Victime d’un attentat, penser la vie d’après

Dossier : ExpressionsMagazine N°751 Janvier 2020
Par Alix VERDET

Arthur Dénouveaux (2005) est un rescapé de l’attentat au Bataclan du 13 novembre 2015. Il fait partie des victimes aux blessures invisibles qui, après avoir vécu l’inimaginable, doivent se reconstruire, c’est-à-dire passer du statut de victime à la vie d’après. Il vient de publier Victimes, et après ? (Tract n° 10, Gallimard) avec le magistrat Antoine Garapon.

 

Après ce que tu as vécu depuis un peu plus de quatre ans, que peux-tu nous dire de ce statut de victime ?

La victime de terrorisme a un statut très étrange, elle a tendance à être mise en avant, notamment dans les médias, et à être relativement protégée ; sa parole est très peu mise en doute, ce qui d’ailleurs favorise le détournement de ce statut par de fausses victimes. Mais c’est avant tout un statut très lourd et difficile à accepter, beaucoup n’arrivent pas en parler parce que la blessure intime est très forte. Quand on réchappe indemne d’une attaque terroriste, on se dit qu’on n’est pas mort, qu’on n’a pas été blessé physiquement, qu’on n’a pas perdu de proche, que l’on n’est pas une vraie victime, juste un témoin. Les personnes qui ont ce raisonnement sont fortement rattrapées tôt ou tard par leurs blessures psychologiques.

Le sens d’écrire sur le terrorisme et de parler aux médias est de briser certains a priori et d’aider d’autres victimes à s’accepter et à se comprendre. Le point central de ce statut de victime, et cela dépasse le terrorisme, c’est que chacun comprend comment on devient victime mais que la question de la fin de ce statut n’est pas évoquée.

 

“Quand on réchappe indemne d’une attaque terroriste,
on se dit que l’on n’est pas
une vraie victime,
juste un témoin.”

 

Comment as-tu rencontré Antoine Garapon et qu’est-ce qui t’a motivé pour écrire avec lui ?

Je l’ai rencontré au moment de la mise en place par l’État et la ministre Nicole Belloubet d’une commission mémorielle pour réfléchir à la manière dont la mémoire du terrorisme devait être traitée par la société au niveau national. On m’a posé un certain nombre de questions lors de mon audition : est-ce que vous pensez qu’il faudrait instaurer une journée nationale de reconnaissance des victimes du terrorisme ? Pensez-vous qu’il faille mettre en place un musée ? Si oui, qu’y montre-t-on ? Après cette audition avec cette commission, Antoine Garapon m’a dit que j’avais une pensée assez iconoclaste sur le sujet qui rejoignait la sienne : si les victimes ont besoin de témoigner et si l’État doit effectivement se saisir du sujet pour aider les victimes à défendre leur mémoire, il faut aussi à un moment leur permettre de sortir de leur condition de victime en arrêtant de les consulter.

Ce que nous pensons, c’est que la victime de terrorisme est la version ultime de la victime car on s’identifie facilement à une victime du 13 novembre 2015 : « J’aurais pu être au concert, j’aurais pu être en terrasse, j’aurais pu être au Stade de France… » Le tract est un texte assez dense qui se veut une ouverture au débat : que fait-on des victimes ? Pourquoi leur laisse-t-on une telle place dans les médias ? Pourquoi la société a-t-elle tellement envie de les entendre ? Comment peuvent-elles un jour cesser d’être victimes ? Est-ce que les institutions qui les protègent peuvent en venir à les enfermer dans un statut ? Est-ce qu’elles ne s’enferment pas elles-mêmes ? Antoine Garapon fait aussi partie de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église et on s’est rendu compte en écrivant ce tract que les victimes de ces abus se posaient ces mêmes questions.

Quand on est victime d’un attentat de masse mondialement médiatisé, par qui est-on reconnu victime et est-ce que c’est important ?

On est très facilement reconnu victime par l’État, par des associations et par un nombre important d’organismes parapublics. C’est très fort car ça montre que la puissance publique est là pour vous. C’est important aussi d’être reconnu par la société car on a un grand besoin de solidarité. Ce qui est paradoxalement plus difficile, c’est d’être reconnu victime par ses proches, si les blessures sont purement psychologiques – ce qui est souvent le cas –, vous avez la même apparence physique mais vous allez présenter des troubles de stress post-traumatique comme les vétérans de guerre, et cela après une seule soirée d’horreur. Votre famille est contente de vous retrouver mais vous trouve changé et a du mal à s’ajuster, vous-même vous ne savez plus où vous en êtes et il est très dur d’expliquer aux autres comment ils doivent s’ajuster face à cette blessure invisible.

C’est dans le quotidien que se révèle la vraie difficulté et la tentation est forte de se désociabiliser. Il faut retourner travailler avec des gens qui vous ont vu performant et à un certain niveau avant l’attentat mais qui vous récupèrent diminué. Se retrouver à 30 ans du jour au lendemain sous anxiolytiques est difficile. J’ai mis deux mois à accepter de me faire aider et à me dire que je ne pourrais pas m’en tirer tout seul, j’ai alors pu faire l’effort de prendre des médicaments et de faire trois heures de psychothérapie par semaine. Je suis d’ailleurs convaincu que le fait d’avoir fait de bonnes études aide non seulement à écouter le discours d’un psychologue ou d’un psychiatre, mais diminue aussi le risque de chômage et donc le stress de ne pas trouver ou retrouver du travail après cette épreuve. C’est dur à dire mais c’est la réalité.

Tu étais donc au Bataclan lors du concert des Eagles of Death Metal ?

J’étais dans la fosse du Bataclan et j’ai dû m’en extraire en rampant au bout d’un temps que je n’arrive pas à préciser clairement et qui doit être d’un quart d’heure. La première rafale a touché des gens complètement au hasard. Comme c’était un concert de rock, j’ai d’abord cru que les crépitements venaient de la sono en train de lâcher. À la deuxième rafale, j’ai commencé à comprendre qu’il s’agissait de tirs d’armes automatiques. Le fait d’avoir fait mon service à l’X et d’avoir déjà tiré et entendu des tirs m’a aidé à comprendre ce qui se passait. Comme on nous apprend à l’armée, j’ai voulu me mettre par terre mais c’est en réalité le mouvement de foule qui m’y a projeté. Je me souvenais de ma formation militaire que, dans ce genre de situations, il fallait ramper sans se relever et essayer de s’éloigner des tirs. C’est ce que j’ai fait. Ça m’a pris longtemps et plusieurs mois de psychothérapie pour me souvenir de ce que j’avais fait.

Tu as eu un incroyable instinct de survie ?

Je me souviens avoir crié aux gens de sortir mais en réalité j’ai vécu comme un black-out pendant dix-quinze minutes où j’étais comme en pilote automatique puis, dès lors que je me suis retrouvé dans la rue, j’ai vraiment retrouvé toute ma lucidité et je me souviens de tout ce que j’ai fait seconde par seconde. Ce que j’ai fait sous le coup de l’adrénaline, je pense que je le dois beaucoup à mon maigre entraînement militaire effectué à l’X, je ne sais pas si je l’aurais fait sans ça. Plus tard, j’ai écrit au chef de corps pour le remercier de la formation reçue qui a sauvé ma vie et celle des quelques personnes qui se sont précipitées vers la sortie après que j’ai crié de le faire.

Quand on sort sans être touché, on ressent le grand sentiment de culpabilité du survivant. On a tendance à se dire que, si on s’était pris une balle dans le gras du bras, on aurait peut-être contribué à sauver une ou deux personnes. En réalité, quand on est dedans, on fait ce que notre corps nous laisse faire. J’ai le souvenir d’une jeune femme qui est restée tétanisée debout, comme un lapin dans des phares, elle a heureusement été plaquée au sol très vite par d’autres gens. Il reste quand même des réactions de solidarité et d’humanité dans ces moments-là.

À la sortie de la salle de concert, quelle a été ta réaction ?

Le Bataclan est juste au croisement entre le boulevard Richard-Lenoir et le boulevard Voltaire et la sortie de secours donne sur le passage Amelot. Je savais que, si j’allais à gauche, je me dirigeais vers l’endroit d’où venaient les terroristes. Je me suis dit qu’il fallait que je coure à droite. Comme je connaissais un peu les membres du groupe de rock, j’en ai reconnu un, je suis allé lui parler et j’ai comme ça « récupéré » quatre membres d’Eagles of Death Metal. Nous sommes allés jusqu’au boulevard Beaumarchais et je les ai mis dans un taxi.

Ton premier réflexe conscient a été de mettre d’autres personnes en sécurité avant toi ?

Aucun héroïsme là-dedans, ils étaient 4 pour un taxi de 5 places, je suis revenu dans un mode logique un peu stupide. Si j’avais encore été sous adrénaline, je nous aurais tous jetés dedans. Là, j’ai pensé qu’ils n’étaient pas dans leur pays, qu’ils ne parlaient pas la langue. Malgré tous leurs tatouages, ils ressemblaient à des oisillons sortis du nid. Ils ne comprenaient pas ce qui s’était passé, pensaient que c’était en partie contre eux, contre le fait qu’ils soient américains et que leurs chansons parlent de sexe et de drogue. Je me sentais finalement moins perdu qu’eux. J’ai pris un autre taxi deux minutes après, j’ai récupéré ma femme qui était avec des amis et nous sommes rentrés chez nous.

 

“Quand on est dedans,
on fait ce que notre corps nous laisse faire.”

 

Que s’est-il passé ensuite ?

Ensuite, j’ai passé de 23 heures à 3 heures du matin à suivre les infos. Je n’ai pas dormi de la nuit. Et le jour d’après est très bizarre. Ton mode de vie habituel se déroule mais tu es dans un état second, tu ne te sens pas pareil. Ma femme [Erell-Isis Dénouveaux (Garnier) X2006] m’a forcé à sortir et à aller faire les courses comme d’habitude, ce qui était un bon réflexe. Des amis qui habitaient à côté de chez nous nous ont invités à dîner le soir. Puis ma femme m’a dit : « J’entends partout qu’il faut aller voir les cellules d’aide psychologique. »

Nous nous sommes rendus à la mairie du XIe où j’ai pu faire quelque chose de très important à réaliser dans les 48 heures après l’attentat, un débriefing. Les études montrent qu’un débriefing détaillé effectué dans les 48 heures permet une première mise à distance qui diminue fortement le risque et la force des épisodes ultérieurs de stress post-traumatique. Le lundi, je suis allé travailler, en RER, ce qui n’était pas la meilleure idée de ma vie, et en arrivant je suis tout de suite allé voir la médecin du travail pour la prévenir de ce que j’avais vécu. En m’asseyant dans la salle d’attente de la médecine du travail, j’ai découvert que l’homme assis à côté de moi était aussi au Bataclan…

Dans les jours qui suivent, les gens ne savent pas s’ils doivent t’en parler ou pas, te demandent de raconter, mais ensuite ne comprennent pas pourquoi ça prend une place énorme chez toi. Ça a duré jusqu’au jeudi [19 novembre] lorsqu’en lisant les tabloïds anglais, j’ai vu ma photo apparaître, une photo avec quelqu’un dans la fosse avant le début du concert. Là, deux mondes s’entrechoquent : le mien et celui des milliers de personnes qui vont lire ce tabloïd et voir ma photo. C’était trop, je suis parti en arrêt de travail rendre visite à mes parents en Bretagne avec ma femme, loin de tout, pendant dix jours. Je suis rentré pour assister à l’hommage national aux Invalides. Je voulais aller me recueillir et enterrer les morts. Pendant la cérémonie, les noms des disparus sont lus par ordre alphabétique, et là, on voit très bien où l’on serait…

Est-ce que ça a été une étape fragilisante ou nécessaire ?

Pour moi, ce n’était pas fragilisant car ça a été le premier moment où je me suis rendu compte que l’État était là, où je me suis rendu compte que toute la société est d’accord pour dire que ce qui est arrivé ne doit pas arriver. Ça rassure beaucoup, ça permet de penser que ça ne nous arrivera plus.

Quelle a été l’étape d’après ?

Des gens ont commencé à monter un regroupement de victimes qui s’appelait Life for Paris, au début une simple page privée Facebook, ils avaient besoin d’aide pour communiquer en anglais car de nombreuses victimes étaient anglo-saxonnes. Je me suis proposé. Comme l’État mettait des actions en place pour aider les victimes du terrorisme, il était plus simple d’être une association pour répondre. L’association s’est créée formellement début 2016 et j’en suis devenu administrateur.

En septembre 2016, il fallait faire un discours devant tout le gouvernement et des anciens présidents dans plusieurs langues, j’ai été bombardé à cette occasion vice-président de l’association et je suis allé faire un discours le 19 septembre 2016. Je suis devenu un interlocuteur pour l’État au nom de Life for Paris, puis, après la défection de plusieurs dirigeants trop fatigués par ce lourd travail, je suis devenu président. Je suis arrivé là par hasard mais, en fait, je me suis rendu compte que ça avait un intérêt, que ça aidait des gens. Car il restait des victimes qui avaient besoin d’aide, qui ne demandaient de l’aide que maintenant et qui étaient dans une situation urgente.

Discours d’Arthur Dénouveaux devant François Hollande, Manuel Valls, Emmanuel Macron et Anne Hidalgo.

Comment fonctionne l’aide aux victimes et à quoi sert une association de victimes ?

En France, nous avons la chance d’avoir un système d’aide aux victimes du terrorisme qui est le meilleur au monde. En revanche, il est assez compliqué. Une association de victimes, ça sert entre autres à aider à faire toutes les démarches correctement. Ça permet d’accompagner plusieurs centaines de victimes dans les grandes étapes, en s’assurant que personne ne reste trop sur la touche. L’association aide aussi de se former à la justice antiterroriste en prévision du procès ; une des actions que nous avons en tête, c’est d’aller au procès de Charlie Hebdo pour voir comment ça se passe, pour comprendre ce qu’est un procès pour terrorisme.

C’est une justice très particulière où la cour d’assises est uniquement composée de magistrats professionnels et non de jurés populaires. Dans la justice terroriste en France, la victime n’est pas au centre du jeu, l’action publique se déclenche indépendamment du fait que des victimes portent plainte. C’est le parquet qui se saisit de l’affaire. Pour les victimes, la question de leur place se pose mais aussi et surtout du message à porter. Comment faire pour que notre douleur et le nihilisme du terrorisme soient pleinement mis en lumière au procès ?

Écrire un livre de réflexion s’inscrivait dans ce besoin de laisser une trace à laquelle se référer pour avancer sur ces sujets et aussi pour réfléchir à comment ne pas rester victime à vie. Life for Paris a vocation à être dissoute dans quelques années, une fois qu’on aura fait tout ce qu’on avait à faire. C’est quelque chose qui me tient à cœur. Si aujourd’hui nous avons tous besoin d’une béquille, un jour il faudra qu’on remarche sans.

Quelles sont les personnes qui font partie de l’association ?

On a trois types de membres : les victimes directes, blessées physiologiquement et psychologiquement ; les parents et proches de victimes ; et aussi les aidants. Ce mot recouvre tous les aidants professionnels, pompiers, policiers, qui ont été nombreux à nous rejoindre cette année particulièrement ; des aidants civils qui ont accueilli chez eux des victimes dans des cours d’immeuble, pleines de sang.

L’un des membres de l’association travaillait en milieu médical et habitait juste au-dessus d’un des bars qui ont été visés. Il a sauvé une jeune femme mais il en a vu mourir deux ou trois dans ses bras. Il a pris des risques sans savoir si les terroristes étaient vraiment partis. Il est lié à cet événement sans avoir le statut de victime. Une de nos revendications majeures est que les aidants aient droit à un statut, puissent bénéficier d’un soutien psychologique, point sur lequel nous avons été entendus. Le musée que l’État va mettre en place accordera une place aux aidants.

La façade du Bataclan avec la plaque en mémoire des victimes de l’attentat du 13 novembre 2015.

Est-ce que discuter avec d’autres personnes présentes au Bataclan t’a aidé à reconstituer ta soirée, à récupérer des fragments de mémoire ?

Ça m’a beaucoup aidé. Pas tant pour le déroulement précis car l’enquête de police est faite pour ça. Mais plutôt pour me souvenir de ce que j’avais ressenti. Retourner au Bataclan m’a aussi aidé. On a organisé des visites assez rapidement, dès février 2016, uniquement ouvertes aux victimes et à leurs familles, pour revenir dans ce lieu et, malgré l’événement horrible qui s’y est déroulé, constater que ça n’est pas la porte de l’Enfer. Ce qui m’a fait du bien aussi a été de retourner en concert au Bataclan pour la première fois en juin dernier. C’est une manière de réhumaniser ce lieu, ce pan d’histoire.

Était-ce à ton initiative ou te l’a-t-on proposé dans ton accompagnement ?

La force du collectif est très importante. Certains sont retournés au Bataclan très vite, très tôt. En lisant les témoignages des autres, je me suis rendu compte qu’il restait un endroit dans Paris où je ne voulais pas aller et que ça n’était pas très sain. L’idée m’a trotté dans la tête quelque temps jusqu’à ce qu’une occasion se présente. Jean-Louis Aubert a donné une série de concerts au Bataclan et a souhaité rencontrer des victimes. Ce n’est pas tellement ma génération mais j’y suis allé, on a discuté environ une demi-heure puis il m’a invité à venir à son concert. C’est donc l’occasion et la discussion avec les autres qui m’y ont amené.

La résilience, je pense que c’est quelque chose de collectif. Quand les victimes se réunissent, elles sont certes plus fortes face à la justice, face à l’État, mais elles sont surtout plus fortes individuellement. Ceux qui ne vont pas bien sont soutenus par ceux qui vivent mieux. Et retrouver une dimension de communauté qui se perd dans nos vies modernes permet d’envisager à nouveau la vie en société. Nous sommes un groupe très soudé, très tolérant et très disparate. J’ai rencontré des gens que ma vie professionnelle ne me faisait pas rencontrer, on a une communauté de destins pas du tout liée aux études ou aux modes de vie.

La force de notre lien, c’est aussi la raison pour laquelle il faudra dissoudre l’association à la fin pour qu’elle ne devienne pas notre seule communauté. La tentation est grande de rester dans la chaleur de notre regroupement, d’où l’importance de garder une association très ouverte sur l’extérieur, d’en parler régulièrement, d’aller en rendre compte dans les médias.

A-t-on pu établir une liste de victimes et sait-on s’il y en a qui ne se sont pas manifestées ?

Il existe une liste, essentiellement les personnes qui ont porté plainte. À ma connaissance, l’État n’a pas exploité la billetterie pour entrer en contact avec ceux qui ne se seraient pas manifestés. Ça fait partie des revendications que nous portons. Cette année, vingt-cinq nouvelles personnes ont poussé la porte de l’association sans l’avoir jamais fait auparavant, justifiant vraiment notre communication axée vers l’extérieur.

Qu’attends-tu du procès ?

J’en attends que la parole des victimes recouvre la parole terroriste. J’en attends de montrer que l’État de droit sans peine de mort peut triompher de cette barbarie qui donne la mort sans aucun procès. J’en viens même à espérer que les accusés fassent appel car, s’il y a bien une chose que le terrorisme ne permet pas, c’est une procédure d’appel. Évidemment si je souhaite que la justice soit rendue équitablement, j’espère aussi qu’elle soit d’une fermeté implacable. Plus fondamentalement, je pense aussi que le procès va permettre de resynchroniser le vécu des victimes avec l’idée que s’en fait l’opinion publique, tout sera disséqué dans la presse.

Dans le cas d’un tel attentat de masse, toute la France se sent finalement un peu partie civile. Au-delà du bien que ça va nous faire de voir Salah Abdeslam dans le box, nous devons nous demander : est-ce que le procès nous réintègre à la société ? Est-ce qu’on va réussir à refaire corps avec le reste de la société ? Je crois aussi que le fait d’enterrer l’aspect judiciaire de cet événement va provoquer quelque chose, un virage, je ne sais pas quoi, comme une étape de deuil. Lors du premier anniversaire, le fait de se retrouver tous ensemble nous a permis de marquer cet éloignement dans le temps. L’idée d’écrire ce livre était aussi d’apporter de la réflexion sur l’après du statut de victime et de réfléchir plus en profondeur au sens du procès.

Si tu te retrouvais en face de Salah Abdeslam, qu’est-ce que tu voudrais lui dire ?

C’est une question que je me pose assez régulièrement, mais en fait, je crois que je n’ai rien à lui dire. Comme lui, il n’a rien à dire. J’imagine qu’il pense être dans une quête mais ça ne m’intéresse pas de savoir pourquoi. Je suis plus tourné vers moi-même, vers les victimes et vers la société. Si je me retrouve face à lui, c’est pour lui montrer que je suis debout, pour que tout le monde voie que les victimes sont debout face à lui. Je souhaite aussi que le procès ne soit pas centré sur lui, sur les terroristes, qu’il n’ait pas de statut de superstar. Ce qui nous importe, c’est que les avocats de la défense puissent bien faire leur travail, que l’État de droit s’applique.

Comment arrives-tu à garder ta lucidité et ta justesse de paroles ?

J’arrive à relier l’après-attentat à toute une partie de ma vie que j’ai réussi à préserver : ma vie de famille, bien aidé par mes proches ; ma vie professionnelle qui a changé mais qui n’a pas été dévastée. Bizarrement, l’après-attentat est aussi l’occasion de belles rencontres comme la déléguée interministérielle à l’aide aux victimes qui est une femme remarquable qui m’a beaucoup apporté. Et puis le temps aide. Ça fait quatre ans, il y a deux ans je n’aurais sans doute pas été capable d’en parler comme ça. C’est aussi l’intérêt de ce livre, laisser une trace moi qui vais bien pour les suivants et faire en sorte que le statut de victime ne devienne pas un faux confort car c’est malsain.

 

“Quand les victimes se réunissent,
elles sont certes plus fortes face à
la justice, face à l’État, mais elles sont surtout plus fortes individuellement.”

 

Qu’est-ce qui fait ta vie d’aujourd’hui, ta joie ?

Avoir une vie de famille heureuse, avoir une carrière stimulante et réussir à faire quelque chose utile de toute cette noirceur. Je ne suis pas encore prêt à lâcher Life for Paris. Le jour où j’aurai fini ma mission n’est pas arrivé.

Que voudrais-tu dire à la communauté polytechnicienne ?

Je n’aurais jamais pensé faire de l’associatif en quittant le platâl mais finalement il y a beaucoup de richesses à découvrir. Je dirais volontiers aux jeunes polytechniciens de s’engager dans des associations avant d’être retraité. C’est tout à fait compatible avec une carrière très exigeante et ça permet de faire quelque chose d’utile, de plus gratuit. Et, lorsque nous représentons une association, nous sommes très vite pris au sérieux parce que nous sommes polytechniciens, c’est bien de mettre cet atout au service des autres.

Poster un commentaire