Nostalgies

Dossier : Arts, Lettres et SciencesMagazine N°562Rédacteur : Jean SALMONA (56)

Les saisons portent en elles des états d’âme, sans doute parce que nous sommes des animaux sensibles à la température, à la couleur du ciel, aux parfums que l’air apporte. Ainsi de l’hiver, époque des réminiscences embrumées et du sentiment du temps qui passe.

Aussi, profitons des dernières semaines de l’hiver pour nous offrir un petit coup de nostalgie avant que le grand vent de printemps emporte, avec nos souvenirs, et pour un an, toute velléité de regarder en arrière.

Trois quatuors français

On écoute parfois avec sympathie et curiosité une œuvre d’un compositeur peu connu, pour faire plaisir à un ami, ou simplement par hasard. Mais, quelque optimiste que l’on soit, on n’espère pas découvrir le mythique chef-d’œuvre oublié. Eh bien, cela finit par arriver : le Quatuor de Journeau est un chef-d’œuvre, un authentique chef-d’œuvre.

Journeau, né en 1898, a traversé le siècle et nous a quittés en 1999, compositeur par plaisir comme d’autres sont, par plaisir, jardiniers ou poètes. Sa musique est restée connue du seul cercle de ses proches.

Son quatuor, écrit en 1927, vient d’être enregistré par le Quatuor de Chartres1. Il s’agit d’une œuvre en 4 mouvements, qui emporte l’enthousiasme dès la première écoute, car elle procure un plaisir d’une rare qualité. Pour simplifier, disons qu’elle se situe dans la filiation des quatuors de Ravel (surtout) et Debussy, avec des thèmes, des harmonies, une pâte musicale, une architecture, une sensualité, une sûreté d’écriture, qui devraient en faire l’une des œuvres majeures du répertoire de la musique de chambre française du XXe siècle.

Pourquoi ce quatuor est-il resté pratiquement inconnu à ce jour ? Mystère. Mais vous qui, lorsque vous saisit le vague à l’âme, mettez sur votre lecteur de CD le Quatuor de Ravel, cent fois entendu, en regrettant qu’il n’en ait pas écrit un deuxième, courez l’écouter, toutes affaires cessantes, avec une tartine de foie gras et un verre de Château Chalon, rien de moins : ce n’est pas tous les jours que vous ferez une telle découverte.

Sur le même disque, deux autres quatuors : celui de Daniel Lesur (une Suite pour quatuor), une œuvre très forte, comparable, elle, aux quatuors de Bartok, qui fut écrite à la mémoire de Marc Legrand, X 35, frère de cinq autres camarades, tombé au combat en mai 1940 ; et le 3e Quatuor de Jean-Louis Petit, plus difficile d’écoute, mais dont le mouvement central est un petit diamant.

Au total, un disque superbe, vraiment.

Trois disques de pure nostalgie

Depuis le film Buena Vista Social Club, la musique cubaine est à la mode. Ou plutôt, c’est à qui découvrira un musicien de La Havane âgé mais vivace, qui, avec un peu de chance, aura été à la pêche avec Hemingway.

Les sœurs Faez2, deux extraordinaires vieilles dames à la voix éraillée mais juste, chantent boléros, sérénades, tangos, sans sensiblerie et avec la même acuité que Gisela May chantant Kurt Weill. Les musiciens sont excellents, et la nostalgie est au rendez-vous.

Ruben Velasquez, lui, en un disque dénommé Yedra, chante des chants traditionnels qui ont jalonné le Moyen Âge entre Toulouse et Cordoue, les uns en occitan, d’autres en castillan, d’autres en judéo-andalou, avec des arrangements musicaux extrêmement raffinés qui non pas restituent mais recréent très intelligemment l’atmosphère de cet âge d’or, où cohabitaient les trois religions du Livre, ou plutôt l’idée que nous nous en faisons aujourd’hui3.

Enfin, sous le titre Some of these Days, les Dixieland Seniors, quatre camarades de la promotion 45, qui ont reconstitué avec trois amis l’ensemble qu’ils avaient formé à l’époque, jouent des standards du jazz New Orleans, parmi lesquels Some of these Days, bien sûr (popularisé par… Sartre dans La Nausée), High Society, Basin Street Blues, et bien d’autres4.

Que vous ayez vécu l’époque du Tabou et du Lorientais réellement ou par littérature interposée (Boris Vian, en particulier), vous retrouverez dans ces pièces jouées avec l’enthousiasme juvénile et un peu naïf sans lequel le jazz dixieland n’est pas authentique le souvenir réel ou rêvé d’une époque presque mythique aujourd’hui, celle de la France au lendemain de la Libération, où Saint-Germain-des- Prés n’était pas un quartier de maisons de mode et où la Série noire révélait aux Français Raymond Chandler et James Hadley Chase.

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1. 1 CD REM 311 335
2. 1 CD ERATO 8573 80218 2
3. 1 CD WARNER 8573 83293 2
4. 1 CD – Contacter D. Pélissier, 01.42.89 .95.18.

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