Petite histoire de grands crus classés de Bordeaux (deuxième partie)

Dossier : Arts, Lettres et SciencesMagazine N°566Rédacteur : Laurens DELPECH

Politiquement, l’antagonisme franco-anglais va dominer tout le dix-huitième siècle, de la guerre de succession d’Espagne à l’indépendance des États-Unis d’Amérique. Pendant ces périodes de conflit, on ne débarque pas de vin français dans les ports britanniques, mais la contrebande est active, sans compter les prises des corsaires anglais. Ces prises font l’objet de ventes aux enchères, où les riches Anglais se disputent les Haut-Brion, Margaux, Latour ou Lafite comme aujourd’hui à Sotheby’s ou à Christies…

L’importance des volumes saisis, qui auraient dû ruiner les châteaux bordelais, montre que la connivence entre corsaires et producteurs était plus que probable. C’est en tout cas ce que laisse entendre Hugh Johnson qui formule l’hypothèse du retour à Bordeaux du produit de ces ventes, une fois les frais déduits… Assez curieusement, l’histoire des vins de Bordeaux est ainsi faite de paradoxes successifs.

Les Hollandais ont contribué à développer la culture de vins médiocres tout en apportant la technologie qui permettra de créer des grands crus. Quant aux Anglais, ils auront créé deux fois Bordeaux : une première fois en ouvrant leur marché à ses vins et une deuxième fois en essayant de leur interdire ce marché, action qui sera à l’origine du développement des New French Clarets

Simultanément, Bordeaux fournit le nord de l’Europe, l’Amérique et les Antilles avec des vins de bonne qualité mais moins coûteux. C’est à cette époque que se créent de nombreuses maisons de commerce et que des négociants, le plus souvent d’origine anglaise, irlandaise, danoise ou hollandaise s’établissent dans le nouveau quartier des Chartreux, sur le quai des Chartrons…

Géographiquement, les Graves, menés par Haut-Brion et le Médoc sont les producteurs de grands vins rouges et blancs. La rive droite (Saint-Émilion, Pomerol) n’a pas encore acquis la réputation qui est la sienne aujourd’hui.

Proches de la ville de Bordeaux, les Graves et le Médoc ont bénéficié à plein de la présence d’une aristocratie parlementaire et d’une bourgeoisie qui avaient les moyens d’investir les capitaux nécessaires pour produire des grands crus et financer les soins à apporter à la culture de la vigne ainsi qu’à l’élevage des vins.

Dix-neuvième siècle : l’apparition des crus classés

Un classement est une sorte de palmarès des meilleurs crus. Si la hiérarchie des crus de Bordeaux était bien connue des professionnels comme les châteaux, le négoce et les courtiers, les simples amateurs de grands vins manquaient de repères. L’idée d’un classement finit par s’imposer car il était devenu nécessaire pour établir définitivement le succès commercial des vins de Bordeaux.

C’est Napoléon III qui en prit l’initiative, à l’occasion de l’Exposition universelle de 1855. Le syndicat des courtiers fut chargé de dresser la liste des crus classés, à la demande de la Chambre de commerce de Bordeaux. Cette hiérarchisation des vins rouges et blancs de la Gironde (concernant en fait uniquement le Médoc et Sauternes et Barsac, à la seule exception de Haut-Brion, situé dans les Graves) fut basée sur le prix des vins sur une période de trente ans.

C’est donc un classement entièrement fondé sur les réalités du marché, à l’exclusion de toute intervention politique, ce qui explique sa pérennité. La cote d’un vin sur le long terme est en effet forcément le reflet de qualités intrinsèques : on ne peut pas tromper le marché trente ans de suite.

Ce classement établit une hiérarchie entre 4 premiers crus (5 depuis 1973), 14 deuxièmes crus, 14 troisièmes crus, 10 quatrièmes crus et 18 cinquièmes crus. Soit un total de 61 crus : 60 médoc, 1 graves, auxquels il faut ajouter 26 crus des régions de Sauternes et Barsac. Il n’a connu qu’une seule modification, en 1973, quand Mouton- Rothschild est passé du statut de second cru classé à celui de premier cru classé. L’arrêté a été signé par le ministre de l’Agriculture d’alors, un certain Jacques Chirac…

Toujours valide, cette classification a quand même vieilli, c’est ainsi que la qualité des vins produits dépendant largement de l’action des propriétaires, certaines propriétés bien classées en 1855 sont “tombées”, alors que certains cinquièmes crus classés (comme Lynch-Bages) rivalisent en termes de prix et de performances dans les dégustations avec des crus mieux classés.

Remarquons cependant que cent cinquante ans après les premiers crus classés sont tous restés les meilleurs et sortent toujours les plus chers en primeurs… La principale critique que l’on puisse faire de nos jours à ce classement c’est qu’il ne prend pas en compte les vins de la rive droite, alors que certains d’entre eux (Petrus, Cheval Blanc…) sont parmi les plus chers de Bordeaux.

Vingtième siècle : le retour de la rive droite

Le vignoble bordelais a été exposé à de nombreuses difficultés pendant les cinquante premières années du vingtième siècle. Il commençait juste à se remettre du phylloxéra, qui avait ruiné le vignoble et imposa de le replanter entièrement avec des porte-greffes américains, quand éclata la guerre de 14-18, suivie de la crise de 1929. Entre 1930 et 1956, année où une grande gelée détruisit une grande partie des vignes, le vignoble bordelais est au plus bas.

Il se relèvera à partir du début des années soixante, emporté par la vague générale de croissance et de prospérité qui se répand en Europe et aux États-Unis. Cette prospérité revenue a permis une véritable renaissance : la superficie du vignoble a doublé en trente ans, les investissements dans les chais et le nouveau matériel de vinification ont été considérables, les progrès de l’œnologie et des modes de culture ainsi que la pression de la concurrence et une exigence de perfection largement répandue ont permis de maintenir et souvent d’accroître la qualité des vins produits.

Corrélativement, l’injustice du classement de 1855 a été réparée, et il existe aujourd’hui un classement des Saint-Émilion et un classement des Graves. Les Graves ont été classés en 1953 par l’Institut national des appellations d’origine (INAO), classement confirmé en 1959. Tous les crus classés (13 vins rouges et 9 vins blancs secs pour 16 châteaux) appartiennent à l’appellation Pessac- Léognan.

Les vins de Saint-Émilion ont été classés par l’INAO en 1953. Ce classement est révisé tous les dix ans. Seuls les vins de l’appellation Saint-Émilion grand cru peuvent bénéficier des mentions “ grand cru classé ” ou “ premier grand cru classé ”. Le dernier classement de Saint-Émilion, qui remonte à 1996, regroupe 13 premiers grands crus classés et 55 grands crus classés.

À signaler : il n’existe pas de classement des vins de Pomerol, ce qui ne les empêche pas de compter parmi les plus chers des bordeaux…

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