Histoire d’eau

Dossier : ExpressionsMagazine N°656Par : Guillaume LE BORGNE(07)

Cinq août. Dix-neuf heures, ou pas loin. Sur cette crique de la côte finistérienne où nous allons depuis toujours je crois. J'ai sept ans. Comme Raison, m'a-t-on dit au marché ce matin, en souriant.

La mer est haute et finit d'avaler la plage, poussant ses derniers occupants hors du lieu. Nous sommes restés, mes parents, mes frères et moi. Eux sortent tout juste de l'eau, et se réchauffent en arpentant la fine bande de sable sec, une serviette sur le dos, ou en escaladant quelques rochers. Nous allons bientôt rentrer nous aussi. Je n'ai pas envie de partir. Aujourd'hui encore, j'ai regardé les autres sauter du plongeoir, qui me défie encore de sa froide ignorance, à vingt ou trente mètres du bord. Je sais pourtant nager. Oui, mais lorsque je perds pied, la panique à peine naissante me ramène en arrière.

Il faut y aller. Aujourd'hui. Montrer à ce plongeoir qui ne s'y attend pas que je peux conquérir son échelle et son toit.

Je m'approche de l'écume, et me fais une idée du cap à tenir, des courants à braver. Il me semble que le vent s'est levé. L'océan massif et opaque a tout l'air d'un mangeur d'hommes, et le ciel d'un impossible gris me rappelle des siècles que je n'ai pas connus.

Un coup d'œil vers la famille. Pas encore habillés : il me reste du temps, mais je dois faire vite. Je marche sans m'en rendre compte et m'immerge peu à peu, la tête toujours droite vers l'objectif. Le liquide est glacial, s'accélère mon souffle. Je me lance en avant et débute une brasse dont chaque mouvement me plonge dans le présent. J'avance d'abord rapidement, sûr de mes mouvements. Bientôt le point critique, après lequel il sera trop tard pour faire demi-tour. Surtout ne pas sonder le fond, encore moins se retourner. Le plongeoir s'est un peu rapproché, mais rien n'est encore gagné. Je respire plus que je ne nage, et ressens des frissons jusqu'autour de mon crâne.

Les derniers mètres sont une injure à la brasse coulée, mais peu importe : je suis arrivé.

Je grimpe sans attendre l'échelle du muet fort de bois, qui semble peu perturbé par mon exploit. Tout compte fait, il devait savoir que je viendrais, qu'aujourd'hui, enfin, j'oserais. Arrivé au sommet de l'édifice, je m'approche du vide, et, me tenant aux montants, je lève enfin la tête : il n'y a plus que le gris, l'horizon sans épaisseur, et moi. Un goéland passe, virevolte dans le vent tournoyant, et me voici de nouveau seul.

J'ai froid. Bientôt, je me retournerai. Sans doute me fera-t-on signe, de loin, qu'il est l'heure d'y aller. Ne pas se retourner. Pas encore.

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