­ti­na­tion de Majorque. 

V – Les Baléares

Ce séjour de deux ans et demi à Majorque va se révéler le plus fécond de sa car­rière d’écrivain, mais aus­si le plus périlleux et il s’en fal­lut de peu qu’il ne s’achève tragiquement. 

Pressé d’abord par son édi­teur, il achève Un Crime, roman polici­er peu clas­sique, met­tant en scène un écrivain à suc­cès Ganse et ses deux secré­taires : Olivi­er Mainville et une meur­trière bien énig­ma­tique, Simone Alfiéri. Un autre polici­er Un mau­vais rêve ne sera pub­lié qu’en 1950, dans lequel Bernanos réu­tilise la 2e par­tie de sa pre­mière ver­sion de Un Crime, refusée par Plon pour son car­ac­tère d’étude psychologique. 

Ne par­venant tou­jours pas à achev­er Mon­sieur Ouine, ce roman de l’absence de Dieu, Bernanos trou­ve salu­taire de chang­er de reg­istre en don­nant vie à une fig­ure de prêtre selon son coeur le “ curé d’Ambricourt ” dont il tire Le Jour­nal d’un curé de cam­pagne.

Sor­ti d’abord en feuil­leton en mars 1936, l’ouvrage pub­lié en juil­let (chez Plon), couron­né par le grand prix de l’Académie, obtient un suc­cès reten­tis­sant éclip­sant même celui de son aîné de dix ans Sous le soleil de Satan.

L’année suiv­ante sort chez le même édi­teur La Nou­velle His­toire de Mouchette, réc­it fiévreux, inspiré par une indig­na­tion sacrée dans des con­di­tions dra­ma­tiques rap­pelées ci-après. 

Tout adon­né qu’il soit à ses créa­tions romanesques, Bernanos n’en suit pas moins avec atten­tion l’évolution de la sit­u­a­tion poli­tique dans l’île, après le soulève­ment fran­quiste qu’il accueille d’abord favor­able­ment (son fils Yves s’engage même comme pha­langiste, ce qu’il regret­tera plus tard amère­ment en déser­tant au risque de sa vie). 

Or le cours des événe­ments se charge de lui déciller les yeux sur la soi-dis­ant “ croisade ” sac­er­do­tale van­tée par la pro­pa­gande fran­quiste, c’est plutôt sous le dou­ble signe de L’Imposture et du Soleil de Satan que se révèle son vrai visage. 

Fusillade pendant la guerre d'Espagne


Les arti­cles et surtout les let­tres de Bernanos témoignent de son embar­ras croissant. 

Je n’ai pas écrit sur les affaires d’Espagne parce que je les vois de trop près, une guerre civile est une guerre civile…
On n’en con­clu­ra pas moins que l’Espagne emploie tout sim­ple­ment la manière forte…
… J’assiste à une espèce de répéti­tion générale de la révo­lu­tion uni­verselle… Ce qui me frappe le plus, c’est l’énorme malen­ten­du qui com­mence à crev­er sur le monde et auprès duquel celui de la tour de Babel n’aura été que bagatelle.
… Il y a quelque chose de mille fois pire que la féroc­ité des brutes, c’est la féroc­ité des lâch­es, j’ai le coeur brisé…

Il est main­tenant clair pour Bernanos que les deux incar­na­tions con­tem­po­raines de la révo­lu­tion sont aus­si total­i­taires l’une que l’autre. Aucune ne doit être priv­ilégiée car Dieu ne saurait être de la fête dans cet affron­te­ment.

Bernanos s’indigne du mutisme de l’évêque de Pal­ma et de la veu­lerie de l’épiscopat espag­nol. Il décou­vre bien­tôt qu’il est devenu un témoin indésir­able (A3), à élim­in­er à tout prix (sur instruc­tions de Fran­co selon cer­taines rumeurs courant à Palma). 

Tou­jours est-il qu’il échappe prov­i­den­tielle­ment à deux atten­tats, la pre­mière fois grâce à sa moto lancée plein gaz à tra­vers champs pour échap­per à une voiture qui cherche à le ren­vers­er, la sec­onde sur une route déserte où un avion pique sur lui pour le mitrailler, il a juste le temps de se jeter dans un boqueteau. Il n’a dès lors plus d’autre alter­na­tive que de fuir Pal­ma à bord du pre­mier bateau en par­tance pour Marseille. 

Et l’on peut voir bien­tôt l’écrivain à Toulon hanter de nou­veau ce bon vieux café de la Rade. En pleine crise de tra­vail, la machine en pleine vitesse à faire sauter les soupa­pes (sep­tem­bre 1937), recon­sti­tu­ant les man­u­scrits dis­parus à Pal­ma dont il fait Les Grands Cimetières sous la lune.

Livre intense à l’écriture superbe, vibrant d’indignation, prob­a­ble­ment le meilleur de ses écrits “ polémiques” (ou “ de combat ”). 

L’épuration abom­inable de Majorque (pas moins de 3 000 exé­cu­tions som­maires et sans juge­ment en sept mois) y est décrite sans concession. 

Rap­pelons l’origine du titre du livre : attiré un soir par une lueur fumeuse et une odeur nauséabonde émanant du grand cimetière de Man­a­cor, il en pousse la grille pour décou­vrir l’atroce spec­ta­cle que l’on devine (il eut la chance ce soir-là de pass­er inaperçu). 

Ce vio­lent réquisi­toire con­tre la “ croisade ” fran­quiste et par exten­sion con­tre toutes les dic­tatures, prophéti­sant l’embrasement prochain de l’Europe (le livre s’achève sur une longue apos­tro­phe à Hitler) eut un énorme reten­tisse­ment, sus­ci­tant dans les milieux d’extrême droite de vio­lentes attaques con­tre l’auteur, bien­tôt assail­li de mil­liers de let­tres de félic­i­ta­tions ou d’injures. L’Église espag­nole de son côté prenant très mal les cri­tiques indignées de l’auteur à son égard fit pres­sion sur le Vat­i­can pour obtenir la mise à l’index du livre. 

On ne touche pas à Bernanos aurait tranché Pie XI. Cela brûle mais cela éclaire com­men­ta de son côté le car­di­nal Pacel­li, le futur Pie XII. 

Cepen­dant Bernanos n’est pas long à com­pren­dre que tout ce tapage vise surtout sa per­son­ne. S’il échauffe les esprits, il ne provoque, dans l’opinion et chez les poli­tiques, aucune inter­ro­ga­tion de fond, aucun sur­saut de con­science, il com­prend alors que les jeux sont faits. 

J’ai honte d’eux, j’ai honte de moi, j’ai honte de notre impuis­sance, de la hon­teuse impuis­sance des chré­tiens devant le péril qui men­ace le monde… Voilà les charniers qui s’ouvrent et il est impos­si­ble de tir­er de nous un oui ou un non ! (“ Scan­dale de la vérité ”)… 

Il décide alors de s’expatrier en Amérique du Sud lui et sa famille. Le 20 juil­let 1938, il s’embarque à Mar­seille. Deux mois plus tard ce sera Munich. 

Sur Le Jour­nal d’un curé de campagne
J’ai com­mencé un beau vieux livre que vous aimerez je crois, j’ai résolu de faire le jour­nal d’un jeune prêtre à son entrée dans une paroisse. Il va chercher midi à qua­torze heures, se démen­er comme qua­tre, faire des pro­jets mir­i­fiques qui échoueront naturelle­ment, se laiss­er plus ou moins duper par des imbé­ciles, des vicieuses ou des salauds et alors qu’il croira tout per­du, il aura servi le bon Dieu dans la mesure même où il croira l’avoir desservi. Sa naïveté aura eu rai­son de tout et il mour­ra tran­quille­ment d’un cancer.

(Let­tre à Robert Vallery-Radot, 6.1.35)

Genèse de La Nou­velle His­toire de Mouchette
J’ai com­mencé à écrire
La Nou­velle His­toire de Mouchette en voy­ant pass­er dans des camions là-bas, entre des hommes armés, de pau­vres êtres, les mains sur les genoux, le vis­age tout cou­vert de pous­sière, mais droits, bien droits, la tête lev­ée, avec cette dig­nité qu’ont les Espag­nols dans la mis­ère la plus atroce. On allait les fusiller le lende­main matin. C’était la seule chose dont ils se doutaient. Pour le reste ils ne com­pre­naient pas…

Eh bien, j’ai été frap­pé par cette impos­si­bil­ité qu’ont les pau­vres gens de com­pren­dre le jeu affreux où leur vie est engagée. J’ai été frap­pé par l’horrible injus­tice des puis­sants… et puis je ne saurais dire quelle admi­ra­tion m’ont inspiré le courage, la dig­nité avec laque­lle j’ai vu ces mal­heureux mourir…
Je me suis dit : je vais trans­pos­er ce que j’ai vu dans l’histoire d’une fil­lette traquée par le mal­heur et l’injustice. Mais ce qui est vrai, c’est que si je n’avais vu ces choses je n’aurais pas écrit
La Nou­velle His­toire de Mouchette.
Mouchette ne se tue pas vrai­ment, elle tombe et s’endort après avoir atten­du jusqu’au bout des secours…
Ce qu’il y a de beau dans l’infini de la mis­ère humaine, c’est l’honneur du pau­vre qui rachète l’homme, alors même qu’il est vic­time de l’homme.

Entre­tien avec André Rousseaux (extrait de Bernanos de Michel Estève, Gal­li­mard, 1965).
(Cette fin de Mouchette a été très bien sen­tie par Robert Bres­son dans son film.) 

Sur Les Grands Cimetières sous la lune
Ce livre le plus déchi­rant de tous ceux que j’ai écrits et que j’écrirais jamais, ce livre que je voudrais jeter dans la gueule enflam­mée des imbé­ciles afin de les empêch­er de dévor­er le monde
.

Note annexe de l’avant-propos

Bernanos et Mal­raux se por­taient une estime mutuelle depuis vingt ans, à la suite d’un arti­cle élo­gieux sur L’Imposture, écrit par ce dernier en 1927. 

Sen­tant sa fin immi­nente, Bernanos espérait con­va­in­cre son ami de pren­dre sa suite pour rap­pel­er aux Français la grandeur de leur mis­sion dans le monde. 

On ne sait pas davan­tage ce qu’ont pu se dire entre eux et avec “ le Général ”, les deux hommes invités et venus ensem­ble à Colombey. 

On sait assez bien en revanche le dia­logue qui s’était engagé entre les deux écrivains à leur retour d’Espagne, cha­cun de son côté, en 1937. 

À Mal­raux le félic­i­tant pour sa “ sincérité inflex­i­ble ” et lui faisant part à son tour de ses pro­pres décon­v­enues dans l’autre camp, Bernanos l’interrompant avait alors lancé :
Mais par­don, Mal­raux, avez-vous fait comme moi ?
Mal­raux : Vous êtes chré­tien, vous agis­sez en chré­tien, moi je suis com­mu­niste, je n’écrirai jamais un mot qui puisse porter le moin­dre préju­dice au parti.
Bernanos : Bon, cela vous regarde, mais alors quel cas dois-je faire de vos éloges ? Aux yeux des hommes comme vous, je ne puis pass­er que pour un imbé­cile ou un fou.

Mon­seigneur Péz­er­il, ami de Bernanos, l’ayant assisté à ses derniers instants, devait un jour deman­der à Mal­raux, pourquoi un voyageur impéni­tent comme lui ne s’était jamais ren­du à Jérusalem.
Je ne pour­rais faire autrement que de voir le tombeau du Christ et alors je tomberais à genoux. (Pro­pos rap­portés par J.-L. B.) 

Note annexe du chapitre IV

On ne peut sus­pecter Bernanos d’antisémitisme quand on con­naît ses pris­es de posi­tions fra­cas­santes, par exem­ple en 1938 con­tre la hideuse pro­pa­gande anti­sémite qui se déchaîne aujourd’hui dans la presse dite nationale sur l’ordre de l’étranger, son indig­na­tion lors de l’arrestation de Man­del, son ent­hou­si­asme lors de la créa­tion de l’État d’Israël : c’est aux rives du Jour­dain que lève la semence des héros du ghet­to de Varsovie.
On a fait silence sur l’épopée de Varso­vie alors qu’on nous a rebat­tu les oreilles de la Libéra­tion de Paris.

Bernanos se deman­dera après la guerre, si dans cet immense drame, les Juifs n’ont pas joué le rôle de boucs émis­saires. Ajou­tons que Bernanos a tou­jours eu de nom­breux amis juifs, entre autres : Ste­fan Zweig, reçu chaleureuse­ment à La Croix-des-âmes et un gen­dre qu’il esti­mait beaucoup. 

Note annexe du chapitre V

Jean-Loup Bernanos racon­te que les choses se gâtèrent tout à fait pour son père à la suite de l’incident suiv­ant : il était attablé à son café habituel alors qu’une pro­ces­sion religieuse encadrée par des pha­langistes en chemise noire vint à défil­er. Au pas­sage, la foule par dévo­tion ou peur se proster­nait, le garçon du café se refu­sant à faire cet acte d’allégeance est alors vio­lem­ment frap­pé par un offici­er. Bernanos indigné prenant un sucrier le lance sur ce dernier l’atteignant à l’épaule. L’écrivain est alors inter­pel­lé mais on n’ose l’arrêter. À par­tir de ce jour, ses allées et venues sont sur­veil­lées et tous ses brouil­lons (jetés dans la cor­beille à papi­er du café) récupérés. 

Autre épisode : s’étant vu inter­dire, sous peine d’arrestation, de faire une con­férence à une réu­nion publique, Bernanos avait passé out­re sans inci­dent, il avait le lende­main con­fié sa sur­prise à un ami Toulon­nais, Jacquelin de la Porte des Vaux alors com­man­dant d’un navire de guerre relâchant à Pal­ma, mis au courant l’avant-veille de la men­ace dont il était l’objet.

Ce dernier révéla à son “ Papa Georges ” qu’inquiet à son sujet il avait pris sur lui d’avertir par radio les autorités mil­i­taires que si l’on touchait à Bernanos, les canons de son bâti­ment ouvri­raient le feu sur la ville. 

L’incident se sol­da par une plainte diplo­ma­tique des fran­quistes qui val­ut à l’impétueux offici­er soix­ante jours d’arrêt de rigueur en forter­esse (le même offici­er se ren­dra célèbre par la suite en rejoignant la France libre avec son navire, après avoir, de son pro­pre chef, écumé la mer du Nord comme cor­saire con­tre des navires allemands). 

À suiv­re dans un prochain numéro.

P.-S. : mort de Monseigneur Pézeril en 1998

Alors que cet arti­cle était en cours de rédac­tion, nous avons appris la mort de Mon­seigneur Péz­er­il sur­v­enue jeu­di 23 avril dernier (jour de la Saint-Georges !). Mon­seigneur Péz­er­il, évêque aux­il­i­aire de Paris de 1968 à 1986, très con­nu des Parisiens dont il avait aupar­a­vant desservi plusieurs paroiss­es, avait en 1948, en sa qual­ité d’aumônier du “Cen­tre des Intel­lectuels ”, assisté jusqu’à son dernier souf­fle Georges Bernanos. 

Son admi­ra­tion pour l’écrivain et la par­faite con­nais­sance de son oeu­vre lui avaient fait accepter la charge de “ man­dataire de la suc­ces­sion Bernanos ”, afin de veiller, avec l’assistance d’Albert Béguin, à la défense et à la survie de celle-ci. Prési­dent de la “Société des amis de Georges Bernanos ”, il devait pass­er le flam­beau en 1965 à son fils Jean-Loup. 

Fidèle au sou­venir de Bernanos, il fit éditer en 1991 le déchiffre­ment des Cahiers de Mon­sieur Ouine, fruit d’un tra­vail per­son­nel con­sid­érable dont nous aurons l’occasion de reparler. 

Rap­pelons que Mon­seigneur Péz­er­il était une per­son­nal­ité ecclési­as­tique hors du com­mun. C’était un homme de la trempe de Bernanos à l’intelligence lumineuse et libre, tou­jours à l’écoute de l’autre, témoin infati­ga­ble de l’Espérance, dis­ant qu’on se trompe tou­jours sur l’homme, quel qu’il soit, quand on craint qu’il ait un coeur trop petit. Il l’a trop grand en fait, seul Dieu peut le combler. Lui aus­si vivait une plume tou­jours à la main, la pen­sée tou­jours en éveil, con­sid­érant comme Bernanos que seul mérite d’être vécu ce pour quoi on est capa­ble de mourir. 

Beau­coup se sou­vi­en­nent que, durant l’Occupation, il avait fait réalis­er, aidé d’étudiants, plus de 1 000 faux cer­ti­fi­cats de bap­tême pour des hommes en sit­u­a­tion irrégulière et des Juifs, ce qui lui avait valu en 1996 le titre de “ Juste par­mi les Justes ” délivré par l’Institut Yad Vashem de Jérusalem. 

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