Tambour de bronze

Introduction à l’Histoire et à la culture du Viêt-nam

Dossier : VIÊT-NAMMagazine N°525 Mai 1997Par : Thành KHÔI LÊ, historien, spécialiste de l’éducation comparée, professeur émérite à l’université Paris 5 Sorbonne

Les premiers royaumes

Les premiers royaumes

C’est par les étroites val­lées des grands fleuves descen­dus des plateaux tibé­tains que se sont infil­trées les migra­tions humaines qui, à côté des autochtones, peu­plent aujour­d’hui l’In­do­chine. La direc­tion des lignes du relief et des eaux ain­si que la pres­sion du con­ti­nent chi­nois ont com­mandé la marche vers le sud des pop­u­la­tions qui ont dom­iné l’his­toire de la pénin­sule, et dont les États se sont dévelop­pés dans les deltas des grandes voies de nav­i­ga­tion : fleuve Rouge pour les Viet­namiens, Mékong pour les Khmers, Ménam pour les Siamois, Irrawady pour les Birmans…

Autant que puis­sent le mon­tr­er les fouilles à ce jour, le Viêt-nam appa­raît à l’o­rig­ine peu­plé de plusieurs eth­nies, par­entes les unes des Aus­traliens et des Mélanésiens, les autres des Indonésiens. Les Aus­troasiens qui domi­nent au néolithique for­ment le fonds du peu­ple­ment actuel. Dans le Nord, l’al­liance avec des élé­ments mon­goloïdes a don­né nais­sance aux Viet­namiens dont le type ancien est représen­té, croit-on, par les Muong de la Moyenne Région en bor­dure du delta.

C’est au début de l’âge du bronze qu’ap­pa­rais­sent les pre­miers roy­aumes Viêt. Les Viet­namiens aiment à rap­pel­er qu’ils descen­dent “d’un Drag­on et d’une Immortelle” : selon la légende, Lac Long Quân (le Seigneur Drag­on Lac) épousa l’Im­mortelle Âu Co qui lui don­na cent œufs d’où sor­tirent cent fils. C’est là l’o­rig­ine mythique des Bách Viêt (les Cent Viêts, appelés les Cent Yue par les Chi­nois). Tou­jours est-il que le pre­mier roy­aume Viêt, le Van Lang, appa­raît au VIIe siè­cle avant J.-C. Le nom dériverait de celui d’un oiseau proche du héron (appelé “blang” en ancien Viêt) et qui était le totem des Lac Viêt, la peu­plade du fon­da­teur, Hùng Vuong. La cap­i­tale se trou­vait à la lim­ite nord-ouest du delta du fleuve Rouge, que la pop­u­la­tion allait gag­n­er pro­gres­sive­ment à la cul­ture par le brûlis et l’ir­ri­ga­tion util­isant le jeu des marées. Après avoir con­nu huit règnes de père en fils, le Van Lang est con­quis en 258 avant J.-C. par une autre branche des Cent Yue, les Tây Âu. Le nou­veau roi, An-duong-vuong, renomme le roy­aume Âu Lac (union de Tây Âu et Lac Viêt) et place sa cap­i­tale à Cô-loa, au nord du Hanoi actuel.

Alors qu’il ne nous reste aucun ves­tige incon­testable du Van Lang, la citadelle de Cô-loa sub­siste tou­jours, avec ses trois enceintes de terre enroulées en spi­rale comme un coquil­lage (loa). Les dimen­sions de Cô-loa (l’en­ceinte extérieure a un développe­ment de 7 600 m, et les ter­rasse­ments néces­saires à la con­struc­tion dépassent les 2 Mm3), la décou­verte sur place de mil­liers de pointes de flèch­es en bronze, de haches en pierre polie et en bronze, de socs de char­rue égale­ment en bronze, indiquent un État plus puis­sant qu’une sim­ple fédéra­tion de tribus, et doté d’une armée de métier.

Van Lang et Âu Lac appar­ti­en­nent à la bril­lante civil­i­sa­tion du bronze appelée “dong­soni­enne”, du nom du site du Thanh-hóa, au sud du delta, où ses pre­miers témoignages furent décou­verts en 1925 (env. Ve siè­cle avant J.-C. — Ier siè­cle avant J.-C.). L’ob­jet le plus car­ac­téris­tique en est le tam­bour de bronze dont on peut voir des spéci­mens à Paris (quand le musée Guimet sera réou­vert) et surtout à Hanoi, au Musée his­torique qui en pos­sède les plus belles pièces.

Le décor de ces tam­bours ressus­cite la vie d’une tribu d’a­gricul­teurs, de chas­seurs et de marins. Autour du soleil à mul­ti­ples rayons qui occupe le cen­tre du plateau se déroule une pro­ces­sion de per­son­nages accou­trés de plumes de héron et ten­ant à la main des cli­quettes qui ryth­ment leur danse. Des joueurs de khènes et de tam­bours les accom­pa­g­nent tan­dis qu’à côté d’autres hommes pilent du pad­dy près de huttes sur pilo­tis. Au-dessous du plateau fig­urent des bar­ques avec des guer­ri­ers armés de haches, de flèch­es et de javelots, égale­ment revê­tus de plumes. La représen­ta­tion du soleil et, ailleurs, de grenouilles, de cou­ples, atteste l’ex­is­tence d’un culte de la fécon­dité qui se retrou­ve encore dans cer­tains vil­lages. Les hommes se tatouaient le corps, nouaient leurs cheveux et se ceignaient la tête d’un tur­ban. Les femmes por­taient des habits étroits, des jupes cour­tes. Tous allaient pieds nus. L’habi­tude de chi­quer le bétel était répan­due ain­si que celle de se noir­cir les dents. Âu Lac est con­quis en 208 avant J.-C. par le Nam Viêt, un roy­aume de Chine du Sud, qui lui-même est absorbé par l’empire Han en 111 avant J.-C. 

Colonisation chinoise et identité vietnamienne

L’oc­cu­pa­tion allait dur­er plus de mille ans, jusqu’en 939. Mais, fait remar­quable, à l’in­verse des autres peu­ples au sud du Yangzi qui furent assim­ilés par les Chi­nois, les Viêts surent con­serv­er leur indi­vid­u­al­ité eth­nique et lin­guis­tique, grâce à la con­ju­gai­son de plusieurs fac­teurs : l’an­ci­en­neté de la cul­ture des Hùng-vuong, l’ex­is­tence d’une base économique, le delta du fleuve Rouge, et enfin la forte struc­ture des com­mu­nautés vil­la­geois­es où se con­cen­tre l’e­sprit de la nation.


Tam­bour de bronze, hau­teur 0,87 m. DOC. PHAM NGOC TOI

Les Han, au début, n’ap­portèrent aucun change­ment dans les insti­tu­tions locales ; toute la féo­dal­ité ral­liée sub­sista sous les préfets, qui lui demandaient seule­ment de pay­er les trib­uts et de respecter l’or­dre chi­nois, sans inter­venir dans ses affaires. Mais au début de l’ère chré­ti­enne, avec l’af­flux d’im­mi­grants et la crois­sance de l’ad­min­is­tra­tion chi­noise, la néces­sité se fit sen­tir d’in­ten­si­fi­er la mise en valeur économique et le recrute­ment de fonc­tion­naires locaux : les gou­verneurs répandirent l’usage de l’araire de fer et l’in­struc­tion con­fucéenne. L’at­teinte que cette poli­tique por­tait au pou­voir de la noblesse Lac provo­qua la grande insur­rec­tion des sœurs Trung, que suiv­it toute la pop­u­la­tion du delta, opprimée et exploitée par les Chi­nois (40 après J.-C.). Mais, après deux ans d’indépen­dance, elles furent vain­cues par Ma Yuan.

Les réformes qu’in­tro­duisit ce dernier ouvrirent une phase nou­velle dans l’his­toire du pays. L’im­plan­ta­tion d’une admin­is­tra­tion régulière chi­noise, le creuse­ment de canaux, la con­struc­tion de routes, l’ou­ver­ture de la région au com­merce inter­na­tion­al, tous ces fac­teurs entraînèrent un développe­ment économique et cul­turel, dont prof­i­ta une nou­velle aris­to­cratie, issue de l’an­ci­enne féo­dal­ité Lac mêlée aux fonc­tion­naires et aux colons chi­nois qui, instal­lés depuis longtemps, s’é­taient peu à peu vietnamisés.

Or, cette classe — comme plus tard la bour­geoisie nationale au XXe siè­cle — était blo­quée dans ses aspi­ra­tions à jouer un rôle dom­i­nant dans les affaires du pays : dans l’or­dre poli­tique, les plus hautes fonc­tions lui étaient, sauf excep­tion, inter­dites ; dans l’or­dre économique, la pos­ses­sion fon­cière lui était dis­putée par les man­darins chi­nois qui acca­paraient les meilleures ter­res et asservis­saient (au sens pro­pre du terme) les mass­es rurales. Aus­si ver­ra-t-on les chefs Viêt prof­iter de toutes les péri­odes de boule­verse­ments en Chine pour “lever l’é­ten­dard de l’in­sur­rec­tion juste” (“khoi nghia”).

Jusqu’au Xe siè­cle, leurs forces restaient cepen­dant trop faibles pour résis­ter longtemps aux armées chi­nois­es. Mais, en dépit des échecs et des répres­sions, de telles révoltes, en soule­vant des mass­es de plus en plus nom­breuses, éveil­laient peu à peu la con­science nationale : dans cet ordre d’idées, il faut citer l’in­sur­rec­tion de Ly Bôn qui, en 544, se proclame empereur et fonde le roy­aume éphémère de Van Xuân (“Mille printemps”).

En l’an 40, les soeurs Trßng ' lèvent l’étendard de la juste insurrection '.
En l’an 40, les sœurs Trung “ lèvent l’étendard de la juste insur­rec­tion ”. DOC. PHAM NGOC TOI

Les con­di­tions pour la for­ma­tion d’un État nation­al se pré­cisent ain­si pro­gres­sive­ment. L’araire de fer, en aug­men­tant le ren­de­ment de la riz­icul­ture et en lui ouvrant de nou­velles éten­dues, favorise l’ac­croisse­ment de la pop­u­la­tion, force prin­ci­pale des économies agraires. La dif­fu­sion du boud­dhisme et du con­fu­cian­isme — on y revien­dra — fait naître une élite capa­ble de fournir les cadres intel­lectuels. À la fin du IXe siè­cle, sous la dynas­tie des Tang, les con­di­tions sont mûres : la guerre civile rav­age la Chine, dont sept roy­aumes se parta­gent la par­tie mérid­ionale à par­tir de 902.

L’An­nam (c’est le nom don­né au pro­tec­torat en 679, sous le règne des Sui) se soulève à son tour, démen­tant son appel­la­tion de “Sud paci­fié”. En 905, les Tang, impuis­sants, doivent accepter comme gou­verneur un notable local. La nou­velle admin­is­tra­tion Viêt s’é­tend sur tout le pays, jusqu’à l’éch­e­lon de la com­mune (qui échap­pait jusqu’alors aux Chi­nois), mais ne proclame pas l’indépen­dance. En 930, les armées du nou­veau roy­aume de Nan Han (l’an­ci­enne province de Can­ton, entrée en séces­sion) marchent sur l’An­nam, mais elles sont finale­ment écrasées par Ngô Quyên à la bataille du fleuve Bach Dang, en 939.

C’est la fin de l’oc­cu­pa­tion. Ngô Quyên fonde la pre­mière dynas­tie nationale en mon­tant sur le trône à Cô-loa, renouant sym­bol­ique­ment le fil avec l’an­cien Âu Lac. Le roy­aume s’ap­pellera Dai Cô-Viêt, puis, plus tard, Dai Viêt (Grand Viêt). Le nom de Viêt-nam n’ap­pa­raî­tra qu’en 1804, sous le règne de Gia Long.

H. Maspéro a excellem­ment résumé com­ment l’i­den­tité viet­nami­enne s’est nour­rie des apports étrangers tout en les com­bat­tant (un proces­sus qui se répétera en d’autres temps) : “Si l’An­nam, après s’être libéré, a pu pen­dant des siè­cles résis­ter à la puis­sance de la Chine, alors que tous les autres États voisins ont peu à peu suc­com­bé, c’est parce que, seul d’en­tre eux, il avait été pen­dant des siè­cles soumis à l’ad­min­is­tra­tion chi­noise, et que celle-ci, brisant les insti­tu­tions par­tic­u­lar­istes et les groupes locaux, et intro­duisant les idées et les formes sociales chi­nois­es, lui don­na une cohé­sion et une force qui man­quèrent tou­jours à ses voisins.

Le con­quérant, en détru­isant les vieilles insti­tu­tions poli­tiques du Tonkin, a jeté ce pays défini­tive­ment dans le sil­lage de la civil­i­sa­tion chi­noise, com­mençant par là à lui don­ner cette forte arma­ture qui lui a per­mis de jouer depuis le Xe siè­cle le pre­mier rôle dans l’his­toire de l’In­do­chine ori­en­tale.” Sans oubli­er l’an­tique cul­ture des Hùng-Vuong, on peut donc dire que l’in­flu­ence de la Chine au Viêt-nam n’a pas été sans analo­gie avec celle de Rome en Gaule. 

Les grands courants de la pensée vietnamienne

Que la cul­ture viet­nami­enne appar­ti­enne au monde sin­isé relève de l’év­i­dence. Sans insis­ter, faute de temps, sur l’art viêt-han, sur la langue sino-viet­nami­enne (“hán”) des let­trés, sur l’écri­t­ure “nho” en car­ac­tères chi­nois (l’écri­t­ure “nôm” n’ap­pa­raî­tra qu’au XIIe siè­cle)1, on ne décrira ici — de manière for­cé­ment som­maire — que les deux grands courants de la pen­sée chi­noise, le con­fu­cian­isme et le taoïsme, qui se sont dif­fusés au Viêt-nam à par­tir du IIIe siè­cle et ont imprégné la pen­sée vietnamienne.

L’en­seigne­ment de Con­fu­cius (551–479 avant J.-C.) se présente avant tout comme une morale civique et sociale, une doc­trine de gou­verne­ment et d’ac­tion. L’idéal con­fucéen est le Sage (Jun­zi), qui doit cul­tiv­er en lui les ver­tus d’hu­man­ité (ren) et d’équité (yi) et aider ses sem­blables à y par­venir. Ce tra­vail de per­fec­tion­nement per­son­nel repose sur la con­nais­sance de la nature des choses et de soi-même. Le sage qui sait se con­duire con­for­mé­ment à la rai­son sera par là même capa­ble de gou­vern­er sa famille et d’ad­min­istr­er l’É­tat. La réus­site d’un prince atteste qu’il a reçu le “man­dat céleste” (ming), car, par la Ver­tu et l’ef­fi­cac­ité des Rites, il fait régn­er l’ac­cord entre l’homme et l’u­nivers, l’har­monie entre la Terre et le Ciel. En fait, les rites ten­dent à ce que cha­cun reste à sa place, ce qui institue le con­formisme, l’obéis­sance aux aînés et aux supérieurs ; ain­si l’or­dre sera-t-il assuré.

Men­cius (372–289) représente l’aspect idéal­iste de la doc­trine : “La nature de l’homme est orig­inelle­ment bonne”. Mais elle ne peut fleurir que dans un milieu social favor­able, aus­si le devoir du prince est-il de veiller à l’amélio­ra­tion des con­di­tions de vie de son peu­ple. Car c’est du con­sen­te­ment pop­u­laire que dépend en défini­tive le main­tien des gou­ver­nants. C’est pourquoi, lorsque le prince fail­lit à sa mis­sion, le man­dat céleste peut lui être retiré et le peu­ple peut (doit) se révolter. On voit ain­si la dual­ité (on dirait aujour­d’hui la dialec­tique) du con­fu­cian­isme, qui d’une part tend à sta­bilis­er l’or­dre moral, d’autre part légitime le droit à la révolte.

À l’op­posé du con­fu­cian­isme, le taoïsme exprime l’at­ti­tude mys­tique et anar­chiste à la recherche de la félic­ité indi­vidu­elle. L’é­cole, dont les orig­ines remon­tent aux états de pos­ses­sion de la magie prim­i­tive, aurait été fondée par Laozi (Ve siè­cle avant J.-C.), auteur du célèbre Daode­jing, “Livre de la Voie et des Vertus”.

Le Dao, c’est la sub­stance cos­mique pri­mor­diale, d’où sont sor­tis les deux principes act­if et pas­sif, mâle et femelle, Yang et Yin. Leur alter­nance per­pétuelle régit le monde et tous les êtres qui se trans­for­ment et retour­nent au Dao. Le Dao reste immo­bile et pour­tant il n’est rien qui ne soit fait par lui. L’essence de la doc­trine est donc la non-inter­ven­tion de l’homme et par la suite de l’É­tat (wuwei, “non-agir”). Il faut éviter les règles de gou­verne­ment, laiss­er faire et suiv­re la Nature. L’é­tude n’est pas néces­saire car le seul mode de con­nais­sance est l’in­tu­ition mystique.

Travaux des champs au Viêt-nam
Travaux des champs. DOC. PHAM NGOC TOI

Cette haute méta­physique dégénère au début de l’ère chré­ti­enne en une inter­pré­ta­tion physique du Dao. L’im­mor­tal­ité devient la quête suprême et le ciel un pan­théon sur lequel règne Ngoc Hoàng, l’Em­pereur de Jade, à l’im­age des cours ter­restres. Mais, par ces aspects anthro­po­mor­phiques, le taoïsme vul­gar­isé se rap­proche des nom­breux cultes pop­u­laires viet­namiens avec lesquels il se mélange, notam­ment le culte des “Chu vi’ ” ou Esprits des Trois Mon­des (Ciel, Terre, Eaux).

Le troisième courant à avoir influ­encé la pen­sée viet­nami­enne n’est pas chi­nois : c’est le boud­dhisme, qui péné­tra dans le pays par le sud, au Ier ou au IIe siè­cle de l’ère chré­ti­enne et con­nut une dif­fu­sion rapi­de auprès d’une pop­u­la­tion encore prim­i­tive, opprimée par ses maîtres étrangers et locaux, dom­inée par une nature hos­tile, et qui ne trou­vait aucune con­so­la­tion dans la sécher­esse con­fucéenne, morale des class­es dirigeantes. On sait que le boud­dhisme est né en Inde au VIe siè­cle avant J.-C., aux con­fins du Népal. Le Boud­dha enseigne que la loi uni­verselle est celle de la douleur, inhérente à la vie et encore mul­ti­pliée par la trans­mi­gra­tion (réin­car­na­tion). Pour échap­per à la “chaîne des caus­es”, il faut par­venir à l’ex­tinc­tion du désir.

À cet état de Nir­vana mène la Voie aux huit embranche­ments qui cor­re­spon­dent à la rec­ti­tude de la pen­sée, de la parole et de l’acte, et à la pra­tique des six valeurs car­di­nales : le don dés­in­téressé, la moral­ité par­faite, la patience, l’én­ergie, la con­cen­tra­tion dans la médi­ta­tion, la sagesse. Cette morale de renon­ce­ment et de fra­ter­nité uni­verselle tradui­sait les aspi­ra­tions des bass­es class­es de l’Inde, à cette époque divisée en castes rigoureuse­ment étanch­es et dom­inée par une minorité de brah­manes et de ksha­triyas. Dès sa prédi­ca­tion, le boud­dhisme fit de rapi­des pro­grès. La posi­tion du Viêt-nam de l’époque en fai­sait l’in­ter­mé­di­aire entre la Chine et l’Inde, surtout après que la déca­dence des Han eut amené la perte de l’Asie cen­trale. Au car­refour de deux mon­des et de deux civil­i­sa­tions, les let­trés Viêt de l’époque lisaient à la fois le chi­nois et le san­skrit. Aus­si les pèlerins chi­nois et indi­ens s’ar­rê­taient-ils fréquem­ment dans ce pays où ils trou­vaient des moines qui leur ser­vaient d’in­ter­prètes et col­lab­o­raient avec eux dans la tra­duc­tion des textes sacrés.

Si l’on veut “com­pren­dre” l’e­sprit viet­namien, à ces trois grands courants qui l’ont façon­né, il con­vient d’a­jouter ce qu’on appelle la cul­ture pop­u­laire, celle qui s’est élaborée à par­tir des travaux des champs, des croy­ances aux ancêtres et aux esprits, des cultes com­mu­naux ren­dus aux héros, aux fon­da­teurs, aux bien­fai­teurs qui ont intro­duit des métiers. Elle s’ex­prime dans les fêtes vil­la­geois­es et toute une lit­téra­ture de chan­sons, de proverbes, de fables et de con­tes, où le peu­ple exprime ses joies et ses peines, ses idées et sa morale.

Trans­mise par tra­di­tion orale jusqu’à nos jours, elle se place au tout pre­mier rang des lit­téra­tures pop­u­laires du monde par sa richesse, sa spon­tanéité, son human­ité. C’est chez elle et non dans la lit­téra­ture savante qu’on trou­ve le reflet le plus exact et le plus com­plet de la vie du peu­ple viet­namien. Son essence, c’est l’op­ti­misme, la gai­eté, la con­fi­ance en soi et en l’avenir, c’est en un mot l’amour de la vie, tra­ver­sé par un large courant de bon sens et d’hu­mour. Si chez les let­trés la morale dom­i­nante enserre l’in­di­vidu dans un réseau impératif de rites et d’oblig­a­tions, la masse du peu­ple, der­rière ses haies de bam­bous verts, con­tin­ue à vivre selon la nature en chan­tant libre­ment ses émo­tions et ses amours.

Aux travaux des champs par­ticipe étroite­ment la femme qui, pour cette rai­son, est presque l’é­gale de l’homme, con­traire­ment à ce qui se passe dans la classe let­trée où la femme est con­finée au foy­er. Non seule­ment en effet la paysanne repique les plants, décor­tique le pad­dy, élève les porcs et la volaille, mais encore elle con­tribue à pay­er l’im­pôt grâce aux pro­duits qu’elle va ven­dre au marché. Et lorsque l’homme devant une inva­sion doit courir pren­dre les armes, c’est elle qui le rem­place dans toutes les tâches.

Ce labeur en com­mun a sus­cité toute une flo­rai­son de chan­sons d’amour. Garçons et filles se ren­con­trent chaque jour. Qu’ils irriguent, labourent ou moisson­nent, on les entend d’un champ à l’autre s’ap­pel­er et se répon­dre. Directe ou voilée, l’en­trée en matière est tou­jours poé­tique. Elle est sou­vent con­sti­tuée par la chique de bétel, dont la tra­di­tion fait remon­ter l’o­rig­ine au règne des Hùng-vuong (pre­mier mil­lé­naire avant J.-C.). Par­fois c’est la fille elle-même qui l’offre :

Je suis entrée dans le jardin
pour cueil­lir une noix d’arec verte
Je l’ai coupée en six et vous
offre cette chique de bétel (…)

et ceci est un autre témoignage de la plus grande lib­erté dont elle jouit dans les cam­pagnes, une lib­erté peu con­forme à la morale con­fucéenne qui pre­scrit à la femme les trois soumis­sions (tam tong) : à son père, puis à son mari, puis, après la mort de celui-ci, à son fils. Le bon sens paysan prend la même lib­erté avec la hiérar­chie sociale telle que la pré­conise le con­fu­cian­isme : si, nông, công, thuong (let­tré, agricul­teur, arti­san, com­merçant). Mais il y a let­tré et let­tré. Il y a ceux qui réus­sis­sent au con­cours et devi­en­nent man­darins : c’est une petite minorité. Il y a le plus grand nom­bre qui, après des échecs suc­ces­sifs, se font enseignants de vil­lage : ils dépen­dent pour leur sub­sis­tance de ce que veu­lent bien leur offrir les paysans qui leur deman­dent d’in­stru­ire leurs enfants.

Mal­gré le respect qu’ils ont pour le savoir, le let­tré n’est aux yeux de ces derniers que celui dont “le dos long coûte de l’étoffe pour l’ha­biller et qui s’al­longe après qu’il ait mangé” (dai lung tôn vai an no lai nam). “Pre­mier le let­tré, sec­ond le paysan, mais quand il n’y a plus de riz et qu’il faut courir après, pre­mier le paysan, sec­ond le let­tré !” (Nhât si nhì nông, hêt gao chay rông, nhât nông nhì si).

L’ir­re­spect n’é­pargne pas les fonctionnaires :

“Le man­darin est pressé mais le peu­ple ne l’est pas. Si le man­darin est pressé, qu’il se mette à la nage et con­tin­ue sa route !” (Quan có cân nhung dân chua vôi, quan có vôi quan lôi quan di).

Il ne faut pas croire cepen­dant que le paysan rejette toutes les valeurs con­fucéennes. Au con­traire, les con­tes exal­tent l’hu­man­ité, la jus­tice, le loy­al­isme, la piété fil­iale. Les deux pre­mières, nhân et nghia, vont ensem­ble et sont inter­prétées moins par rap­port aux rela­tions sociales que dans un sens poli­tique : par rap­port au bien du peu­ple et au main­tien de la nation. Être nhân, c’est aimer autrui (thuong nguòi), les autres hommes, le peu­ple, ne pas l’ac­ca­bler d’im­pôts et de corvées, ne pas l’opprimer.

Faire le nghia, c’est faire le bien du peu­ple et s’op­pos­er à ce qui peut lui nuire, quels que soient ses intérêts per­son­nels. De sorte que, par un “détourne­ment” typ­ique­ment viet­namien, la plus grande “œuvre de jus­tice”, c’est de délivr­er le peu­ple de l’oc­cu­pa­tion étrangère. C’est le sens de la “Grande procla­ma­tion de la paci­fi­ca­tion des Ngô” que rédi­gea Nguyên Trãi après la vic­toire sur les Ming (1427) :

L’hu­man­ité et la jus­tice con­sis­tent à don­ner la paix au peu­ple. Mais l’ar­mée de libéra­tion doit d’abord chas­s­er la vio­lence de l’en­vahisseur.” 

État et dynasties

Reprenons le cours de l’his­toire viet­nami­enne. Il fau­dra nous con­tenter d’en retrac­er les grandes lignes jusqu’à l’ir­rup­tion de l’Eu­rope au XIXe siè­cle, en rel­e­vant au moins deux traits caractéristiques :

— l’u­nité de l’É­tat, en dépit de forces cen­trifuges qui aboutis­sent même à une séces­sion au XVIIIe siècle,
— la men­ace con­stante du grand voisin septen­tri­on­al : chaque dynas­tie pra­tique­ment a eu à men­er sa guerre con­tre l’en­vahisseur du Nord.

Sans ces deux con­stantes, on ne saurait com­pren­dre la per­son­nal­ité nationale qui s’af­firme par exem­ple dans le célèbre “Bình Ngô Dai Cáo” déjà cité plus haut :

“Notre pays est le Dai Viêt,
C’est une nation policée,
Elle a ses fleuves, ses montagnes,
Ses mœurs et ses cou­tumes sont dif­férentes de celles du Nord.
Les dynas­ties Dinh, Lê, Lý, Trân l’ont bâtie,
Comme Han, Tang, Song, Yuan ont régné dans le Nord.
Bien que son his­toire ait con­nu grandeurs et déclins,
Elle n’a jamais man­qué d’en­fan­ter des héros.”

Donc les pre­miers rois ont à lut­ter non seule­ment con­tre les ten­ta­tives chi­nois­es de réoc­cu­per le pays, mais aus­si con­tre les ten­dances au mor­celle­ment région­al, qui ne seront élim­inées que peu à peu. Les Lý for­ment la pre­mière grande dynas­tie (1009–1225), qui met la cap­i­tale à Hanoi (1010), établit une admin­is­tra­tion et une armée régulières, crée une infra­struc­ture pour l’a­gri­cul­ture et les com­mu­ni­ca­tions (routes, canaux, digues), fonde un enseigne­ment supérieur et des con­cours lit­téraires, réservés à l’aris­to­cratie. L’œu­vre est con­tin­uée par les Trân (1226–1400) qui con­soli­dent la cen­tral­i­sa­tion, encour­a­gent l’a­gri­cul­ture et les défrichements.

C’est sous les Lý que com­mence l’ex­pan­sion viet­nami­enne vers le Sud (“Nam tiên”). Dès la sec­onde moitié du XIe siè­cle, la crois­sance démo­graphique con­duit la pop­u­la­tion à essaimer le long des plaines côtières de la chaîne Anna­mi­tique. Il s’ag­it au début d’une infil­tra­tion paci­fique, mais bien­tôt les Viêts se heur­tent au roy­aume du Cham­pa. La guerre de 1069 incor­pore au Dai Viêt trois dis­tricts au sud de Hoang Son, qui for­maient jusque-là la fron­tière mérid­ionale. En 1307, c’est par le mariage d’une princesse Trân avec le roi Cham qu’est acquise la province de Huê. À l’a­pogée des Trân, le roy­aume Dai Viêt s’é­tend jusqu’au col des Nuages.

Le Temple des Lettres (Vån Mieu) à Hanoi.
Le Tem­ple des Let­tres (Vån Mieu) à Hanoi. DOC. PHAM NGOC TOI

Au Nord, les Lý eurent à repouss­er deux inva­sions chi­nois­es (vic­toires du général Lý Thuong Kiêt sur les troupes Song en 1075 et 1077), les Trân trois inva­sions mon­goles suc­ces­sives (vic­toires du général Trân Hung Dao sur les armées de Quoubi­laï Khan, la dernière en 1287). Ces suc­cès con­tribuèrent à ren­forcer le sen­ti­ment nation­al et la légitim­ité monarchique.

Durant toute cette péri­ode, le boud­dhisme est la reli­gion offi­cielle. Le fon­da­teur des Lý avait été élevé dans un tem­ple et avait dû son acces­sion à l’ap­pui des moines. Il plaça la com­mu­nauté (sang­ha) sous l’au­torité d’un Quôc sú (“Maître du roy­aume”) qui assis­tait le sou­verain dans ses prières pour la prospérité de l’É­tat et lui ser­vait sou­vent de con­seiller. La plu­part des sou­verains Lý et Trân firent par­tie de sectes boud­dhiques : Trân Thái-tông (1226–1258) fut l’au­teur de deux traités de doc­trine qui nous ont été conservés.

Si la reli­gion est un moyen de gou­verne­ment en éduquant la pop­u­la­tion dans le respect de la monar­chie et de l’or­dre établi et en menaçant les coupables des pires châ­ti­ments aux enfers, elle a joué aus­si un rôle civil­isa­teur dans l’hu­man­i­sa­tion des mœurs et des lois, et sus­cité des chefs-d’œu­vre archi­tec­turaux, tem­ples et stu­pas dont l’équili­bre des formes et l’har­monie des teintes s’al­lient intime­ment au paysage. Mais, à par­tir du XIVe siè­cle, le boud­dhisme va tomber en déca­dence, cor­rompu de plus en plus par la super­sti­tion, attaqué par les let­trés con­fucéens qui le con­sid­èrent comme anti­so­cial et anti­civique et qui dénon­cent la richesse des temples.

Le con­fu­cian­isme, qui avait prospéré pen­dant l’oc­cu­pa­tion chi­noise, régres­sa à l’indépen­dance (939), les pre­miers rois se défi­ant d’une bureau­cratie trop liée à l’an­cien pou­voir impér­i­al. C’est par l’hérédité et la recom­man­da­tion des nobles et des bonzes que les fonc­tion­naires sont recrutés. La monar­chie est d’ailleurs de type pat­ri­mo­ni­al, con­fi­ant à ses proches les leviers de com­mande et leur dis­tribuant de grands domaines situés aux points stratégiques.

La prépondérance du boud­dhisme n’empêche pas cepen­dant le développe­ment du con­fu­cian­isme. En 1070 est fondé le Van Miêu (“Tem­ple des Let­tres”) con­sacré à Con­fu­cius, qui abrite en même temps un col­lège, le Quôc tu Giám, des­tiné aux fils de dig­ni­taires. Le pre­mier con­cours lit­téraire s’ou­vre en 1075. Il y en aura sept sous les Lý en deux cent seize ans et dix-sept sous les Trân en cent soix­ante-quinze ans. Ils ser­vent à recruter non seule­ment des fonc­tion­naires con­fucéens, mais aus­si des prêtres boud­dhistes et taoïstes (“con­cours des trois doc­trines”). Le petit nom­bre de con­cours mon­tre que l’in­struc­tion ne devait guère dépass­er le cadre de la cap­i­tale, qu’elle était réservée à l’aris­to­cratie et que les con­cours n’é­taient pas eux-mêmes néces­saires pour accéder à la fonc­tion publique.

Avec le déclin des Trân et l’usurpa­tion des Hô (1400–1407), les ger­mes de la divi­sion s’in­stal­lent et le pays suc­combe à une nou­velle inva­sion chi­noise, menée cette fois par les Ming qui, au pou­voir depuis 1368, voulaient renouer avec les tra­di­tions impéri­ales des Tang et des Han. La sec­onde occu­pa­tion chi­noise va dur­er vingt ans, jusqu’au “khoi nghia” de Lê Loi qui, après une longue guerre (1418–1427), parvien­dra à libér­er le pays.

Avec la dynas­tie des Lê (1428–1788) inter­vient un change­ment fon­da­men­tal : le pas­sage du gou­verne­ment aris­to­cra­tique à l’ad­min­is­tra­tion bureau­cra­tique. Favorisé par le déclin du boud­dhisme, le con­fu­cian­isme devient doc­trine offi­cielle : il est d’ailleurs plus apte à assur­er la cohé­sion de l’É­tat, la ges­tion de la société et la for­ma­tion de ses cadres. La cen­tral­i­sa­tion poli­tique, la diver­si­fi­ca­tion des tâch­es et des insti­tu­tions, l’ac­croisse­ment démo­graphique exi­gent un ren­force­ment con­tinu de l’ad­min­is­tra­tion et par suite une aug­men­ta­tion du nom­bre des fonctionnaires.

Le sys­tème des con­cours2, fondé sur l’ex­a­m­en du mérite, était plus appro­prié que l’hérédité ou la recom­man­da­tion. À son tour son développe­ment stim­ule celui de l’en­seigne­ment con­fucéen et de la bureau­cratie. À par­tir de 1463, les con­cours ont lieu tous les trois ans dans chaque province, ceux de doc­tor­at à la cap­i­tale l’an­née suiv­ante, enfin au palais roy­al. Le statut des fonc­tion­naires est régle­men­té en 1477. La hiérar­chie civile com­prend neuf grades, la hiérar­chie mil­i­taire six grades, chaque grade com­por­tant deux échelons.

La rémunéra­tion con­siste en une petite allo­ca­tion moné­taire, mais prin­ci­pale­ment en des attri­bu­tions de ter­res pour la durée de la charge. Seuls les princes de la famille royale béné­fi­cient de riz­ières à titre hérédi­taire. Ain­si, les “let­trés-fonc­tion­naires” s’af­fir­ment comme la classe dirigeante, dont le recrute­ment s’élar­git lente­ment à des couch­es de moins en moins étroites de la pop­u­la­tion. C’est, cimen­tée par une idéolo­gie rationnelle, cohérente et totale, la sta­bil­ité de cette insti­tu­tion qui a per­mis d’as­sur­er, à tra­vers toutes les vicis­si­tudes de l’His­toire (révoltes paysannes, change­ments dynas­tiques, séces­sions et inva­sions extérieures), la con­ti­nu­ité du Viêt-nam ancien.

Après une péri­ode de flo­rai­son vigoureuse, le con­fu­cian­isme tombe lui aus­si en déca­dence à par­tir de la fin du XVIIe siè­cle, usé par l’in­flu­ence desséchante du zhux­isme qui, pré­cisé­ment à cause de la grandeur de sa sys­té­ma­ti­sa­tion néo-con­fucéenne, arrê­ta le jail­lisse­ment créa­teur de l’e­sprit et immo­bil­isa peu à peu la classe des let­trés dans une sco­las­tique formelle et creuse. D’autres fac­teurs con­tribuèrent au déclin : l’étroitesse du sys­tème des con­cours lit­téraires, sans lien avec la vie économique et sociale, la mon­tée des échanges moné­taires, la vénal­ité de cer­taines charges due aux besoins financiers tou­jours crois­sants de l’É­tat, l’in­ca­pac­ité à répon­dre aux deman­des de la paysannerie.

En revanche, le déclin encour­age une cer­taine renais­sance du boud­dhisme qui voit se créer de nou­velles sectes et con­stru­ire de nou­veaux tem­ples. Beau­coup de let­trés se font moines et l’on voit appa­raître de part et d’autre des théories sur la “com­mune orig­ine” et le “com­mun corps” des trois reli­gions (tam giáo). C’est aux XVIIe-XVIIIe siè­cles que se forme le syn­crétisme qui car­ac­térise la cul­ture viet­nami­enne : elle a inté­gré les trois doc­trines en emprun­tant à cha­cune d’elles un cer­tain nom­bre d’idées et de pra­tiques dont l’im­por­tance rel­a­tive varie selon les couch­es sociales.

Depuis le XVIe siè­cle, le déclin des Lê a entraîné des trou­bles paysans et des guer­res civiles à la faveur desquelles émer­gent deux grandes familles : les Trinh au Nord, les Nguyên au Sud. Sous l’au­torité nom­i­nale des Lê, la divi­sion de fait du pays va dur­er cent cinquante ans. Les Nguyên achèvent la con­quête au Sud sur les Chams et les Khmers (Saigon : 1698) et réu­ni­fient le Viêt-nam en plaçant la cap­i­tale à Huê (1802).

Le roy­aume con­naît alors sa plus grande exten­sion, mais les Nguyên ne savent pas s’ou­vrir aux courants nou­veaux pour élever le niveau de vie de la pop­u­la­tion comme pour défendre le pays con­tre les men­aces extérieures. L’é­conomie stagne, la pen­sée se com­plaît dans le passé. Les révoltes paysannes traduisent la crise pro­fonde de la société, qui se reflète égale­ment dans les œuvres lit­téraires, notam­ment dans l’im­mor­tel “Thúy Kiêu” de Nguyên Du. Aus­si, quand les canons français ton­nent dans la baie de Dà-nang, le régime des Nguyên est-il déjà à demi défait de l’intérieur. 

Les Français en Indochine

Il faut revenir en arrière pour suiv­re l’ar­rivée des Français en Indo­chine. Au XVIIe siè­cle, l’ex­pan­sion du cap­i­tal­isme com­mer­cial pousse les Européens sur la route des épices et des marchés d’Asie : aux Por­tu­gais suc­cè­dent les Hol­landais, les Anglais et les Français, qui trou­vent au Viêt-nam une étape com­mode sur la voie de la Chine.

Après les marchands vien­nent les mis­sion­naires (et par­fois même avant, puisqu’on peut dire que jusqu’à la fin du XVIIIe siè­cle, le com­merce français n’eut guère d’autres représen­tants au Dai Viêt que les mis­sion­naires). Deux fig­ures ecclési­as­tiques se détachent particulièrement :

— la pre­mière est le jésuite d’o­rig­ine avi­gnon­naise Alexan­dre de Rhodes, en mis­sion chez les Trinh de 1627 à 1630, puis chez les Nguyên entre 1640 et 1645, avant d’être défini­tive­ment ban­ni du pays. On lui doit — couron­nement d’ef­forts antérieurs de mis­sion­naires ital­iens et surtout portugais
— l’emploi sys­té­ma­tique de l’al­pha­bet latin pour ren­dre les sons viet­namiens, autrement dit le “quôc ngu”, qui est aujour­d’hui l’écri­t­ure offi­cielle viet­nami­enne3 ;
— la sec­onde est le Français Pigneau de Béhaine, évêque d’Ad­ran, arrivé à Hà-tiên en 1767. Par le hasard des cir­con­stances, il noua des liens d’ami­tié avec le prince Nguyên Ánh (le futur Gia-long) dont il se fit l’av­o­cat infati­ga­ble auprès de la France, au point de réus­sir à faire sign­er entre Nguyên Ánh et Louis XVI un traité d’as­sis­tance mil­i­taire en 1787 (mais qui ne fut pas appliqué).

Après leur vic­toire défini­tive, les Nguyên pra­tiquèrent une poli­tique plutôt iso­la­tion­niste du côté de la mer, poussés à la fois par une idéolo­gie immo­biliste et par la crainte que le développe­ment du com­merce ne minât à la longue la struc­ture sociale, et que l’ou­ver­ture du Viêt-nam ne se traduisît peu à peu par la con­quête mil­i­taire européenne, comme le mon­trait l’ex­em­ple de l’Inde. Tout en con­tin­u­ant d’ac­cueil­lir les navires de com­merce occi­den­taux, ils se gardèrent bien de nouer avec leurs gou­verne­ments des rela­tions offi­cielles qui pussent ressem­bler à des engage­ments politiques.

Prise de Tourane (Ðà-nang) par les Français en 1858.
Prise de Tourane (Ðà-nang) par les Français en 1858.
DOC. PHAM NGOC TOI

Cette atti­tude, toute­fois, ne devait pas résis­ter à la pres­sion des événe­ments : en 1819, les Anglais occu­paient Sin­gapour ; la guerre de l’Opi­um (qui visait en fait à forcer l’ou­ver­ture de la Chine) se con­clu­ait par les “traités iné­gaux” de Nankin (1842) et de Wham­poa (1844) con­cé­dant à l’An­gleterre et à la France l’ou­ver­ture de ports et comp­toirs (le bail de Hong-Kong date de 1842) ; l’avène­ment du Sec­ond Empire en 1852 relançait l’ex­pan­sion­nisme français… Sous le pré­texte de pro­téger les mis­sion­naires, le corps expédi­tion­naire de l’ami­ral Rigault de Genouil­ly4 s’empare du port de Dà-nãng le 1er sep­tem­bre 1858 : c’est le début de la con­quête française de l’In­do­chine, qui va ensuite pro­gress­er du sud vers l’ouest et le nord de la pénin­sule. Les Nguyên, impuis­sants, doivent céder le Sud aux Français qui le nom­ment Cochin­chine (1862–1867), puis accepter leur pro­tec­torat sur le Cen­tre (Annam) et le Nord (Tonkin) en 1884–1885. Le dernier empereur, Bao Dai, n’est plus, de son pro­pre aveu, qu’une marionnette.

Il n’est pas ques­tion de faire ici le bilan de la coloni­sa­tion française au Viêt-nam.5 Soulignons seule­ment ceci : si un siè­cle de présence française n’a pas imprégné la pop­u­la­tion autant qu’ont pu le faire dix siè­cles de présence chi­noise, il n’en reste pas moins que la cul­ture française a forte­ment influ­encé les élites (à com­mencer par les dirigeants révo­lu­tion­naires !), et réac­tivé un proces­sus (assim­i­l­er les apports tout en les com­bat­tant) déjà vu à l’œu­vre sous la coloni­sa­tion chi­noise. Comme autre­fois l’ad­min­is­tra­tion chi­noise, c’est l’ad­min­is­tra­tion française qui apporte les pre­miers changements.

Pour lut­ter con­tre la cul­ture des let­trés, qui dirigeaient la résis­tance, mais aus­si pour for­mer des cadres sub­al­ternes, les autorités colo­niales créent des écoles, sup­pri­ment les con­cours tra­di­tion­nels (1918) et répan­dent l’usage du quôc ngu, écri­t­ure roman­isée intro­duite par les mis­sion­naires au XVIIIe siè­cle mais qui était jusqu’alors lim­itée à la com­mu­nauté catholique. Vu d’abord avec méfi­ance, le quôc ngu se révéla si com­mode (par rap­port au nôm, écri­t­ure démo­tique, dérivée du chi­nois), si facile à appren­dre, que les nation­al­istes l’adop­tèrent pour dif­fuser leurs idées et édu­quer le peu­ple, le retour­nant ain­si con­tre le pou­voir colonial.

De plus, sous l’in­flu­ence du français, la struc­ture de la langue se trans­forme. De syn­thé­tique et con­cise à la manière du han clas­sique, elle devient ana­ly­tique. La langue mod­erne peu à peu élaborée va servir de véhicule à la presse, au roman, à la poésie mod­erne. L’in­flu­ence chi­noise s’ef­face au prof­it de la française, y com­pris chez les plus nation­al­istes. Il ne pou­vait en être autrement en rai­son de tous les change­ments économiques et soci­aux apportés par la coloni­sa­tion : le phénomène le plus remar­quable est l’ex­pres­sion dans la lit­téra­ture de la révolte de l’in­di­vidu con­tre les anci­ennes struc­tures, famil­iales et communales.

Chez les intel­lectuels eux-mêmes, une trans­for­ma­tion rad­i­cale s’opère avec le tour­nant du siè­cle. La vic­toire du Japon sur la Russie (Port Arthur, 1905) révèle aux let­trés viet­namiens que pour vain­cre l’Oc­ci­dent, il faut lui emprunter sa sci­ence et sa tech­nolo­gie. C’est ain­si que, reje­tant la nos­tal­gie du passé, ils se met­tent avec ardeur à l’é­tude de la pen­sée et des insti­tu­tions européennes. Ils aban­don­nent le principe monar­chique pour pré­conis­er la démoc­ra­tie, seule capa­ble à leurs yeux d’as­sur­er la mod­erni­sa­tion du pays par la par­tic­i­pa­tion de la pop­u­la­tion à la vie poli­tique, et par là le développe­ment économique.

Mais “l’É­cole de la Jus­tice” de Hanoi (Dong-kinh nghia-thuc), les sociétés com­mer­ciales et les jour­naux réformistes furent aus­sitôt inter­dits par le Pro­tec­torat. La relève fut prise par les élé­ments nais­sants de la bour­geoisie et de la classe intel­lectuelle gran­dis avec le développe­ment de la pro­duc­tion et des échanges, de l’ad­min­is­tra­tion et des écoles. Si la pre­mière se mon­tra assez timide dans ses reven­di­ca­tions, la sec­onde fit preuve de plus de mor­dant, mais la ten­ta­tive d’in­sur­rec­tion du Viêt-nam Quôc Dân Dang (Par­ti nation­al­iste viet­namien), mal organ­isée, se sol­da par un échec.

La direc­tion de la lutte nationale pas­sa aux marx­istes : créé en 1930, le Par­ti Com­mu­niste devait, quinze ans plus tard, faire la révo­lu­tion d’août 1945 et établir le pre­mier gou­verne­ment indépen­dant du Viêt-nam depuis la con­quête coloniale.

La suite — la pre­mière guerre d’In­do­chine, Diên Biên Phu, la deux­ième guerre d’In­do­chine, la chute de Saigon — fait par­tie de l’His­toire récente.

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Lê Thành Khôi est his­to­rien, spé­cial­iste de l’é­d­u­ca­tion com­parée, pro­fesseur émérite à l’u­ni­ver­sité Paris 5 Sor­bonne et auteur de His­toire du Viêt-nam des orig­ines à 1858.
1. Voir l’ar­ti­cle de F. Rideau : “Mes rap­ports avec la langue vietnamienne”.
2. Voir l’ar­ti­cle de Nguyên Thi Chan Quynh : “Con­cours de mandarins”.
3. Voir l’ar­ti­cle de F. Rideau : “Mes rap­ports avec la langue vietnamienne”.
4. Un X de la pro­mo­tion 1827.
5. Voir l’ar­ti­cle de P. Brocheux : “Le legs français à l’Indochine”. 

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