Le sésame de la finance

Dossier : ExpressionsMagazine N°669
Par Philippe GENDREAU (79)

Il semble que les prépas commerciales et les formations de gestion soient en progression sensible tandis que les prépas scientifiques sont moins prisées. Plus grave encore, une bonne part de ceux qui sont en école d’ingénieurs considère qu’ils ont fait une erreur et veulent se réorienter en complétant leur école par une formation en finance.

Ne dites pas à ma mère que je suis ingénieur, elle me croit financier

Cette situation est extrêmement dangereuse. D’abord pour les élèves eux-mêmes. Les métiers de la finance sont certes bien payés mais très répétitifs. Les bonnes places sont aussi rares qu’ailleurs et les ingénieurs n’y ont aucun avantage compétitif, à l’exception d’une poignée de métiers très techniques aux places peu nombreuses et occupées par des gens jeunes. Pour nombre d’élèves, la finance se révélera un miroir aux alouettes décevant.

Le danger est également grand pour notre économie et notre pays. Si la situation perdure nous terminerons dans une économie à l’anglaise où l’industrie sera absente. Pour éviter que le pays des Airbus et du champagne ne produise plus au final que du champagne et pas d’avions, nous devons absolument arrêter cette dérive.

Argent, pouvoir et prestige

Le dédain pour la technique
Lors de l’enquête sur les difficultés de l’A-380, une présentation du directeur du programme au Conseil d’administration a éveillé des interrogations par son caractère exceptionnel.

Les inquiétudes sont toujours les mêmes : « Le prestige de l’ingénieur n’existe que chez nous. Dans un monde globalisé, il n’existe tout simplement pas ; les ingénieurs n’arrivent plus que rarement aux postes de direction qui sont trustés par des financiers peu intéressés par la technique; un ingénieur n’a que peu de chances d’accéder au niveau de richesse que peut espérer un financier moyen.»

Le premier point est probablement le plus vrai. Le second est en train de le devenir. La liste des P-DG de sociétés du CAC40 contient nettement moins d’ingénieurs que celle d’il y a vingt ans. Et le dédain pour la technique est avéré.

Quant à l’argument de la richesse, il est tout simplement faux, mais cela n’est pas forcément intuitif. Il est exact qu’un bon ingénieur n’a que peu de chances d’avoir le salaire d’un bon financier. Mais, pour l’un comme pour l’autre, la voie de la fortune passe par l’accès à la direction générale ou la création d’entreprise. Dans ce cas, l’avantage est à l’ingénieur qui a à sa disposition de puissantes barrières à l’entrée comme les brevets.

Aussi vitale aujourd’hui que l’anglais hier

En fait, la finance est aujourd’hui pour l’ingénieur ce que l’anglais était en 1970 : un bagage absolument nécessaire pour qui veut évoluer vers des postes élevés dans de grandes organisations. Comme avec l’anglais, il y a quatre décennies, on peut faire sans, mais dans ce cas, il vaut mieux envisager une carrière limitée et administrative. Aujourd’hui, les cadres sont évalués sur les performances chiffrées de leur centre de profit. Les critères de performance produits, de préparation de l’avenir et de qualité humaine demeurent importants mais le court terme domine. À ce jeu, les commerciaux qui ont l’habitude de ne s’intéresser qu’aux chiffres et les financiers qui connaissent les techniques pour donner un aspect flatteur à leurs résultats ont un réel avantage.

Une langue commune

Pour la course au fauteuil, la situation est encore pire. Les dirigeants sont nommés par les actionnaires qui ne sont quasiment jamais des technologues et ne s’intéressent souvent à une entreprise qu’en tant que véhicule d’investissement. La seule langue commune entre ces personnes et celles de l’entreprise est celle de la finance. Sa maîtrise devient une condition sine qua non à qui veut convaincre les actionnaires de lui confier les rênes.

La seule langue commune des actionnaires et de l’entreprise est celle de la finance

Enfin, pour l’ingénieur qui veut créer son entreprise, la case finance est un point de passage obligé avec de grands risques pour celui qui la maîtrise mal de ne pas parvenir à trouver les ressources nécessaires ou de se faire dépouiller de l’essentiel des fruits de ses efforts.

Une demande légitime des jeunes

On le voit, une maîtrise des bases de la finance est aujourd’hui essentielle pour tout ingénieur ayant l’ambition de sortir un jour du bureau d’études. La demande des jeunes sur ce plan est tout à fait légitime et il serait absurde de ne pas y répondre.

Comme pour l’anglais, où l’ingénieur n’a pas besoin de savoir disserter sur Hamlet, il suffit de maîtriser les grandes lignes de la comptabilité et de la finance. Il sera toujours temps d’acquérir des compétences techniques pointues plus tard si nécessaire.

Comprendre assez – pour contrôler et orienter

La voie royale
Un récent article des Échos s’indignait du fait que 50% des élèves de l’X soient fils de professeurs. L’auteur en concluait avec indignation que c’était la preuve que l’Éducation nationale ne travaillait plus que pour ses propres enfants. C’est peut-être tout simplement le signe qu’il n’y a plus que les fonctionnaires et leurs enfants pour penser que les écoles d’ingénieurs sont la voie royale.

Ce minimum vital est éminemment accessible à l’ensemble des élèves ingénieurs. Les mathématiques n’y dépassent pas l’exponentielle, et le plus souvent on en reste aux pourcentages. Quant à la comptabilité, il n’est absolument pas nécessaire d’entrer dans le détail. En fait, c’est un peu comme l’informatique : il faut comprendre pour contrôler, orienter, donner des directives et refuser les mauvaises raisons, mais les arcanes de l’amortissement différé peuvent et doivent rester la mission des comptables et des contrôleurs de gestion.

Il est possible de compter (une fois n’est pas coutume) sur une forte motivation des élèves. S’ils n’étaient pas motivés, ils ne voudraient pas aller faire un master en finance. Et s’ils peuvent trouver ce qu’ils demandent dans leur école, ils seront d’autant plus confiants dans leur avenir.

La mission des écoles d’ingénieurs

Il est temps d’agir en portant l’effort sur deux axes : le premier est d’évangéliser les ingénieurs sur le fait que la finance leur est nécessaire mais qu’ils n’ont pas besoin de devenir traders. Le second est de développer dans toutes les écoles un cursus de finance adapté à cette nouvelle demande.

Un plan de «module finance» pour ingénieur
 
1) Comptabilité et « reporting»
Introduction et description du contexte :
– le triptyque comptable,
– les pièges comptables,
– l’habillage comptable.
 
2) Finance en entreprise
La logique financière :
– la NPV (net present value :
valeur actuelle nette),
– la NPV comme outil.
 
3) Financement des entreprises
Les sources d’argent :
– la valorisation,
– le « business plan ».

Ce cursus devrait être transversal, indépendant des spécialisations finalement suivies et intégrées au tronc commun. Il devra être limité au besoin, c’est-à-dire être un cursus de finance pour non-financiers. Il n’est pas question ici de concurrencer les écoles de commerce mais de donner aux ingénieurs les clefs de leur futur et de leur permettre de mieux comprendre les problématiques et les critères de choix de leur direction générale.

L’accent pourra être mis utilement sur le côté entrepreneurial, pour montrer que la finance permet aussi à un ingénieur de s’enrichir en devenant le patron de sa propre structure. Enfin cette formation doit être donnée dans un contexte opérationnel qui corresponde à celui des jeunes ingénieurs.

Il est temps de relever le défi

On le voit, il s’agit d’un vaste chantier, mais l’enjeu en vaut la peine en ces temps d’incertitude économique. Cette tâche est parfaitement en ligne avec la mission des écoles d’ingénieurs qui est d’assurer le succès de leurs élèves et le développement d’une force économique capable d’apporter la croissance à la France et plus largement à l’Europe.

Les écoles ont la crédibilité pour mener cette tâche à bien et peuvent compter sur les contacts étroits qu’elles entretiennent avec les grandes entreprises de leur secteur et, souvent, avec les start-ups de leur incubateur.

Il est temps de relever ce défi. La nature ayant horreur du vide, tout délai inutile ne fera que renforcer l’attractivité des écoles de gestion au détriment de celles d’ingénieurs.

3 Commentaires

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titusdtrépondre
2 novembre 2011 à 21 h 57 min

tronc commun
Bonjour,

Pourquoi l’Etat devrait il supporter des frais de formation supplementaires que les entreprises peuvent tout a fait offrir a leurs employes desireux de gravir les echelons ? La formation continue fait partie des nouveaux atouts dont dispose un cadre pour viser plus haut. Votre proposition d’enseignement ressemble beaucoup a la mineure d’ECO proposee en deuxieme annee de l’X quand j’y etais (2004). Comme vous le dites bien ce sont des cours faciles et plutot interessants, mais j’ai l’impression que pour des jeunes etudiants sans experience de l’entreprise cela risque de « rentrer par une oreille et sortir par l’autre » passez moi l’expression. Tenir compte aussi de l’offre tres variee dans les dernieres annees de cursus croises ecole de commerce/ecole d’ingenieur. Tenir compte aussi du fait que beaucoup de gens n’ont pas forcement envie de sortir de leur bureau d’etudes …

Philippe GENDREAUrépondre
3 novembre 2011 à 15 h 36 min
– In reply to: titusdt

Bonjour
En fait, je ne pense

Bonjour

En fait, je ne pense pas que l’Etat doive dépenser plus mais simplement dépenser mieux. Je suis d’accord sur le risque de voir le contenu rentre par une oreille et sortir par l’autre mais cela me semble tout aussi vrai de tous les cours de notre école et des autres.

Quand à l’offre de cursus croisé, son existence est la preuve que les écoles d’ingénieur laissent une demande insatisfaite et que la nature a horreur du vide. Il est à noter a propos de ce « croisement » que, si je connais beaucoup de gens ayant évolué de l’école d’ingénieur vers celle de commerce, je n’en connais que très peu ayant fait le parcours inverse. Le croisement dont tu parles me rappelle la two way street transatlantique vue par les américains.

Pierre-Alainrépondre
14 novembre 2011 à 22 h 21 min
– In reply to: Philippe GENDREAU

Bonjour,
C’est une autoroute

Bonjour,

C’est une autoroute à un sens, car il est incomparablement plus difficile de passer du commerce à la technique. Vous seriez étonné de la proportion de jeunes ingénieurs qui n’ont pas (encore ?) pour projet de vie d’atteindre « Argent, pouvoir et prestige ».

Que les ingénieurs acquièrent un socle fondamental de finance, soit ! Mais cela est différent du renforcement des cursus de finance. Détourner les ingénieurs vers la finance ne renforcera pas l’industrie française.

Quant à vouloir les imprégner du mode de pensée économiste, avec pour objectif suprême « d’apporter la croissance », en s’intéressant essentiellement « au court terme », c’est tout sauf servir les entreprises et notre pays à moyen et long terme. (Lire par exemple le dernier et excellent livre de notre camarade Ingénieur JM Jancovici)

Cordialement
Pierre-Alain X07

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