Langues et démographie — Paysage des langues dans le monde

Dossier : La démographie déséquilibréeMagazine N°639 Novembre 2008
Par Michel MALHERBE (50)

Il y a aujourd’hui env­i­ron trois mille langues par­lées sur Terre dont plus d’un mil­li­er en Afrique. Ce compte ne peut, bien sûr, qu’être approx­i­matif car les lim­ites d’une langue sont néces­saire­ment floues et bien des langues por­tent plusieurs noms dif­férents comme le soninké (à cheval sur le Mali, le Séné­gal et la Mau­ri­tanie) appelé aus­si sarakol­lé, ou bien le peul par­lé dans le Sahel, de l’Atlantique au Dar­four, et con­nu sous de mul­ti­ples autres noms (poular, toucouleur, ful­fuldé, etc.).

Il est par­fois dif­fi­cile de définir ce qu’est une langue du fait de la présence de dialectes, comp­tés ou non comme des langues dis­tinctes. Le nom­bre de langues par pays est par­fois sur­prenant : l’archipel mélanésien du Van­u­atu compte plus de cent langues pour moins de 100 000 habi­tants. Dans le Cau­case, la république du Dagh­es­tan compte une quar­an­taine de langues. La langue par­lée dans le haut d’une val­lée n’est générale­ment pas com­prise en aval mais les habi­tants qui sont for­cés de descen­dre au marché par­lent les langues situées en aval. L’inverse est plus rare car ceux qui vivent en aval n’ont guère de rai­son de se per­dre dans les hautes vallées.

Les langues nais­sent bien sûr en fonc­tion d’un besoin de com­mu­ni­ca­tion, mais l’on estime que sur les 500 000 à 2 mil­lions d’années qu’a vécu l’humanité, seules les dernières 100 000 ont con­nu le lan­gage articulé.

REPÈRES
Parce qu’elle craig­nait pour l’unité de la Nation, la IIIe République s’est com­portée d’une manière par­faite­ment « lin­gui­cide » en inter­dis­ant les langues locales à l’école et dans les admin­is­tra­tions. La Bre­tagne par­lait deux langues, le bre­ton et le gal­lo, qui sont en voie de dis­pari­tion. Aujourd’hui on ne compte que 4 000 enfants dans les écoles diwan sur 400 000 enfants bre­tons sco­lar­isés et le gal­lo n’existe plus qu’à l’état de traces. Rap­pelons que le bre­ton bien qu’apparenté au gaulois n’en est pas le descen­dant mais provient du gal­lois (et non du gaélique, plus archaïque).

Combien de langues dans un passé lointain ?

Aujourd’hui, on con­state la dis­pari­tion rapi­de de nom­breuses langues. Il y en a eu donc bien plus dans le passé, mais com­bi­en ? Par­tant du fait qu’à l’âge de pierre, où vivent encore cer­taines tribus, une langue ne se pra­tique pas par plus d’un mil­li­er d’individus, on peut penser qu’il y avait déjà 3 000 langues, comme aujourd’hui, quand la Terre ne comp­tait qu’environ 3 mil­lions d’âmes. Les démo­graphes esti­ment que ce nom­bre était atteint il y a env­i­ron 40 000 ans. Depuis, les hommes se sont mul­ti­pliés et les langues aus­si. Il y en a eu peut-être une cen­taine de mil­liers avant que ce nom­bre décroisse à la suite de la con­sti­tu­tion de grands ensem­bles comme les empires de l’Antiquité, fac­teurs d’unification linguistiques.

En tout cas, il n’y a guère de pos­si­bil­ité d’une « archéolo­gie » des langues. Les langues observées sur les péri­odes les plus longues sont le grec et le chi­nois, ce qui nous fait remon­ter à guère plus de trois mille ans. Nous con­sta­tons que les langues peu­vent se class­er en grandes familles mais il est plus qu’hypothétique de chercher à savoir com­ment ces grands groupes lin­guis­tiques se sont for­més et encore plus s’ils ont été jadis parents.

Écri­t­ure et numération
Il y a aujour­d’hui env­i­ron 25 sys­tèmes d’écri­t­ure, mais l’écri­t­ure latine est très prépondérante, elle représente 75 % des écrits mod­ernes. Les autres écri­t­ures les plus courantes sont en Europe le grec et le cyrillique (Russie, Ukraine, Biélorussie, Bul­gar­ie, Ser­bie). En Afrique l’arabe et l’amharique (Éthiopie). En Asie l’arabe, l’hébreu, les écri­t­ures indi­ennes : devana­gari, ben­gali, gur­mukhi, tamoul, malay­alam, tel­ugu… les écri­t­ures bir­manes, thaïes, khmères…

Le chi­nois a une écri­t­ure idéo­graphique sans rap­port avec la phoné­tique (ce sont les idéo­grammes qui font l’u­nité de la Chine, mais les langues par­lées : man­darin, shang­haïen, can­ton­ais… sont très dif­férentes), le japon­ais, écri­t­ure mixte avec deux sys­tèmes syl­labiques, le katakana pour les mots étrangers et le hira­gana pour la langue ordi­naire con­traste avec le sys­tème alphabé­tique de la langue coréenne.

Les numéra­tions sont le plus sou­vent à base 10, mais il y en a à base 5 et à base 20. N’ou­blions pas la remar­quable numéra­tion à base 60 des anciens Baby­loniens, numéra­tion qui leur a per­mis un développe­ment sci­en­tifique très impor­tant et qui nous a été léguée dans la divi­sion du temps (heures, min­utes, sec­on­des) et dans celle des angles (degré, minute, sec­onde). Le mot ” sec­onde ” vient d’ailleurs de ” la sec­onde divi­sion sex­agési­male de l’heure, du degré… ” Cette divi­sion se pour­suiv­ait autre­fois avec les mots tierce, quarte, quinte, et jusqu’au XVIIIe siè­cle les cal­culs des astronomes et de la plu­part des sci­en­tifiques se fai­saient en base 60 (ain­si le nom­bre pi = 3, 08. 29. 44. 00. 47. 25. 53. 07. 25 cal­culé vers l’an 1400 par le math­é­mati­cien per­san Al Kashi. Tous les chiffres sont exacts).

Les grands groupes de langues

Depuis plus d’un siè­cle, on a con­staté la par­en­té des langues dites indo-européennes. Par­mi elles, on compte les langues romanes (dont le français), les langues ger­maniques, les langues celtes, les langues slaves et les langues indo-irani­ennes. On illus­tre sou­vent cette par­en­té en com­para­nt les noms de base (nom­bres, noms de par­en­té, etc.). C’est une réal­ité mais les vocab­u­laires des langues s’échangent facile­ment, même entre deux groupes lin­guis­tiques dif­férents. Ce qui est le plus sta­ble dans une langue, c’est sa gram­maire et sa phoné­tique. Quant à l’écriture, elle est arbi­traire et j’ai vu un texte de français écrit en let­tres arabes par des islamistes désir­ant mon­tr­er que notre con­ver­sion ne poserait pas de prob­lème, même pour écrire… !

Les langues européennes

— Langues latines ou romanes (mater­nelles pour 540 mil­lions d’hommes) : espag­nol, por­tu­gais, français, ital­ien, roumain-mol­dave, catalan.

— Langues ger­maniques (mater­nelles pour 480 mil­lions d’hommes) : anglais, alle­mand, néer­landais, afrikaans, sué­dois, danois, norvégien, islandais.

— Langues slaves (300 mil­lions) : russe, ukrainien, polon­ais, ser­bo-croate, tchèque, bul­gare, macé­donien, biélorussien, slo­vaque, sorabe (en Alle­magne orientale).

— Langues finno-ougri­ennes (20 mil­lions) : hon­grois, finnois et estonien.

— Langues indo-européennes divers­es (18 mil­lions) : grec, arménien, albanais, ossète.

— Langues baltes (5 mil­lions) : litu­anien, let­ton (et vieux prussien, disparu).

— Langues cau­casi­ennes (7 mil­lions) : géorgien, tcherkesse, abk­haze, tchétchène…

Les langues de l’Asie et du Moyen-Orient

Par ordre décrois­sant du nom­bre des locu­teurs et par­lées par au moins dix mil­lions d’hommes.

— Langues sino-tibétaines :
langues chi­nois­es (1 300 millions).

— Langues indo-européennes (800 mil­lions) : Inde, Pakistan…

— Langues agglu­ti­nantes (nom­breuses suf­fix­a­tions, 300 mil­lions) : turc, japon­ais, coréen, mongol.

— Langues malayo-polynési­ennes (300 mil­lions) : Indonésie, Malaisie, Philippines.

— Langues dravidiennes :
sud de l’Inde (200 millions).

— Langues sémito-chamitiques :
arabe (140 mil­lions) et hébreu.

Les langues d’Afrique 

Par ordre décrois­sant du nom­bre des locuteurs.

— Langues ban­toues, dans l’Afrique aus­trale et cen­trale, au sud de l’équa­teur (110 millions).

— Langues sémi­to-chami­tiques (90 mil­lions) : arabe du Maghreb, berbère…

— Langues kwa, à sys­tème tonal très mar­qué, du golfe de Guinée (50 mil­lions) : baoulé, fon…

— Langues de l’Ouest africain (20 mil­lions) : wolof, peul, sérère, diola…

— Langues mandé (10 mil­lions) : bam­bara, dogon, dioula…

— Langues nilo­tiques (6 mil­lions) : mas­saï, din­ka, karimojong…

— Langues isolées (2 millions).

Près de la moitié des Africains sub­sa­hariens ont pour langue mater­nelle une langue par­lée par moins d’un mil­lion de locuteurs.
Ain­si les Soninkés du Mali, du Séné­gal et de Mau­ri­tanie ne sont guère que 500 000 en Afrique, mais ils sont près de 100 000 en France, à tel point que les autres immi­grés africains appren­nent sou­vent le soninké !
Enfin, le mal­gache, langue malayo-polynési­enne, compte 11 mil­lions de locuteurs.


Le deux­ième groupe lin­guis­tique le plus impor­tant après l’indo-européen est celui des langues sino-tibé­taines. Vien­nent ensuite une série de groupes tour­nant autour de 200 mil­lions de locu­teurs comme les langues sémi­tiques (arabe, hébreu, amharique…), les langues tur­co-mon­goles, les langues de la famille indonési­enne et polynési­enne, les langues dra­vi­di­ennes (au sud de l’Inde). Cepen­dant, il existe bien d’autres groupes (trois dans le seul Cau­case) ou des langues isolées (basque, bouroushas­ki au Pak­istan, les langues à clics des Hot­ten­tots, etc.). Les rap­ports de force des langues sont essen­tielle­ment des rap­ports démo­graphiques et poli­tiques, mais il y a tout de même quelques élé­ments pro­pre­ment linguistiques.

Le russe a emprun­té nom­bre de mots hol­landais pour la marine et de mots français dans de nom­breux domaines (poli­tique, nour­ri­t­ure, mathématiques). 

Le français reste une langue de com­mu­ni­ca­tion, langue sec­onde de nom­breux peu­ples, et joue un rôle bien plus impor­tant que telle ou telle langue indi­enne comp­tant pour­tant plus de locu­teurs. Mon livre, Les lan­gages de l’humanité, s’est effor­cé de présen­ter toutes les orig­i­nal­ités des divers sys­tèmes lin­guis­tiques : façon de mar­quer ou non le pluriel des noms, les temps des verbes, etc. Le vocab­u­laire, pour sa part, est très volatil et l’on ne compte plus les emprunts, même les plus inat­ten­dus : l’Australie nous a don­né kan­gourou, boomerang, koala… L’Amérique pré­colom­bi­enne : choco­lat, ocelot, cac­ahuète, jaguar, etc. Bien sûr, entre langues proches, cela devient inextricable.

LES DOUZE LANGUES LES PLUS PARLÉES DANS LE MONDE
(en mil­lions de locuteurs)

Le minus­cule archipel mélanésien du Van­u­atu compte plus de cent langues à lui tout seul.
Langue Locu­teurs de langue maternelle Locu­teurs de langue seconde Total
Mandarin  900 300 1200
Anglais 350 250 600
Hindi-ourdou 320 100 420
Espagnol 315 15 330
Russe 165 120 285
Indonésien-malais 50 140 190
Portugais 155 20 175
Arabe 140 30 170
Bengali 150 0 150
Français 75 55 130
Japonais 125 0 125
Allemand 90 10 100


À la Renais­sance, le français se noy­ait dans l’italien. Au Siè­cle des lumières, le français envahis­sait tout, même le russe. Ce dernier a don­né tout le vocab­u­laire mod­erne aux langues de l’Asie cen­trale, comme le mot pour « gare », vokzal, qui vient lui-même de la ville bri­tan­nique de Vaux­hall où l’on fab­ri­quait des locomotives.

Pour la phoné­tique, la diver­sité est égale­ment éton­nante. Le polynésien a très peu de con­sonnes et quan­tité de voyelles. L’arabe, c’est le con­traire. Les tons du chi­nois exis­tent aus­si dans bon nom­bre de langues africaines, surtout celles du golfe du Bénin. Il y a eu même des langues sif­flées pour com­mu­ni­quer d’une mon­tagne à l’autre, aux Canaries, dans les Pyrénées ou en Turquie…

Les nom­bres ci-dessus, qui con­cer­nent la fin du vingtième siè­cle, ne peu­vent pré­ten­dre à une grande précision.

Cet arti­cle est extrait d’un exposé présen­té au Groupe X‑Dé­mo­gra­phie-économie-pop­u­la­tion.

Quelques ques­tions
 
Le monde va-t-il vers une seule langue com­mune ou plutôt vers qua­tre ou cinq grandes langues ?
Franche­ment, je ne le pense pas, les langues n’ar­rê­tent pas d’évoluer et de se scinder. Ain­si au Gabon, où il y a une quar­an­taine de langues, le français est désor­mais oblig­a­toire dans toutes les écoles mais l’on voit naître une langue nou­velle : le fran­co-gabonais ! De même il y a désor­mais des dic­tio­n­naires anglo-australiens…
 
La com­mu­nauté lin­guis­tique est-elle plus impor­tante que les autres élé­ments pour la solid­ité et la sta­bil­ité d’une com­mu­nauté nationale ?
Sans aucun doute, la plu­part des nations se sont forgées sur une base lin­guis­tique et la diver­sité lin­guis­tique des États africains vient certes de la mul­ti­tude lin­guis­tique de l’Afrique mais aus­si bien sûr de leur for­ma­tion arti­fi­cielle au con­grès de Berlin en 1885. Cette diver­sité con­tribue mal­heureuse­ment beau­coup à leur instabilité.
 
En quoi la col­lec­tion ” Par­lons X ” est-elle dif­férente de la ” Méth­ode Assim­il ” ?
Elle n’a rien à voir. En fait quand on donne pour titre Par­lons wolof ou Par­lons man­darin, on pour­rait aus­si écrire ” Par­lons du wolof ou du man­darin ” et cha­cun de ces livres com­porte un exposé de l’his­toire locale et four­mille de don­nées cul­turelles. Ces livres ont de cent à six cents pages et on en vend sept cents en moyenne, ce qui est net­te­ment au-dessus de l’équili­bre économique. L’essen­tiel, pour écrire l’un de ces livres, est de trou­ver un homme cul­tivé et ent­hou­si­aste venu du pays con­cerné. Ses opin­ions poli­tiques ou religieuses influ­ent en général fort peu sur la qual­ité du livre. Je pense que ces livres con­tribuent à la dig­nité des immi­grants et je suis heureux de diriger cette collection.
 
Pou­vez-vous dire quelques mots des langues amérindiennes ?
Les langues amérin­di­ennes (le nahu­atl des Aztèques, le quechua des Incas, la trentaine de langues mayas, le mapudun­gu du Chili (arau­can), le nava­jo aux États-Unis, créé au Cana­da, etc.) présen­tent la même diver­sité que celles des autres con­ti­nents. Leur exten­sion plus ou moins grande reflète les vicis­si­tudes de l’his­toire et des empires pré­colom­bi­ens, exacte­ment comme ce qui s’est passé dans l’An­cien Monde.
 
Que devient l’espéranto ?
Il y a aujour­d’hui cinq ou six mil­lions d’e­spéran­tistes dans le monde, dont beau­coup de Chi­nois, mais l’on peut dire que cette expéri­ence se lim­ite à des cer­cles d’initiés.
 
Que pensez-vous du latin et des langues mortes ?
Les langues vivent plus ou moins longtemps et finis­sent par mourir, la plu­part sans sépul­ture, et notre époque voit beau­coup de dis­pari­tions. L’al­phabéti­sa­tion y est pour beau­coup, elle favorise les grandes langues aux dépens des petites. Depuis quelques décen­nies, les langues africaines, même mineures, se dotent de doc­u­ments écrits (manuels, dic­tio­n­naires, contes…).

Commentaire

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Fab­rice Fliporépondre
29 avril 2019 à 18 h 28 min

Je cite : “Ain­si au Gabon, où il y a une quar­an­taine de langues, le français est désor­mais oblig­a­toire dans toutes les écoles mais l’on voit naître une langue nou­velle : le fran­co-gabonais ! “. Si je compte bien, de 40 langues on passerait donc à 1 : le fran­co-gabonais. Cette per­spec­tive de diminu­tion des langues est celle des lin­guistes : http://www.axl.cefan.ulaval.ca/Langues/2vital_mortdeslangues.htm Les caus­es sont explic­a­bles. Les langues con­tin­ueront d’évoluer mais le nom­bre de locu­teurs d’un même code ne cesse de grandir, en par­tie pour des caus­es tech­niques (l’écrit empêche l’évo­lu­tion à la vitesse de l’o­ral ; le numérique freine encore plus etc. par effet de lock-in lin­guis­tique). L’avenir ne me sem­ble donc pas aus­si dif­fi­cile à anticiper que pro­posé par l’au­teur : si les ten­dances per­sis­tent les lin­guistes ont rai­son de prévoir la dis­pari­tion d’au moins la moitié des langues actuelles.

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