Enseigner en milieu carcéral

Dossier : Formation humaine et militaire à l’XMagazine N°708
Par Igor SGUARIO (13)

Mon choix de stage a été mûrement réfléchi. Bien que passionné de sport et d’entraide, j’ai décidé de m’orienter vers le social. En effet, à l’issue de deux années de classe préparatoire, au cours desquelles ma réussite personnelle occupait toutes mes journées sans exception, il me paraissait nécessaire de consacrer mon temps aux autres.

Intéressé par l’enseignement, j’ai choisi l’univers carcéral, car c’est à mon avis un secteur laissé-pour- compte, malgré son importance incontestable et les questions qu’il soulève.

REPÈRES

Le taux d’illettrisme en prison est de 10,9 %, supérieur à la moyenne nationale, actuellement de l’ordre de 7 %. Le manque d’éducation pourrait donc être un facteur favorisant la délinquance et la condamnation pénale conduisant à l’incarcération.

Défi personnel

Je ne nierai pas les préjugés que j’avais avant mon entrée dans la maison d’arrêt, ni la crainte qui m’oppressait. En ce sens, je me suis fixé un défi personnel, celui de m’impliquer dans un milieu qui semblait difficile pour essayer d’y apporter mes savoir-faire.

Néanmoins, j’ai été en fait peu inquiété par les détenus eux-mêmes, qui sont dans l’ensemble volontaires et motivés.

Des contraintes à prendre en compte

Au cours de mon stage, j’ai rapidement compris que l’enseignement en maison d’arrêt est difficile à organiser face à une population sans cesse renouvelée et qui ne comprend pas nécessairement les bénéfices que peut apporter un suivi régulier des cours, ou même tout simplement face aux contraintes de la prison.

“ Le plus souvent, seulement la moitié des détenus inscrits sont présents ”

L’assiduité des détenus est le premier facteur limitant l’efficacité de l’enseignement. En effet, le plus souvent, seulement la moitié des détenus inscrits sont présents. Les raisons des absences sont multiples. Le manque d’envie, qui peut provenir d’une baisse de motivation ou d’une rencontre familiale déstabilisante, ou le fait que l’horaire du cours coïncide avec une autre activité constituent les principaux facteurs d’absence. Cela peut sembler étrange au premier abord.

Avant de découvrir l’univers carcéral de l’intérieur, je pensais qu’il permettait de corriger les détenus en leur imposant un cadre rigide avec des règles bien déterminées et incontournables, notamment l’obligation d’assister aux cours auxquels ils se sont inscrits.

J’ai pu constater que la réalité est tout autre. En effet, malgré la privation de liberté par l’emprisonnement, les détenus conservent tout de même une certaine marge de manœuvre qui peut nuire à leur future réinsertion. C’est ainsi qu’un détenu inscrit à l’école peut choisir de ne pas venir s’il ne le souhaite pas.

Par conséquent, les détenus perdent le sens des responsabilités et d’une vie rythmée. J’ai également constaté qu’à certains moments les surveillants n’ont pas appelé un détenu. Mensonge ou réalité ? Oubli ou acte volontaire ? Ces deux questions restent en suspens.

Quoi qu’il en soit, cet accès parfois compromis aux cours rend l’enseignement difficile pour deux raisons. D’une part le détenu fournit un travail discontinu, et d’autre part le professeur doit enseigner à un public sans cesse différent.

Manques de motivation

HANDICAPS STRUCTURELS

Une même classe regroupe des personnes de niveaux très différents, chaque détenu ayant suivi son propre parcours. Ainsi, deux difficultés se présentent au formateur.
En premier lieu, assurer un cours progressif se révèle impossible, puisqu’il faut à chaque fois reprendre les bases pour ceux qui n’ont pas été présents au cours précédent. Il faudrait donc réussir à faire acquérir une notion différente à chaque cours, et indépendante d’autres qui ne sont pas acquises par certains élèves. Bien évidemment, cela n’est généralement pas possible, et la progression générale se trouve ralentie par le besoin incessant de revenir sur une notion vue lors d’un cours antérieur.
En second lieu, la classe présentant des niveaux hétérogènes, certains thèmes sont parfois ardus pour certains et trop simples pour d’autres. Ces derniers sont alors en général peu intéressés par le cours.

L’environnement carcéral constitue un obstacle majeur à l’impact de l’enseignement en prison. L’inscription d’un détenu à un cours se fait sur la base du volontariat. Le détenu envoie une lettre de motivation basique et obtient un rendez-vous avec la directrice du centre scolaire ou un professeur, qui a pour objectif de cerner les besoins du détenu et de repérer ceux qui pourraient poser problème.

Il est néanmoins à noter que tout détenu suivant régulièrement un cours obtient des réductions de peine. C’est la raison pour laquelle j’ai parfois dû faire face à un public peu motivé, comptant quelques élèves perturbateurs qui refusaient de travailler, ce qui a parfois conduit à des situations de crise.

Je pense notamment à la fois où un détenu, bravant mon interdiction, a allumé une cigarette en plein cours.

Un contexte peu favorable

Comment réagir face à un public susceptible de contenir des individus dangereux, sans pour autant perdre la face ? Devais-je intervenir physiquement ? Ou peut-être était-il mieux de ne rien faire ? La réponse est complexe, et permet de comprendre que la maison d’arrêt constitue un cadre peu favorable à la transmission d’un savoir.

J’aimerais également mentionner l’événement qui a mis fin prématurément à mon stage : la découverte d’une grenade au pied des murs de la maison d’arrêt. Cette dernière n’a heureusement pas pu exploser, mais a provoqué une grève importante des surveillants, critiquant le peu de sécurité dont ils bénéficiaient.

Un monde inconnu

Ces six mois passés à la maison d’arrêt de La Talaudière m’ont permis de découvrir le milieu carcéral, jusqu’alors totalement inconnu pour moi. J’ai ainsi constaté que le public accueilli au centre scolaire est très différent des stéréotypes, et qu’on peut y rencontrer des personnes intéressantes et motivées, qui souhaitent s’améliorer.

“ La plupart ont peu connu le système scolaire, ou en ont été rejetés ”

Ces rencontres sont très riches en expérience humaine. J’ai également pu observer les difficultés considérables que rencontre l’enseignement en prison, à la fois matérielles, mais aussi humaines. Ces dernières viennent principalement des élèves, dont la plupart ont peu connu le système scolaire, ou en ont été rejetés.

L’organisation de la prison elle-même pose aussi un certain nombre de contraintes qui perturbent l’enseignement.

Néanmoins, malgré toutes ces difficultés, j’ai été surpris d’observer que les personnes travaillant à la maison d’arrêt restent motivées et apprécient leur métier. Enfin, ce stage m’a ouvert à de nombreuses questions de société concernant la gestion des peines en France.

Je pense que, dans un objectif de réinsertion, la gestion des détenus en maison d’arrêt pourrait être plus efficace. Mais je crois également à présent que la privation de liberté n’est pas toujours la punition la plus adaptée, à la fois pour le détenu, et pour la société.

Commentaire

Ajouter un commentaire

Payetrépondre
3 avril 2018 à 8 h 47 min

enseigner en prison
Bonjour,
Je réside en région PACA et ne sais pas comment je dois m’y prendre afin d’enseigner en prison.
Avez-vous des contacts?
Merci

Répondre