Mes rapports avec la langue vietnamienne
Avant le XXe siècle ou l’adoption du quôc ngu, à de rares exceptions près, la littérature vietnamienne se limitait au genre poétique ; à vrai dire, la langue vietnamienne avec ses tons chantants s’y prête admirablement et la majorité des Vietnamiens de tous milieux ne manquent pas de s’y adonner dans leurs moments de loisirs. Pourtant la poésie proprement vietnamienne (non sino-vietnamienne) ne prit son essor (au moins en ce qui concerne la tradition écrite) qu’au XIXe siècle (auparavant elle existait, mais de façon rare quoique remarquable, par exemple sous la plume du poète homme d’État Nguyên Trãi (1380-1442) avec la vogue des romans en vers dont le plus célèbre est le Kim Vân Kiêu, véritable chef-d’œuvre national, histoire d’amour malheureux entre les jeunes Kim et Kiêu, composé par Nguyên Du (1765-1820).
La poésie vietnamienne intrigue par son rythme spécial à la prosodie variée, alternant les tons plats (mot sans accent ou avec accent grave) et les tons accentués (mot avec les autres accents), à l’instar des dactyles et spondées latins. Le Kim Vân Kiêu alterne des vers de 6 et 8 pieds mais un autre roman versifié non moins remarquable, le Chinh phu ngâm (Complainte de l’épouse du guerrier) de la poétesse Doàn Thi Diêm est formé de quatrains de deux vers de sept pieds puis un de six et un de huit.
La palme de la poésie vietnamienne, selon moi, doit être décernée à la poétesse Hô Xuân Huong qui vivait au début du XIXe siècle. Sa poésie d’une facture faussement aisée, son vocabulaire d’une grande simplicité mais aussi d’une précision étonnante, son don de créer des rythmes suggestifs au gré des sujets l’ont placée au premier rang des poètes nationaux. Ses idées non conformistes, ses allusions obscènes, ses images familières de la vie du Viêt-nam ne sont pas sans avoir favorisé son succès, suscitant une pléthore de faux poèmes à sa manière dont la « maternité » fait toujours l’objet de querelles passionnées. Voici l’un de ses plus fameux poèmes :
Vinh dèo Ba Dôi
Môt dèo môt dèo lai môt dèo
Khen ai khéo tao canh cheo leo
Cua son do khé tùm hum nóc
Thêm dá xanh rì lún phún rêu
Bát leo cành thông con gió tôc
Dâm dìa lá liêu lúc suong gieo
Hiên nhân quân tu ai là chang
Moi gôi chôn chân cung muôn trèo.
Éloge du défilé des Trois Cols (trad. Maurice Durand)
Un col, un col, encore un col !
Qu’il soit loué celui qui a su ciseler ce paysage périlleux !
L’ouverture vermeille est toute rougeoyante et le sommet est tout touffu,
Le pierron de pierre est tout vert de mousse clairsemée,
La branche de pin oscille sous les coups violents du vent,
La feuille de saule est toute humectée de la rosée qui tombe.
Hommes sages et distingués, quel est celui qui y renonce ?
Les genoux rompus, les pieds harassés, ils désirent quand même y grimper.
Littérature populaire
Mais à mon avis, les chansons, dictons et proverbes populaires constituent l’aspect le plus original et le plus typique de la littérature vietnamienne. Ce sont des morceaux de poésies fort anciennes, transmises oralement de génération en génération. Elles permettent de saisir directement les mœurs, les sentiments, les idéaux du peuple vietnamien, celui des campagnes principalement. En sortant des autres genres trop savants ou pensés à la chinoise, on éprouve un réel plaisir devant le naturel des expressions, la saveur des images et la pertinence des observations.
Il y a d’abord les ca dao ou chansons populaires qui se présentent comme une succession alternée de vers de 6 et 8 pieds ou de vers de 4 pieds et souvent un mélange de toutes ces formes. Les travaux des champs, le déroulement des saisons et leurs conséquences, les peines ou les joies d’amour, les coutumes du village en sont les thèmes les plus fréquents. Chaque fois que je mange un plat pimenté je ne peux m’empêcher de citer ces vers parmi mes ca dao préférés :
Ót nào là ót chang cay
Gái nào là gái chang hay ghen chông ?
Vôi nào là vôi chang nông
Gái nào là gái có chông chang ghen !
Quel est donc le piment qui ne pique pas ?
Quelle est la femme qui n’éprouve pas de la jalousie à propos de son mari ?
Quelle est donc la chaux (accompagnant le bétel) qui ne sent pas fort ?
Quelle femme une fois mariée ne devient-elle pas jalouse !
Un autre genre aussi typique que les chansons populaires sont les proverbes ou tuc ngu qui n’ont pas de règles prosodiques fixes et qui très souvent se composent de deux ou quelques vers extraits des ca dao. Les Vietnamiens sont très friands de ces sentences moralisatrices forgées en grande quantité au fil des ans. S’imprime toujours en moi ce premier proverbe que j’ai rencontré :
Gân muc thì den, gân dèn thì sáng.
Près de l’encre la noirceur, près des lampes la clarté.
Rappelons aussi pour mémoire ce ca dao datant de 1945 qui marque bien l’ironie avec laquelle les Vietnamiens jugèrent leur propre indépendance acquise en pleine période de famine :
Tàu cuòi, Tây khóc, Nhât lo
Viêt Nam dôc lâp chêt co dây duòng.
Le Chinois rit, le Français pleure, le Japonais s’inquiète,
Dans le Viêt-nam indépendant, les morts recroquevillés jonchent les routes.
C’est avec l’apparition du quôc ngu que la littérature en prose s’est développée, sous l’influence de la culture occidentale dont étaient imprégnés les auteurs issus de la nouvelle bourgeoisie. De facture classique et encore empreints de la simplicité de tournure affectionnée par les anciens, les romans de la première moitié du siècle sont faciles à lire et donc recommandés aux débutants en vietnamien.
L’énorme succès de ces romans lié à l’alphabétisation massive de la population et la profusion progressive de la presse ne tarda pas à asseoir la supériorité (numérique sinon artistique) de la littérature en prose sur la poésie. De nos jours, romans et nouvelles vietnamiens inondent le marché, révélant des auteurs tels Nguyên Huy Thiêp et Bao Ninh (œuvres disponibles en traduction française) dont le talent ne cède en rien à celui des meilleurs écrivains étrangers.
Le Viêt-nam dont je viens de parler, pour des raisons personnelles, je n’y ai jamais en fait mis les pieds ! Je me contente de le visiter à travers livres et journaux et de rêver pour lui d’un bel avenir. En attendant ce jour improbable où j’y viendrai, je lui dédie ces vers librement empruntés au poète Dông Hô (1906-1969) :
Nuóc non, non nuóc còn dây,
Canh kia nguòi dó, biêt bao nhiêu tình.
Les fleuves et montagnes sont toujours là,
Ces paysages et ces êtres, que de sentiments nous lient.

2 Commentaires
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Je sais pas de quand ça date
Je sais pas de quand ça date mais c’est super 🙂
Bien dommage qu’il vous manque cette visite du pays pour être encore plus proche de cette langue que vous maîtrisez si bien !