Simple, complexe ?

Dossier : Arts, Lettres et SciencesMagazine N°630Rédacteur : Jean SALMONA (56)

La musique a évolué au cours du temps, grosso modo, du simple vers le complexe. Notre curiosité – et aussi une certaine jubilation élitiste – peut nous porter les uns et les autres vers la complexité, tandis que notre aspiration à la pureté nous entraînerait vers la simplicité. Alors…

Piano

La musique a évolué au cours du temps, grosso modo, du simple vers le complexe. Notre curiosité – et aussi une certaine jubilation élitiste – peut nous porter les uns et les autres vers la complexité, tandis que notre aspiration à la pureté nous entraînerait vers la simplicité. Alors…

Piano
Gabriela Montero, encouragée par Martha Argerich, présente un enregistrement unique à bien des égards : un ensemble de pièces de Rachmaninov, Scriabine, Granados, Liszt, Ginastera, Chopin, Falla, suivies d’improvisations sur certaines de ces pièces1. Technique parfaite, toucher maîtrisé : Gabriela Montero fait merveille dans ce choix de pièces toutes d’une écriture complexe (à l’exception de Chopin et Falla) et dont certaines constituent une découverte. Quant aux improvisations, louables (les pianistes classiques n’improvisent plus depuis le XIXe siècle), elles sont brillantes et inégales (c’est la règle du genre).

Les Pièces lyriques de Grieg, que Daniel Propper vient d’enregistrer pour la maison Skarbo de notre camarade J.-P. Férey2, sont, elles, d’une rafraîchissante simplicité, musique de salon que l’on imagine assez bien jouée par de blondes jeunes filles dans une maison de campagne à la Bergman, mais qui n’est pas sans subtilité.

Chambre
C’est une autre simplicité qui marque les trois Sonates pour pianoforte et violon obligé de l’opus 12 de Beethoven, enregistrées récemment par Midori Seiler et Jos van Immerseel (au pianoforte)3. Composées quelques années après la mort de Mozart, ce sont des pièces élégantes et enlevées, rien moins que romantiques, encore dans l’esprit du XVIIIe siècle, mais où point déjà le Beethoven des grandes Sonates (Printemps, Kreutzer).

Qui connaît Juan Arriaga, mort à 20 ans en 1826 ? Les trois Quatuors de ce compositeur basque, que vient de graver le Nouveau Quatuor Vlach4 sont la seule œuvre qui ait été publiée de son vivant. Eh bien, voici un disque exceptionnel, une musique plus proche de Schubert que de Mozart et Haydn, simple par les thèmes et complexe par l’écriture, pleine de finesse et de modulations, bref à découvrir toutes affaires cessantes.

Une autre belle musique à découvrir : le Sextuor pour piano et cordes et l’Octuor pour clarinette, cor, basson, piano et cordes de Felix Weingartner (1863-1942), plus connu comme chef d’orchestre que comme compositeur, enregistrés par l’Ensemble Acht et le pianiste Otto Triendl5.

Les chefs d’orchestre qui ont été de grands compositeurs sont rares ; Mahler, Strauss (Richard) et Weingartner en font partie. Musique tournée vers le passé, comme celles de Brahms et Dvorak, auxquelles elle s’apparente quelque peu, et qui véhicule toute la nostalgie de feu l’Empire austro-hongrois dont Weingartner était issu.

Voix
Le premier disque de la soprano Kate Royal est une révélation : la conjonction inespérée d’un timbre chaleureux et sensuel, presque dépourvu de vibrato et d’une rare intelligence du texte : Debussy, Canteloube (les Chants d’Auvergne), Ravel, Stravinski (du Rake’s Progress), Orff, Strauss, et aussi Granados et Rodrigo6. La succession d’Elisabeth Schwartzkopf est assurée.

Des compositeurs anglais contemporains de Debussy et Ravel, on ne connaît guère que Vaughan Williams. C’est à lui et à d’autres moins connus que le ténor James Gilchrist consacre un disque de chants avec accompagnement de quatuor à cordes, flûte et cor anglais7. Des mélodies très élaborées, aux accompagnements raffinés, qui feront mentir ceux qui considèrent que, mis à part Britten, il n’y a pas eu de grands compositeurs anglais au XXe siècle.

Symphonies
Nul ne brouille les cartes mieux que Tchaïkovski : des mélodies superbes de simplicité mais des orchestrations complexes, exaltant des passions qui ne sont simples qu’en apparence, et derrière lesquelles se dissimulent tous les refoulements. Une âme russe omniprésente et un fort tropisme vers la musique occidentale. EMI vient de regrouper en un coffret les 6 Symphonies – dont seules les 4, 5, 6 sont vraiment bien connues – avec la Symphonie Manfred (peu jouée, très belle), Roméo et Juliette, Francesca da Rimini et l’Ouverture « 1812 », enregistrements de Riccardo Mutti entre 1970 et 1986, avec les Orchestres Philharmonia, New Philharmonia, et l’Orchestre de Philadelphie8.

Mutti est un grand chef classique, qui sait éviter le pathos, seul écueil de cette musique exacerbée, qui rythme comme des ballets les mouvements à 3 ou 5 temps des symphonies, et qui tire un parti magnifique des cordes soyeuses, des bois veloutés et des cuivres chauds et discrets de ses trois orchestres, en des plans sonores bien découpés. Faire paraître simple ce qui est complexe : et si c’était cela l’essence même de l’art ?

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1. 2 CD EMI 5 58039 2.
2. 1 CD SKARBO DSK 1079.
3. 1 CD ZIG ZAG ZZT070802.
4. 1 CD AVENIRA 0172-2.
5. 1 CD CPO LC 8492.
6. 1 CD EMI 3 94419 2.
7. 1 CD LINN CKD 296.
8. 4 CD EMI 501769 2.

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