Le défi éthique des biotechnologies

Dossier : Biotechnologies | Magazine N°590 Décembre 2003Par : Jean-Claude GUILLEBAUD, journaliste et écrivain

Nous vivons aujourd'hui une rupture radicale. Ces immenses changements nous renvoient à des périodes historiques aussi capitales que l'effondrement de l'Empire romain, la Renaissance, les Lumières ou la Révolution industrielle, périodes qui ont toutes accouché d'un monde nouveau. Mais nous avons du mal, pour l'instant, à saisir le sens du tourbillon qui nous entraîne cette fois-ci. Il est proprement vertigineux. Ainsi fait-il naître en nous plus de craintes obscures que d'espérances articulées, plus de peur que de confiance.

Qu'on y songe ! La mondialisation de l'économie désagrège les anciennes régulations, nationales et sociales ; le triomphe du numérique et de la cyberculture nous précipite dans un univers virtuel plus étrange encore (et plus inconnu) que ne pouvait l'être, jadis, l'Amérique des découvreurs du nouveau monde ; plus radicalement encore, la révolution génétique – qui ne fait que commencer – bouleverse les rapports que l'homme entretenait avec lui-même. C'est sur sa propre identité, désormais, sur l'espèce et ce qu'il y a d'humain en chacun, qu'il peut intervenir.

On peut repérer dans la modernité et dans la postmodernité une fascination pour l'animalité de l'homme qui passe pourrait-on dire en contrebande. Elle est même souvent répercutée, colportée avec une espèce de joie sans que nous nous rendions compte à quel point elle est porteuse d'un antihumanisme redoutable.

Pour montrer un exemple caricatural de ce type d'idéologie, évoquons d'un mot ce fameux débat surgi depuis une quinzaine d'années, débat initié par un philosophe australien, Peter Singer. Ce débat, c'est celui du great ape project, le "projet grand singe". Il a eu beaucoup d'écho dans le monde anglo-saxon et trouve encore chez nous des défenseurs, notamment du côté des écologistes. Or ce débat, à bien réfléchir, est terrifiant. Que dit son initiateur, Peter Singer ? Il dit, en contestant directement le code de Nuremberg, qu'il y aurait une forme d'égoïsme pour nous, humains – il dit de "spécisme" – à nous réserver ce privilège des droits de l'homme que nous refusons aux animaux. Le "projet grand singe" c'est une revendication militante visant à étendre la Déclaration universelle des droits de l'homme aux chimpanzés, aux gorilles et aux orangs-outans, en attendant mieux.

Évidemment, c'est un discours glaçant. Il est plus encore dans son codicille, si j'ose dire puisqu'on trouve sous la plume de Peter Singer le genre d'assertion suivante : Il y a moins de différence entre un homme et un grand singe qu'entre un homme sain et un handicapé mental. Autrement dit, pour lui, la frontière ne doit pas passer là, elle doit passer entre l'homme normal et le handicapé mental. Voilà des thèses assez facilement reconnaissables…

Évoquons maintenant la seconde : la frontière entre l'homme et la machine. C'est un débat considérable qui nous renvoie à tout ce qui se passe du côté des sciences cognitives. Il ne faut pas croire que le cognitivisme soit exempt d'enjeux idéologiques, même si nous ne savons pas toujours les repérer. Il y a dans cette volonté scientiste de rabattre le fonctionnement du cerveau humain sur l'ordinateur, d'assimiler systématiquement l'homme à la machine, il y a, de mon point de vue, une démarche idéologique qui mérite d'être décryptée, interrogée, contestée et combattue. Elle l'est d'ailleurs à l'intérieur même du mouvement cognitiviste, mais pas de façon suffisamment lisible pour le grand public ou la classe politique.

La troisième frontière, la troisième "ligne de front" délimitant le principe d'humanité, c'est celle qui nous sépare de la chose. Or tout le débat sur la brevetabilité du vivant concerne en fait directement la possible réification de la vie et de l'être humain. On peut regretter que ce débat capital ne soit pas davantage saisi par la démocratie et qu'il se déroule assez largement en dehors de nous.

Faut-il que je vous rappelle à ce sujet la circulaire européenne de 1998 sur la brevetabilité du génome humain, c'est-à-dire en fait le consentement de l'Europe sous la pression des lobbies de la biotechnologie à une brevetabilité, donc à une chosification du génome à laquelle même les Américains n'avaient pas consenti ? Cette résolution a été votée par le Conseil et le Parlement européens, elle devait s'appliquer, c'est-à-dire être intégrée aux différents droits nationaux en août 2000. Pour l'instant, la plupart des pays de la Communauté ont refusé de le faire. Il n'empêche que cette question capitale est sortie du débat démocratique. C'est de plus en plus souvent la règle, hélas !

Enfin, contentons-nous de citer les deux autres frontières explicitement mentionnées, elles aussi, dans le code de Nuremberg. C'est d'abord le fait que l'homme ne se réduit pas à ses organes. À ce sujet, nous ne prenons pas assez garde aux attaques dont le symbolique en général et la psychanalyse en particulier sont l'objet de la part des neurosciences. Autrement dit, nous ne sommes pas assez attentifs au fait que l'on congédie en douce le symbolique, c'est-à-dire ce qui nous fait homme. Il y a dans les cris d'alarme que poussent un Pierre Legendre et quelques autres quelque chose qui n'est pas entendu. Cela me paraît grave.

La dernière frontière sur laquelle on pourrait s'attarder, c'est cette tentation qui conduit certains à accepter que l'homme soit, en quelque sorte, "en voie de disparition". Il y a dans l'esprit du temps un discours de la renonciation au sujet qui n'est pas la réplication de la "mort du sujet" pronostiquée par Michel Foucault il y a vingt ans. Cette fois, c'est un discours qui se veut enraciné dans la science. Le sujet : vieille chose ; le sujet : vieil archaïsme.

Si on lit le travail du neurobiologiste Francisco Varela, récemment disparu, par exemple, on voit vite qu'il est hanté par cette idée du non-soi, de la renonciation au sujet. De la même façon, certaines pages de sociobiologistes, comme Richard Dawkins, au nom de ce qu'il appelle "l'égoïsme des gènes", suggèrent que le sujet humain peut être récusé au profit des gènes qui "se servent de lui" comme d'un véhicule pour se reproduire. Vous constaterez que dans tout cela, au-delà de la réflexion scientifique, il y a une espèce d'ivresse scientiste dans la négation du sujet.

Cette négation, comme d'ailleurs la théorie du non-soi sont assez graves parce qu'elles laissent tout simplement de côté une question centrale : s'il n'y a plus d'homme et s'il n'y a plus de sujet, comment pourrons-nous parler de droits de l'homme ? Et si nous sommes convaincus que le cerveau de l'homme n'est rien de plus qu'un ordinateur comment ferons-nous demain pour expliquer qu'il est plus grave de tuer un homme que d'éteindre un ordinateur ?

Face à tous ces périls entraînés non pas par la science mais par ces dévoiements que sont la technoscience ou le scientisme, ne nous laissons pas intimider. Aujourd'hui, il faut interpeller la science, la raison, au nom de ses propres promesses. Or, ce qui est constitutif de la raison, telle que les Grecs nous l'ont léguée, c'est la capacité critique. La véritable raison ne peut être que critique, y compris à l'égard d'elle-même. Il n'est de vraie raison que "modeste", c'est-à-dire consciente de ses propres limites. Aujourd'hui, la raison semble trop souvent dégradée en "technoscience" aussi arrogante que dogmatique. Elle cesse alors d'être "raisonnable" au sens strict du terme. Elle devient "religieuse". Sans compter qu'elle accepte d'être en quelque sorte arraisonnée par les logiques marchandes. Libérer la raison, c'est donc la délivrer de ses propres dogmatismes.

La question globale, au fond, se pose aujourd'hui comme elle s'est toujours posée. Nous avons à choisir quotidiennement, sans cesse, entre le consentement à l'ordre des choses ou la résistance et la volonté de maîtriser cette évolution. Le phénomène technoscientifique est, en effet, un "processus sans sujet", c'est-à-dire comme un mouvement obéissant mécaniquement à sa propre logique, sans qu'il soit gouverné par une volonté humaine.

La combinaison de la technique et du marché aboutit à cette étrange "fuite en avant".
 

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