Pour le partage du travail

Dossier : Dossier emploiMagazine N°542 Février 1999
Par Alain LIPIETZ (66)

La pre­mière rai­son de la réduc­tion du temps de tra­vail est la lutte contre le chô­mage. Depuis 1983, presque toute la droite et une frac­tion de la gauche fran­çaise entendent enrayer sa pro­gres­sion en “ retrou­vant le che­min de la crois­sance ”, d’ailleurs sans savoir com­ment y par­ve­nir, tant est forte la “ contrainte extérieure ”.
Mais la “ reprise ”, quand elle eut lieu de 1985 à 1990, et depuis 1997, est à peine par­ve­nue à faire recu­ler le chô­mage, et encore sous forme d’emplois pré­caires, vite effa­cés avec le retour du cycle.

Les raisons d’un partage du travail

Ces poli­tiques n’ont su mener qu’aux trois mil­lions de chô­meurs décla­rés, cinq en réa­li­té1. Et avec eux, le cor­tège des mal­heurs : exclu­sion, délin­quance, racisme… Qua­si­ment aucune famille n’é­chappe au fléau. Ceux qui ont encore un tra­vail ne ménagent pas leur peine pour ne pas être « mal vus ». Pour les chô­meurs, la souf­france est la même, si la cause est inverse : celle de se sen­tir inutile. Dans les deux cas, le coût est très lourd : dépres­sions, stress, alcoo­lisme, consom­ma­tions de som­ni­fères ou d’an­xio­ly­tiques, acci­dents, somatisation.

La réduc­tion du temps de tra­vail, c’est d’a­bord réta­blir la san­té de cha­cun et la cohé­sion sociale.

Mais elle a d’autres dimen­sions. Avant tout : la recon­quête de temps libre. Une socié­té d’in­di­vi­dus libres est une socié­té d’in­di­vi­dus ayant du temps libre. Notre modèle pro­duc­ti­viste a fonc­tion­né sur un par­tage pure­ment quan­ti­ta­tif des gains de pro­duc­ti­vi­té : une concep­tion du pro­grès s’est ain­si fon­dée sur la crois­sance du volume des mar­chan­dises consom­mées. Dès 1968, la contes­ta­tion de ce modèle a émer­gé. Plus tard, les éco­lo­gistes ont mis en évi­dence l’im­passe d’un sys­tème basé sur le pillage des res­sources de la pla­nète, et abou­tis­sant à un accrois­se­ment des pol­lu­tions tant locales que globales.

La contre­par­tie du pro­grès tech­nique ne peut plus être un tel « par­tage des fruits de la crois­sance ». Le pro­grès se mesu­re­ra demain par la crois­sance du temps libre pour tous, com­bi­né à une meilleure qua­li­té des rela­tions sociales. Notre prin­ci­pal défi­cit dans la recherche du bon­heur n’est pas un manque « d’a­voir », mais un manque « d’être ». Nous n’a­vons tout sim­ple­ment pas le temps de faire ce que nous vou­drions faire. Le pro­grès tech­nique lui-même doit être réorien­té vers l’ef­fi­ca­ci­té-matière (dimi­nu­tion de la pol­lu­tion par uni­té pro­duite) plu­tôt que vers l’ef­fi­ca­ci­té-tra­vail : c’est la condi­tion sine qua non pour tenir les enga­ge­ments de Rio et de Kyoto.

Enfin, un modèle cen­tré sur la crois­sance du temps libre est beau­coup moins sujet aux contraintes inter­na­tio­nales qu’un modèle fon­dé sur la consom­ma­tion. Inves­tir dans la qua­li­té de vie, dis­po­ser de son temps libre pour le sport, l’art, ou la conver­sa­tion intime ne néces­sitent guère d’im­por­ta­tions. Sans être du pro­tec­tion­nisme, c’est un retour vers un régime plus auto­cen­tré, à la por­tée de la régu­la­tion orga­ni­sée par des socié­tés démocratiques.

Contre le chômage, le partage du travail

La réduc­tion du temps de tra­vail appa­raît ain­si comme une néces­si­té sociale. Il s’a­git de redis­tri­buer très rapi­de­ment la somme de tra­vail fixée par la conjonc­ture et la poli­tique éco­no­miques entre ceux qui en ont trop et les chô­meurs ou pré­caires. Un objec­tif serait de pas­ser très vite à 32 heures par semaine, en pri­vi­lé­giant la semaine de quatre jours2.

Cette concep­tion du par­tage du tra­vail n’a rien à voir avec le par­tage du chô­mage et la pré­ca­ri­sa­tion (en pre­mier lieu pour les femmes du ter­tiaire) ven­dus sous l’é­ti­quette abu­sive de « par­tage du tra­vail » depuis 1992. Je parle ici d’une réduc­tion du temps de tra­vail nor­mal pour un salaire nor­mal (per­met­tant, par exemple, à une mère céli­ba­taire de vivre nor­ma­le­ment). Ce qui n’ex­clut évi­dem­ment pas la pro­mo­tion du temps véri­ta­ble­ment choi­si, avec droit au retour au temps plein et « second chèque » (finan­cé par le coût du chô­mage évi­té) pour com­pen­ser la baisse du salaire. Car tout le monde ne sou­haite pas arbi­trer de la même façon entre tra­vail et revenu.

Au début des années quatre-vingt-dix encore, les socia­listes au pou­voir se riaient des Verts qui pro­po­saient alors les 30 heures pour la fin du siècle. Tirant le bilan de leurs échecs, ils se sont peu à peu ral­liés à leurs vues. La majo­ri­té plu­rielle de 1997 a été élue prin­ci­pa­le­ment sur « les 35 heures, vers les 32 heures ». La loi Aubry de juin 1998 est un grand pre­mier pas dans cette direc­tion, mal­gré ses limites.

En France, la géné­ra­li­sa­tion des 35 heures pour tous sau­ve­rait plus de deux mil­lions d’emplois3. Elle pour­rait être lar­ge­ment com­pen­sée en moyenne sur le salaire, sans com­pro­mettre la ren­ta­bi­li­té ni la com­pé­ti­ti­vi­té des entre­prises. D’une part, une dimi­nu­tion de la durée du tra­vail n’a­baisse pas d’au­tant la quan­ti­té de tra­vail four­ni, les der­nières heures de tra­vail étant les moins pro­duc­tives. Le gain de pro­duc­ti­vi­té pro­vo­qué par la réduc­tion du temps de tra­vail elle-même explique que celle-ci ne dégage pas autant d’emplois qu’une règle de trois aurait pu le faire croire. En revanche, elle per­met de payer une par­tie des heures non effec­tuées. D’autre part, le retour à l’emploi de chaque mil­lion de chô­meurs dimi­nue­rait la masse des pres­ta­tions sociales à ver­ser et aug­men­te­rait la base coti­sante. Le coût indi­rect du chô­mage pour­rait donc être par­tiel­le­ment res­ti­tué au salaire direct (ce qui est fait par les primes de la loi Aubry).

Cette dimi­nu­tion mas­sive et géné­rale de la durée du tra­vail, com­pen­sée lar­ge­ment au niveau des salaires, n’est donc pos­sible que si la loi en donne le signal. C’est la condi­tion abso­lue pour que les entre­prises qui s’y engagent soient sûres que leurs concur­rentes en feront autant ; c’est la condi­tion pour que la chute du chô­mage soit assez mas­sive et pré­vi­sible pour dimi­nuer les coti­sa­tions sociales. À la limite, une coor­di­na­tion de la réduc­tion du temps de tra­vail en Europe éli­mi­ne­rait 90 % des pro­blèmes de concur­rence : enjeu pour les élec­tions européennes !

Jus­qu’au 1er jan­vier de l’an 2000, la loi Aubry reste mal­heu­reu­se­ment facul­ta­tive comme la loi de Robien : même si les entre­prises qui « se lancent » sont for­te­ment sub­ven­tion­nées, elles res­tent peu nombreuses.

La coor­di­na­tion par la loi n’ex­clut d’ailleurs pas la négo­cia­tion au niveau de l’en­tre­prise des moda­li­tés d’a­dap­ta­tion, elle la sus­cite plu­tôt. La période de négo­cia­tion avant l’an 2000 per­met de mesu­rer les dif­fi­cul­tés et les com­pro­mis possibles.

D’a­bord, les heures sup­plé­men­taires auto­ri­sées. Un contin­gent trop fort per­met­trait d’i­gno­rer la loi. Mieux vaut une stricte limi­ta­tion et une nou­velle tari­fi­ca­tion, dis­sua­sive tant pour l’employeur (sous forme de sur­co­ti­sa­tions à l’U­NE­DIC ou d’oc­troi au tra­vailleur d’un repos com­pen­sa­teur de plus en plus impor­tant chaque année) que pour le sala­rié (taux horaire fai­ble­ment majoré).

Ensuite, la fameuse « annua­li­sa­tion ». Le patro­nat en espère une totale flexi­bi­li­té des horaires, pri­vant le sala­rié de tout contrôle de sa vie pri­vée. Ce n’est pas une rai­son pour la reje­ter sans même l’a­voir négo­ciée. Les 35 heures, c’est aus­si 22 jours de congés payés sup­plé­men­taires ; la semaine de 4 jours, ça peut vou­loir dire avoir des vacances encore plus longues. Dans les accords véri­ta­ble­ment négo­ciés en 1998, patro­nat et syn­di­cats ont sou­vent trou­vé un « pana­chage » opti­mal de semaines de tra­vail réduites et de congés allon­gés, et c’est très bien ainsi.

Enfin, la com­pen­sa­tion sala­riale des heures per­dues ne devrait pas être uni­forme, car il est déjà dur de vivre avec le SMIC. Plu­tôt que de geler les salaires de tous, mieux vaut un main­tien inté­gral du salaire jus­qu’au pla­fond de la Sécu­ri­té sociale et une non-com­pen­sa­tion pro­gres­sive au-delà. Cela abou­ti­ra à un rétré­cis­se­ment de l’é­ven­tail des salaires, com­pa­rable à ce qui existe actuel­le­ment en Allemagne.

Aménager le travail, financer l’emploi

Les nou­veaux emplois créés exigent des postes de tra­vail, qui ont un coût. C’est pour­quoi il faut que les entre­prises conservent une capa­ci­té d’in­ves­tir. Pour four­nir des postes de tra­vail à deux mil­lions de chô­meurs, il fau­drait inves­tir cinq fois plus que ne le font chaque année toutes les entre­prises ! Gageure impos­sible. D’autres solu­tions, plus éco­no­miques, s’im­posent. On peut mettre une équipe de plus là où le tra­vail par équipes suc­ces­sives existe déjà, et mettre deux équipes de 32 heures là où il n’exis­tait pas. Cela exige une remise à plat de l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail, et une réflexion de fond sur les mis­sions à amé­lio­rer. Mais on n’é­vi­te­ra pas une baisse des coûts uni­taires du travail.

C’est pos­sible, par une réforme mas­sive de la fis­ca­li­té. Déjà les coti­sa­tions-mala­die des sala­riés ont été trans­fé­rées à la CSG, le salaire va être reti­ré pro­gres­si­ve­ment de la base de la taxe pro­fes­sion­nelle. Il faut aller plus loin : élar­gir la base des coti­sa­tions-employeurs à toute la valeur ajou­tée, fai­sant ain­si « coti­ser les machines et les pro­fits finan­ciers ». La taxe géné­rale sur les acti­vi­tés pol­luantes per­met­tra, elle, de faire « coti­ser l’éner­gie et la pol­lu­tion », tout en limi­tant les gaz à effet de serre et le nucléaire.

La baisse consi­dé­rable des pré­lè­ve­ments sur le salaire brut qui en résul­te­ra per­met­tra de main­te­nir le salaire net des plus mal payés, sans peser exces­si­ve­ment sur les entre­prises de main-d’œuvre.

Quant aux « hauts salaires », appe­lés à une non-com­pen­sa­tion par­tielle, ils ne doivent pas oublier les aspects posi­tifs : une jour­née sup­plé­men­taire de temps libre par semaine, qu’on peut regrou­per en congés payés ou en années sab­ba­tiques. D’autre part, cette baisse de salaire sera com­pen­sée par la hausse du reve­nu fami­lial grâce au recul consi­dé­rable du chô­mage des jeunes.

Défi pour les ingé­nieurs et les orga­ni­sa­teurs, la réduc­tion du temps de tra­vail est la clé d’un XXIe siècle pacifié.

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1. L’As­so­cia­tion CERC chiffre ain­si à cinq mil­lions le nombre de per­sonnes pri­vées d’emploi. Le Com­mis­sa­riat géné­ral du Plan estime que sept mil­lions de per­sonnes sont tou­chés par le sous-emploi (chô­meurs, temps par­tiel subi, pré­re­trai­tés, formation).
2. Voir mon livre La socié­té en sablier. Le par­tage du tra­vail contre la déchi­rure sociale, réédi­tion. La Décou­verte, Paris, 1998.
3. L’Ob­ser­va­toire fran­çais de la conjonc­ture éco­no­mique pro­nos­tique deux mil­lions d’emplois pour le pas­sage direct aux 35 heures, plus ou moins 500 000 selon les condi­tions de com­pen­sa­tion sala­riale et d’u­sage des machines.

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