Pièces

Dossier : Arts, Lettres et SciencesMagazine N°572Par : Philippe Minyana, dans une mise en scène de Robert CantarellaRédacteur : Philippe OBLIN (46)

Dans une revue sérieuse à souhait, je lisais l’autre jour que la fonction de metteur en scène étant essentielle – au sens fort d’essence des choses, en l’occurrence du théâtre – le metteur en scène pouvait, selon son gré, produire un spectacle ringard à partir d’un texte contemporain ou, au contraire, rendre contemporain un texte classique. L’auteur ne disait pas que le classique fût ringard par nature, mais il éclatait au regard qu’il l’en soupçonnait.

On comprenait ainsi que le théâtre ne saurait être que contemporain ou ringard. Cet adjectif ne passant pas pour flatteur, l’atroce alternative me frappa si vivement que je sentis l’urgente nécessité de me rénover l’esprit en voyant jouer une pièce qui serait toute contemporaine, tant par le texte que par la mise en scène, c’est-à-dire exempte du moindre relent de ringardise.

Il se trouva que le Centre Dramatique National de Création – je respecte les majuscules du prospectus – en son THÉÂTRE OUVERT donnait Pièces de Philippe Minyana, dans une mise en scène de Robert Cantarella. La seule lecture de la présentation par le metteur en scène me convainquit de la pertinence de mon choix. On y apprenait en effet que Pièces “ était la mise en écriture d’un chemin de croix (…) avec des descriptions arpentant les espaces de nos fictions contemporaines ”. Sur le prospectus, on voyait en outre des pièces détachées de diverses tailles, aidant le spectateur à comprendre le sens de ce titre un peu mystérieux. Tout à fait donc ce que je cherchais : du contemporain commenté.

Il ne semble pourtant pas attirer les foules : la salle, bien que petite, était plutôt clairsemée. On comptait tout de même plus de spectateurs que d’acteurs (huit professionnels et neuf amateurs, ces derniers tous excellents), mais pas tellement plus. Si l’on ajoute qu’il y a cinquante-trois personnages – chaque comédien joue plusieurs rôles – on dépassait sans doute ainsi le nombre de spectateurs.

Le sujet de Pièces semblait porteur, et même assez original : un homme seul, Tac, un peu ridicule, un peu paumé, face à l’opinion que se forgent sur lui ses voisins, des passants, sa soeur, son propriétaire. On se demandait cependant si ce thème répondait bien aux aptitudes de l’auteur, qui paraît plus à l’aise dans la transcription scénique d’émotions ou de souvenirs personnels que dans la conduite d’une action dramatique ou l’expression poétique d’une situation.

On voyait successivement des gens raconter l’expulsion de Tac, ce qu’on avait trouvé dans les poubelles, Tac revenir dans son village natal, un homme n’en finir pas de démolir un mur sans rien dire, une femme tenant une branche disparaître sous terre, et il ne restait plus que la branche, un passant narrer ses démêlés avec l’hôpital après la mort accidentelle de son fils, à propos de prélèvements d’organes, quatre dames prendre le thé en répétant tout le temps les mêmes phrases et, après leur départ, la petite bonne qui les avait servies se jeter par la fenêtre avec un cri affreux mais sans raison apparente, et quantité d’autres choses aussi saisissantes, mais parfois sans lien clair avec la vie de Tac.

M. Minyana écrit souvent pour la radio, et cela s’entendait : beaucoup de bruitages, sonnette à une porte, chien qui aboie au loin, la cloche du village… J’attendis même (avec une brève inquiétude) le bruit que ferait la petite bonne en s’écrasant sur le sol, mais non, le réalisme n’allait pas jusque-là.

Il est toujours instructif d’observer le public à la sortie d’un théâtre. Après Pièces, on lisait sur les visages comme un silencieux accablement. Né sans doute, pour les uns, du désarroi honteux de n’avoir pas compris grand-chose et de s’être ennuyés à un spectacle pourtant d’une modernité censée leur vivifier l’intellect ; pour d’autres, jailli de la souffrance d’avoir, une fois de plus et deux heures durant, savouré la dureté de la condition humaine.

Un seul moment d’émotion vraie, dû beaucoup au talent d’Yves Duhazé et de sa diction d’halluciné, quand il joue le rôle de ce père évoquant la mort de son fils transporté dans le coma à l’hôpital. Mais pour le reste… L’auteur explique, en une longue page de brochure, avoir mis dans Pièces beaucoup de soi. On le croit, mais si les états d’âme aident peut-être à faire du théâtre contemporain, je crains qu’ils ne suffisent pas au théâtre tout court.

Voilà, chers lecteurs, qu’une peur me saisit au moment de vous quitter : celle d’avoir une plume plus ringarde qu’il n’est concevable.

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