Coulommiers

Une polytechnicienne chez les gendarmes

Dossier : Formation humaine et militaire à l’XMagazine N°708
Par Louise BIQUARD (13)

Après deux mois passés à l’école des officiers de la Gendarmerie nationale, j’ai tout naturellement choisi une destination où je savais que la gendarmerie était bien occupée : Coulommiers, en Seine-et-Marne (77).

Mon stage s’est déroulé en plusieurs phases. Je dépendais directement du commandant de compagnie, qui m’a fait une place dans son bureau, si bien que j’étais littéralement au centre de toute l’activité de la compagnie.

REPÈRES

La compagnie de gendarmerie de Coulommiers est confrontée à deux sortes de problèmes. Dans la partie ouest, plutôt aisée, il y a des cambriolages récurrents, du fait de quelques bandes très bien organisées. À l’est, la pauvreté et la détresse sociale de cette partie du département causent d’autres problèmes, notamment de violences et de vols.

Au cœur des opérations

“ J’ai été plus d’une fois placée dans des situations assez délicates ”

J’ai également effectué plusieurs détachements dans différentes unités de la compagnie, notamment au sein de la brigade de recherche et du peloton de surveillance et d’intervention, ce qui m’a permis d’être au plus près des gendarmes, de discuter avec eux, et surtout, de travailler avec eux et de participer à leurs opérations.

J’ai ainsi participé, surtout au début, à de nombreuses patrouilles et interpellations, ce qui m’a placée plus d’une fois dans des situations assez délicates.

Interpellations agitées

J’ai souvent participé à l’organisation d’interpellations. La brigade de recherche mène des enquêtes de long terme et, lorsqu’elles aboutissent, elles se concluent par une opération d’interpellation des suspects.

SPRECHEN SIE DEUTSCH ?

Lors d’une patrouille, nous avons été appelés par la directrice d’une école primaire car un homme en sous-vêtements regardait l’intérieur de l’école à travers la grille. Une fois sur place, nous avons réalisé que l’homme ne parlait que l’allemand, et j’étais la seule personne de la patrouille à parler cette langue.
J’ai par conséquent dû aller aborder cet homme, qui était bien plus impressionnant que moi, et exiger en allemand qu’il se rhabille, puis lui passer les menottes et l’emmener. Même si j’avais rejoint la gendarmerie et la compagnie de Coulommiers dans le but de participer à l’action, il faut bien reconnaître que, sur le moment, je n’en menais pas large.

Une interpellation menée dans un milieu rural, peu dense, est en général assez facile à organiser et ne présente pas trop de dangers, sauf exception.

En revanche, lorsque le suspect réside dans une cité sensible, l’opération est de tout autre envergure et, le plus souvent, il faut avoir recours à des pelotons d’intervention spécialisés de la gendarmerie.

C’est là que tout l’aspect stratégique de la préparation de l’opération est intéressant : comment garer les véhicules, pour qu’ils ne soient pas trop loin, mais inaccessibles si des projectiles divers sont lancés des fenêtres, et en mesure de redémarrer immédiatement.

Et surtout, avoir des renseignements suffisamment fiables et détaillés pour éviter tout imprévu et pouvoir dimensionner correctement l’équipage. Il ne s’agissait pas d’arriver à destination et de se rendre compte que la personne possédait des chiens d’attaque, ou était en réalité un champion d’arts martiaux.

Un moment délicat

Un jour où ce travail n’avait pas été fait tout à fait aussi à fond qu’il l’aurait dû, nous nous sommes rendu compte qu’en plus de la personne à interpeller était présente une femme, elle aussi recherchée dans le cadre de la même affaire, mais dont nous n’avions pas anticipé la présence. Comme j’étais la seule gendarme féminine présente, je me suis retrouvée seule avec elle dans une pièce, avec pour mission de la fouiller avant le placement en garde à vue.

J’ai donc dû imposer mon autorité. Sans grand succès, malheureusement, puisque j’ai dû battre en retraite après qu’une chaise eut été lancée au travers de la pièce, et laisser intervenir les gendarmes, les vrais.

Apprendre sur soi-même

La question que l’on m’a le plus souvent posée à propos de ce stage est de savoir ce que j’en ai retiré. Mis à part six mois de dépaysement total, un certain nombre d’anecdotes et une volte-face dans ma vision des forces de l’ordre, j’ai beaucoup appris sur moi-même.

Je vois déjà les sourires de ceux qui se disent que j’ai bien appris ma leçon, mais c’est pourtant la réalité.

En gendarmerie, j’ai appris, en vrac, à rester calme en toutes circonstances, à gérer mon sommeil, à empêcher une relation de travail de devenir trop familière, comment manager une équipe en étant une femme, que j’étais capable de faire bonne figure dans des moments émotionnellement difficiles, et j’en passe.


Dans l’est de Coulommiers, la pauvreté et la détresse sociale causent des problèmes de violences et de vols © VILLE DE COULOMMIERS

PRENDRE CONFIANCE EN SOI

L’un des moments les plus marquants de mon stage a été ma première découverte de cadavre, particulièrement horrible puisque la personne était morte depuis trois semaines lorsque quelqu’un l’a trouvée. Sans entrer dans les détails sordides, je me rends compte a posteriori que le choc a été rude. Pendant plusieurs jours, j’avais le sentiment d’avoir encore sur moi cette odeur affreuse, et j’en ai fait quelques cauchemars.
Et puis finalement, j’ai fini par mettre tout cela derrière moi, et les découvertes suivantes, bien que tout aussi dérangeantes dans les faits, m’ont beaucoup moins marquée. Ce moment difficile, entre autres, m’a donné confiance en moi, non pas intellectuellement, mais émotionnellement.

Déracinement et rupture

Un autre effet de ce séjour en gendarmerie est le déracinement absolu commun à la plupart des stages polytechniciens, qui a été, en ce qui me concerne, un immense bienfait.

Après deux ans de classes préparatoires, en compagnie de personnes ayant reçu, pour la plupart, la même éducation que moi, être confrontée à une population en grande précarité et notamment à une jeunesse en détresse, au niveau scolaire et même de l’éducation basique, a été un choc bénéfique. Et pourtant, Coulommiers ne se trouve qu’à soixante kilomètres de Paris.

“ J’ai appris à rester calme en toutes circonstances ”

Quand les conditions sont bonnes, le stage militaire ou civil de la première année du cursus polytechnicien peut être un temps d’enrichissement personnel intense et une expérience humaine authentique. Sur les stages en gendarmerie en général je dirai ceci : il est extrêmement instructif et enrichissant de mieux connaître cette institution dont on a souvent une image faussée.

En effet, l’activité principale des gendarmes est loin d’être la distribution d’amendes sur le bord de la route.

Et il ne faut pas oublier non plus que ces quelques mois constituent une rupture bienvenue après deux ou trois années de travail très intense, où l’on ne se laisse pas le loisir de réfléchir vraiment à son avenir, de peur de se rendre compte que telle matière n’y figurera pas et de risquer de perdre en motivation.

En ce qui me concerne, la tension nerveuse des concours m’avait laissée épuisée, et faire quelque chose de totalement différent durant quelques mois m’a permis de retrouver ma motivation et de revenir à l’École avec un vrai recul sur ce que je veux faire ensuite.

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