Henri Becquerel, un Polytechnicien dans l’Histoire

Dossier : Libres ProposMagazine N°526 Juin/Juillet 1997
Par Jean-Louis BASDEVANT

Une remar­quable expo­si­tion orga­ni­sée à la biblio­thèque de l’X sur le thème « Hen­ri Bec­que­rel, prix Nobel, poly­tech­ni­cien » a célé­bré, du 12 octobre au 30 novembre 1996, le cen­te­naire de la décou­verte de la radio­ac­ti­vi­té. Elle a été inau­gu­rée par une confé­rence pro­non­cée à l’oc­ca­sion de la pré­sen­ta­tion au Dra­peau de la pro­mo­tion 1995. En 1903, le troi­sième prix Nobel de phy­sique était décer­né pour moi­tié à Hen­ri Bec­que­rel, pour moi­tié à Pierre et Marie Curie, pour la décou­verte de la radio­ac­ti­vi­té. Ce phé­no­mène et ses consé­quences ont direc­te­ment mar­qué l’his­toire du XXe siècle. Hen­ri Bec­que­rel l’a­vait décou­vert, Pierre et Marie Curie en avaient mon­tré l’im­por­tance et l’é­ten­due. La forte per­son­na­li­té de Marie Curie, la véri­table légende qui s’at­tache à son nom, et la sta­ture scien­ti­fique excep­tion­nelle de Pierre Curie, mort pré­ma­tu­ré­ment en 1906 dans un acci­dent de la cir­cu­la­tion, ont un peu mas­qué la part pre­mière d’Hen­ri Bec­que­rel dans cette découverte.
À cela s’a­joute une série de pré­ju­gés à l’é­gard de la per­son­na­li­té scien­ti­fique de Bec­que­rel. Ces pré­ju­gés sont par­ti­cu­liè­re­ment sen­sibles dans la lit­té­ra­ture scien­ti­fique fran­çaise, on ne les retrouve pas, bien au contraire, dans les textes anglo-saxons. On donne par­fois de lui l’i­mage d’un phy­si­cien chan­ceux, qui en déve­lop­pant par hasard des plaques pho­to­gra­phiques sup­po­sées vierges, a trou­vé sans le vou­loir un phé­no­mène impor­tant. C’est mécon­naître la rigueur et la pers­pi­ca­ci­té d’un expé­ri­men­ta­teur d’ex­cep­tion. Un phy­si­cien héri­tier d’une longue tra­di­tion fami­liale, qui se démar­quait légè­re­ment de la grande tra­di­tion des phy­si­ciens et mathé­ma­ti­ciens issus de l’X au XIXe siècle. Cet homme modeste et tran­quille fait par­tie de la gloire de l’X. Il lui a valu son pre­mier prix Nobel de phy­sique, le seul jus­qu’à pré­sent. Le des­tin l’a pla­cé au car­re­four de plu­sieurs che­mins de la science et de l’his­toire. Ce bref récit rap­pelle les étapes et le contexte de sa découverte.

Henri Becquerel en 1890
Hen­ri BECQUEREL en 1890  © Col­lec­tion particulière

Le lun­di 24 février 1896, dans une brève com­mu­ni­ca­tion à l’A­ca­dé­mie des sciences1, Hen­ri Bec­que­rel fait part à ses col­lègues d’une obser­va­tion très atten­due. Il a soi­gneu­se­ment enve­lop­pé dans du car­ton noir des plaques pho­to­gra­phiques, ache­tées à l’u­sine des frères Lumière, qui pro­duit 15 mil­lions de plaques pho­to­gra­phiques par an. Il les a recou­vertes de lamelles cris­tal­lines de sul­fate double d’u­ra­nium et de potas­sium, et a expo­sé le tout au soleil sur le bord de sa fenêtre. Cinq heures plus tard, en déve­lop­pant ses plaques, for­te­ment pro­té­gées de la lumière du soleil, Bec­que­rel a décou­vert qu’elles étaient impres­sion­nées. Un rayon­ne­ment invi­sible est capable de tra­ver­ser le car­ton noir. Si l’on inter­pose des objets métal­liques entre le sel d’u­ra­nium et la plaque, on voit leur sil­houette se des­si­ner sur les cli­chés. Les maté­riaux sont plus ou moins opaques à des rayons invi­sibles. Le court rap­port de Bec­que­rel est fac­tuel, presque laconique.

Hen­ri Bec­que­rel a 43 ans. Il est entré à l’X en 1872, en est sor­ti dans le Corps des Ponts et Chaus­sées. C’est un homme modeste et doux. La com­mu­nau­té scien­ti­fique appré­cie sa culture, son expé­rience et la finesse de son juge­ment, mais on voit davan­tage en lui un conti­nua­teur plu­tôt qu’un créa­teur. On le consi­dère sur­tout comme le porte-parole d’une tra­di­tion. Il est le troi­sième membre de la dynas­tie des Bec­que­rel qui, depuis le début du siècle, se suc­cèdent tant à l’A­ca­dé­mie qu’au Muséum2.

Son grand-père Antoine-César (1788−1878, X 1806), après avoir com­bat­tu dans la guerre d’Es­pagne de 1810 à 1812, s’é­tait lan­cé dans la phy­sique. Il y avait lais­sé une oeuvre consi­dé­rable, notam­ment sur l’élec­tri­ci­té. Élu à l’A­ca­dé­mie des sciences en 1829, il avait col­la­bo­ré avec Ampère, Gay-Lus­sac et Biot, et cor­res­pon­dait fré­quem­ment avec Fara­day. Son père, Alexandre-Edmond (1820−1891), reçu à l’É­cole nor­male supé­rieure et à l’X, avait pré­fé­ré démis­sion­ner pour deve­nir l’as­sis­tant de son propre père au Muséum. Élu à l’A­ca­dé­mie des sciences en 1863, il avait fait des tra­vaux impor­tants en élec­tri­ci­té, en magné­tisme et en optique. Il avait étu­dié les réac­tions pho­to­chi­miques, était deve­nu un maître de la pho­to­gra­phie. Il avait le pre­mier mis en évi­dence la par­tie ultra­vio­lette du spectre solaire. Il était un expert mon­dial en matière de phé­no­mènes de luminescence.

Hen­ri Bec­que­rel est pro­fes­seur à l’X depuis l’an­née pré­cé­dente, mais sa nomi­na­tion a déclen­ché l’in­di­gna­tion de son col­lègue Alfred Cor­nu (X 1860) pré­sident de l’A­ca­dé­mie des sciences, qui ne lui trouve pas suf­fi­sam­ment d’au­to­ri­té scien­ti­fique. Il a tra­vaillé sur un sujet qui pas­sionne : l’ac­tion directe du champ magné­tique sur le rayon­ne­ment ; il n’a pas obte­nu de résul­tat notable. Il a fait son tra­vail de thèse sur l’ab­sorp­tion de la lumière par les cris­taux ani­so­tropes. Un an après avoir sou­te­nu sa thèse de doc­to­rat en 1888, il est élu à l’A­ca­dé­mie des sciences ! Depuis sa thèse, Hen­ri Bec­que­rel a sérieu­se­ment délais­sé la recherche et pré­fère se consa­crer à ses ensei­gne­ments, à l’X et au Muséum.

La décou­verte de la radio­ac­ti­vi­té est indis­so­ciable de celle des rayons X. Au moment où l’A­ca­dé­mie prend connais­sance des obser­va­tions de Bec­que­rel, elle est en grande effer­ves­cence. Depuis plu­sieurs semaines, on ne parle que de lumière, de pho­to­gra­phie et de rayons X. Le lun­di 20 jan­vier, en effet, en fin de séance, Arsène d’Ar­son­val a fait décou­vrir à ses col­lègues une pho­to­gra­phie qu’ils n’ont jamais ima­gi­née. Elle a été envoyée par deux méde­cins, Paul Oudin et Tous­saint Bar­thé­lé­my. On y voit les os à l’in­té­rieur d’une main vivante. Le cli­ché a été obte­nu par Wil­helm Conrad Rönt­gen à Würtz­burg. La main est celle de sa femme.

C’est quelques mois plus tôt que Rönt­gen a décou­vert ces rayon­ne­ments invi­sibles et péné­trants, qu’il nomme de la lettre de l’in­con­nu, « X‑strahlen », les rayons X. Il s’est inté­res­sé aux étranges rayons catho­diques qui se pro­pagent dans le vide à l’in­té­rieur du tube de Crookes, ancêtre de notre actuel tube de télé­vi­sion. On s’in­ter­roge beau­coup, à cette époque, sur la nature de ces rayons élec­triques : est-ce que ce sont des ondes, ou bien des cor­pus­cules ? En 1894, ses maîtres, Hertz et Lenard, ont consta­té que les rayons catho­diques peuvent tra­ver­ser un hublot métal­lique pla­cé sur la paroi du tube. Lenard a donc déci­dé de les étu­dier en eux-mêmes, à la sor­tie. Pour pro­té­ger la zone expé­ri­men­tale de tout rayon­ne­ment lumi­neux, il barde le tube et le hublot de feuilles opaques de plomb et d’étain.

Le 8 novembre 1895, Rönt­gen répète ces expé­riences. Il suit très exac­te­ment la pro­cé­dure expé­ri­men­tale de Lenard à un détail près. On ne sait pour­quoi, c’est avec du car­ton noir et non du plomb qu’il enve­loppe le tube3. Il y a là, sur la table, loin du tube, un écran enduit sur une de ses faces de pla­ti­no-cya­nure de baryum fluo­res­cent. À sa stu­pé­fac­tion, à chaque décharge du tube cet écran devient lumi­nes­cent, et cela même s’il est à plus de deux mètres. Un rayon­ne­ment invi­sible incon­nu semble fil­trer au tra­vers du car­ton noir pour aller exci­ter la fluo­res­cence de l’écran.

Rönt­gen devient fébrile, il est inquiet, « C’est une chose si extra­or­di­naire qu’on va dire que je suis deve­nu fou ! » Ce qu’il voit est tel­le­ment stu­pé­fiant que, pour se convaincre lui-même, il recom­mence l’ex­pé­rience des dizaines de fois. Ces rayons sont-ils vrai­ment péné­trants, peuvent-ils véri­ta­ble­ment tra­ver­ser la matière ? En inter­po­sant sa main entre le tube et l’é­cran, il voit se des­si­ner les os de ses pha­langes, entou­rés de la pénombre de ses chairs. Les corps sont plus ou moins opaques à ces rayons incon­nus. Il prend sa femme à témoin, et, pour convaincre le monde de la réa­li­té de ce qu’il voit, il fixe ces images sur des plaques pho­to­gra­phiques. « J’ai des pho­to­gra­phies de l’ombre des os de la main, d’un ensemble de poids enfer­més dans une boîte ! » écrit-il. Ces images de l’in­vi­sible frappent l’i­ma­gi­na­tion. En quelques années, les hôpi­taux s’é­quipent. Le Kai­ser s’en fait faire une démons­tra­tion personnelle.

Lors­qu’ils découvrent la radio­gra­phie, le lun­di 20 jan­vier, les aca­dé­mi­ciens sont émer­veillés. Le mathé­ma­ti­cien Hen­ri Poin­ca­ré (X 1873) a reçu un exem­plaire de l’ar­ticle de Rönt­gen4, la phy­sique le pas­sionne. Il y a là Hen­ri Bec­que­rel, qui, fas­ci­né comme Poin­ca­ré, s’in­ter­roge sur le point d’é­mis­sion de ces rayons invi­sibles. Poin­ca­ré fait remar­quer que la réponse se trouve dans l’ar­ticle de Rönt­gen :« Il est cer­tain que l’en­droit de la paroi qui a la plus vive fluo­res­cence doit être consi­dé­ré comme le centre prin­ci­pal d’où les rayons X rayonnent dans toutes les direc­tions. » Les rayons X sont émis au point d’im­pact des rayons catho­diques sur le verre, où l’on observe une vive fluo­res­cence5.

Fluo­res­cence, le mot clé est pro­non­cé. Les phé­no­mènes de lumi­nes­cence des corps ont tou­jours fas­ci­né. La phos­pho­res­cence, qui per­siste plus long­temps, et la fluo­res­cence d’une durée très brève sont des émis­sions lumi­neuses que cer­tains corps pro­duisent après avoir eux-mêmes été éclai­rés6. La pre­mière ques­tion que se posent Bec­que­rel7 et Poin­ca­ré8 est de savoir s’il n’y a pas un lien entre les rayons X et la fluo­res­cence. Se peut-il que les rayons de Rönt­gen accom­pagnent d’autres phé­no­mènes de lumi­nes­cence, ou de fluo­res­cence, quelle qu’en soit la cause ?

Par tra­di­tion fami­liale, Hen­ri Bec­que­rel est mieux pla­cé que qui­conque pour mener à bien cette ana­lyse. Son grand-père Antoine-César s’é­tait pris de pas­sion pour la phos­pho­res­cence lors d’un voyage à Venise, en décou­vrant le spec­tacle de la lagune, illu­mi­née par des algues phos­pho­res­centes. Cette pas­sion l’a­vait mené jus­qu’à éle­ver des vers lui­sants, et sur­tout à faire col­lec­tion de miné­raux phos­pho­res­cents. Son père, Alexandre-Edmond était un maître en la matière. Les corps qu’il avait le plus étu­diés dans ce domaine étaient les sels d’u­ra­nium, dont il pos­sé­dait une grande quan­ti­té. Il avait construit un ingé­nieux phos­pho­ro­scope pour mesu­rer l’in­ten­si­té et la durée de la phos­pho­res­cence9, et il avait notam­ment obser­vé que les sels d’u­ra­nium avaient une phos­pho­res­cence beau­coup plus forte que tous les autres corps.

Hen­ri Bec­que­rel tente, dès le len­de­main, de véri­fier si les sub­stances fluo­res­centes émettent des rayons X pen­dant leur fluo­res­cence. Il n’est pas le seul à ten­ter l’ex­pé­rience. Ses pre­miers essais sont des échecs. Mais, au bout de quelques jours, il pense à uti­li­ser des sels d’u­ra­nium. Pour­quoi de l’u­ra­nium ? Chance, intui­tion géniale, a‑t-on dit, la longue tra­di­tion fami­liale y est évi­dem­ment pour beau­coup. « Les résul­tats de Rönt­gen ne jus­ti­fiaient pas vrai­ment cette idée, dira-t-il plus tard, mais les sels d’U­rane pos­sé­daient des pro­prié­tés de lumi­nes­cence très extra­or­di­naires, et il était véri­ta­ble­ment ten­tant de pro­cé­der à cette investigation. »

Il pos­sède une quan­ti­té notable de ces com­po­sés d’u­ra­nium, qui ne sont jusque-là que des curio­si­tés, sans grande appli­ca­tion. L’u­ra­nium ne pré­sen­tait guère d’autre inté­rêt à l’é­poque. Il avait été décou­vert en 1789 par le chi­miste alle­mand Mar­tin Kla­proth qui l’a­vait bap­ti­sé en l’hon­neur de la pla­nète Ura­nus. En 1841, Eugène Péli­got avait mon­tré que le corps iso­lé par Kla­proth était un oxyde d’u­ra­nium, et avait iso­lé le métal lui-même. On uti­li­sait les sels d’u­ra­nium comme colo­rants dans les céra­miques, mais il trou­vait peu d’ap­pli­ca­tions lorsque, en 1869, il avait glo­rieu­se­ment pris la 92e et der­nière place dans le tableau pério­dique de Mendeleïev.

D’où la note du 24 février. Bec­que­rel sait que pour pro­vo­quer la fluo­res­cence d’un corps, on doit l’ex­po­ser à la lumière. Il faut expo­ser au soleil l’u­ra­nium, mais pas la plaque pho­to­gra­phique qui va détec­ter les rayons X. Il enve­loppe, par consé­quent, ses plaques dans du car­ton noir, et met les cris­taux de sels d’u­ra­nium par-des­sus. Après expo­si­tion, il constate que les plaques ont été impres­sion­nées. Tout semble confir­mer l’i­dée que l’u­ra­nium émet des rayons X pen­dant sa fluo­res­cence. Certes, les taches obser­vées sur les plaques pho­to sont bien ténues, beau­coup moins spec­ta­cu­laires que les images de Rönt­gen. Mais elles sont bel et bien présentes !

À ce moment, Bec­que­rel ne se doute pas que sa décou­verte n’est abso­lu­ment pas là. Sa décou­verte vient une semaine plus tard. Il veut répé­ter son expé­rience le 26 et le 27 février. Hélas ! Paris est recou­vert de nuages. Bec­que­rel aban­donne ses échan­tillons dans un tiroir, remet­tant son expé­rience à plus tard. Avant de reprendre ses tra­vaux, le dimanche 1er mars, il déve­loppe par acquit de conscience ses plaques pho­to­gra­phiques, dont tout laisse à pen­ser qu’elles sont vierges, l’u­ra­nium étant à l’a­bri du soleil. À sa stu­pé­fac­tion, elles sont, au contraire, for­te­ment impressionnées !

Dans la fin de sa com­mu­ni­ca­tion à l’A­ca­dé­mie10, le lun­di 2 mars, il réserve un coup de théâtre à ses col­lègues. « Les mêmes lames cris­tal­lines, pla­cées dans les mêmes condi­tions et au tra­vers des mêmes écrans, mais dans l’obs­cu­ri­té et à l’a­bri de l’ex­ci­ta­tion de radia­tions inci­dentes pro­duisent encore les mêmes impres­sions pho­to­gra­phiques. Le soleil ne s’é­tant pas mon­tré, j’ai déve­lop­pé les plaques pho­to­gra­phiques le 1er mars en m’at­ten­dant à trou­ver des images très faibles. Les sil­houettes appa­rurent, au contraire, avec une grande inten­si­té. » L’im­pres­sion de ses plaques est tota­le­ment indé­pen­dante de la fluo­res­cence de l’u­ra­nium. Le sel d’u­ra­nium émet des rayons péné­trants qu’il ait ou non été expo­sé à la lumière solaire.

« Les expé­riences que je pour­suis en ce moment pour­ront, je l’es­père, appor­ter quelques éclair­cis­se­ments sur ce nou­vel ordre de phé­no­mènes. » dit-il en conclu­sion. Un nou­vel ordre de phé­no­mènes en effet. Bec­que­rel pren­dra pro­gres­si­ve­ment conscience que sa décou­verte est un phé­no­mène majeur de la nature !

Sui­vons main­te­nant la démarche de l’ex­pé­ri­men­ta­teur. Ses pre­mières inves­ti­ga­tions sont des opé­ra­tions de contrôle, habi­tuelles à cette époque, pour éta­blir les effets élec­triques de ses rayon­ne­ments. Bec­que­rel découvre rapi­de­ment que, comme les rayons X, ses rayons ionisent l’air avoi­si­nant. Mais sa pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale est de com­prendre quelle exci­ta­tion est à l’o­ri­gine de l’ef­fet. La phos­pho­res­cence, la fluo­res­cence sont en effet pro­vo­quées par des exci­ta­tions lumi­neuses, les rayons X sont pro­vo­qués par l’im­pact des rayons catho­diques sur la matière. Quel est donc, dans le même cadre de pen­sée, l’agent exci­ta­teur res­pon­sable de l’é­mis­sion de ce rayon­ne­ment nouveau ?

Il main­tient quelques cris­taux dans l’obs­cu­ri­té, pen­sant qu’ils vont se désex­ci­ter, et ain­si deve­nir plus aptes à être exci­tés de nou­veau. À sa sur­prise, ils conservent tout leur pou­voir actif sur une durée bien supé­rieure à tout phé­no­mène de phos­pho­res­cence connu. Peut-on quand même éta­blir une rela­tion entre l’in­ten­si­té de la phos­pho­res­cence et ce rayon­ne­ment nou­veau ? Il essaie toute une série de cris­taux lumi­nes­cents. Seuls ceux qui contiennent de l’u­ra­nium émettent des rayon­ne­ments invi­sibles. Il traite chi­mi­que­ment des sels de nitrate d’u­ra­nium de façon à faire dis­pa­raître leur phos­pho­res­cence ; après le trai­te­ment, ces cris­taux conti­nuent d’é­mettre les rayon­ne­ments invi­sibles. Il essaie des cris­taux d’u­ra­nium non phos­pho­res­cents, ces der­niers émettent aus­si des rayon­ne­ments. Enfin, il essaie un disque d’u­ra­nium métal­lique, que lui a pré­pa­ré le chi­miste Hen­ri Mois­san, et constate que le métal est trois ou quatre fois plus actif que les sels.

Les sels d’u­ra­nium phos­pho­res­cents émettent spon­ta­né­ment des rayons péné­trants. Des com­po­sés d’u­ra­nium non fluo­res­cents donnent le même effet. Les maté­riaux fluo­res­cents sans ura­nium ne donnent pas d’ef­fet. Le 18 mai, à la fin de cette pre­mière cam­pagne d’in­ves­ti­ga­tions, Bec­que­rel annonce11 que la source de ces « rayons ura­niques » péné­trants, comme il les bap­ti­se­ra à la fin de 1896, l’agent « radio­ac­tif » (ce terme vien­dra plus tard, de Marie Curie) c’est, par consé­quent, l’U­ra­nium lui-même12, « J’ai donc été conduit à pen­ser que l’ef­fet était dû à la pré­sence de l’élé­ment ura­nium dans ces sels, et que le métal don­ne­rait des effets plus intenses que ses composés. »

Bec­que­rel est un expé­ri­men­ta­teur. Il a peu de goût pour les théo­ries, les siennes ou celles des autres. En revanche, la rigueur et la créa­ti­vi­té de sa démarche sont éton­nantes. Il a en per­ma­nence une atti­tude cri­tique sur tous ses résul­tats, sur toutes ses idées. Il est prêt à aban­don­ner toute spé­cu­la­tion, aus­si enthou­sias­mante soit-elle, face à la réa­li­té des faits. Ce ne sont que les faits qui l’in­té­ressent : les faits et leur enchaî­ne­ment logique.

Au départ, il agit de façon ration­nelle pour véri­fier une idée logique. Il sup­pose que les rayons X accom­pagnent la fluo­res­cence et veut le prou­ver. Cela fonc­tionne d’a­bord admi­ra­ble­ment. Sans sa per­sé­vé­rance, ce ne serait qu’un exemple, oublié main­te­nant, de la confir­ma­tion expé­ri­men­tale d’une idée fausse. Sa décou­verte sur­vient lors­qu’il démontre que le phé­no­mène qu’il a ima­gi­né n’existe pas ! La pre­mière décou­verte de Bec­que­rel est qu’un phé­no­mène n’existe pas, il en découvre alors un autre : la radio­ac­ti­vi­té. De fait, la phos­pho­res­cence des sels d’u­ra­nium était cau­sée par les rayons péné­trants qu’il avait mis en évi­dence, et non l’in­verse. Bec­que­rel a tour­né le dos à la phos­pho­res­cence familiale.

On se pose évi­dem­ment la ques­tion de savoir pour­quoi Bec­que­rel a éprou­vé le besoin de déve­lop­per des plaques vierges ? Pour­quoi ce geste ? Goût du détail, ins­pi­ra­tion géniale ? Crookes, qui était venu lui rendre visite ce dimanche 1er mars, est admi­ra­tif13 : c’est avant tout le réflexe d’un très grand phy­si­cien. Bec­que­rel a expli­qué qu’il s’at­ten­dait à trou­ver un faible effet : la phos­pho­res­cence dis­pa­raît pro­gres­si­ve­ment, c’é­tait une bonne occa­sion d’es­ti­mer l’é­mis­sion éva­nes­cente. Une décou­verte est tou­jours un coup de chance, mais celle-là est la preuve d’un coup d’oeil exem­plaire et d’un esprit tou­jours en éveil. La tra­di­tion fami­liale était pas­sée par là.

On mesure com­bien ce geste heu­reux a pu être envié, voire jalou­sé, par cer­tains contem­po­rains qui, sans doute, se jugeaient plus dignes que lui de béné­fi­cier de la main de la pro­vi­dence. Cer­tains iront jus­qu’à mettre en ques­tion la pater­ni­té de sa décou­verte. On chu­chote, par exemple, qu’A­bel Niepce, neveu de Nicé­phore, s’é­tait aper­çu en 1857 que du car­ton impré­gné de nitrate d’u­ra­nium voi­lait les plaques pho­to, et que les Bec­que­rel étaient au courant !

Entre le prin­temps 1896 et la fin de 1897, Bec­que­rel perd pro­gres­si­ve­ment de l’in­té­rêt pour ses rayons. À ses sept notes de 1896, suc­cèdent deux autres en 1897, puis pra­ti­que­ment plus rien. La com­mu­nau­té inter­na­tio­nale ne prend pas immé­dia­te­ment la mesure de sa décou­verte. Le phy­si­cien anglais Sil­va­nus P. Thomp­son a, d’ailleurs, fait une obser­va­tion sem­blable à la fin février 1896. Il a publié en juin14, et a nom­mé l’ef­fet « hyper­phos­pho­res­cence ». En appre­nant, par Stokes, les résul­tats de Bec­que­rel, il a aban­don­né ses inves­ti­ga­tions. Les rayons X occupent toute la scène scien­ti­fique. Ils donnent de bien meilleures images, et sont plus faciles à mani­pu­ler que l’u­ra­nium, une rare­té. Et puis, la décou­verte de Rönt­gen semble avoir ouvert la porte à toute une foule de rayon­ne­ments étranges, comme la lumière noire de Gus­tave Le Bon15. Les rayons ura­niques passent un peu inaper­çus. Bec­que­rel, lui-même, s’est tour­né vers un autre effet qui le fas­cine : l’ef­fet Zee­man, qui démontre l’ac­tion directe du magné­tisme sur la lumière !

Le deuxième souffle vient, on le sait, à par­tir de 1898, avec les tra­vaux de Pierre et Marie Curie et ceux de G. C. Schmidt, en Alle­magne, sui­vis par ceux de Ruther­ford, à Cam­bridge puis à Mont­réal, avec Sod­dy et Hahn, de Ram­say, en Angle­terre, d’An­dré Debierne, un proche des Curie, et de Paul Vil­lard à Paris, de Frie­drich Oskar Gie­sel, Meyer, von Schweid­ler, Elster et Gei­tel en Alle­magne. Marie Curie dis­pose d’un ins­tru­ment ori­gi­nal : l’élec­tro­mètre de Pierre Curie, qui uti­lise la pié­zo­élec­tri­ci­té16, et per­met de réa­li­ser des mesures de pré­ci­sion. La décou­verte que, par­mi les élé­ments connus, seul le tho­rium émet des rayons péné­trants, puis la décou­verte et la sépa­ra­tion du polo­nium et du radium, dont les rayon­ne­ments sont un mil­lion de fois plus intenses que ceux de l’u­ra­nium, donnent une impul­sion nou­velle et déter­mi­nante à la radioactivité.

Les résul­tats de Marie Curie ramènent Hen­ri Bec­que­rel à sa décou­verte. Il se lie aux Curie, dont il pré­sente les com­mu­ni­ca­tions à l’A­ca­dé­mie des sciences, et leur apporte son appui17. Pierre et Marie Curie lui prêtent du radium, avec lequel il fait de nou­velles expé­riences. Il entre­tient une cor­res­pon­dance fré­quente avec Pierre Curie ; ils publie­ront ensemble.

Pen­dant cette deuxième période, Hen­ri Bec­que­rel obtient une série de résul­tats, dont le plus mar­quant est sans doute l’i­den­ti­fi­ca­tion du rayon­ne­ment bêta. À la fin de 1899, ayant en tête les effets magné­to-optiques de ses tout pre­miers tra­vaux et l’ef­fet Zee­man, il veut étu­dier l’ef­fet d’un champ magné­tique sur les rayon­ne­ments émis par le radium. Une fois encore, il va faire volte-face par rap­port à son idée de départ. Il constate en effet qu’une par­tie des rayon­ne­ments radio­ac­tifs porte de l’élec­tri­ci­té, ce qu’au­cun rayon­ne­ment spon­ta­né n’a jamais fait. Il lui vient donc l’i­dée de fabri­quer des fais­ceaux de rayons char­gés, avec un col­li­ma­teur, et de mesu­rer leur déflexion par un champ magné­tique. C’est exac­te­ment ain­si qu’a pro­cé­dé J. J. Thom­son, deux ans plus tôt, quand il a prou­vé que les rayons catho­diques sont des fais­ceaux d’électrons.

Le 26 mars 1900, Bec­que­rel montre que les rayons du radium dévient de la même façon que les rayons catho­diques de Thom­son. Bec­que­rel démontre ain­si qu’une com­po­sante des rayon­ne­ments de la radio­ac­ti­vi­té, le rayon­ne­ment « bêta », consiste en une émis­sion d’élec­trons18. Pour la pre­mière fois, on trouve une for­mule mathé­ma­thique dans son tra­vail : RH = (m/e) v, qui donne le rayon de cour­bure de la tra­jec­toire d’une par­ti­cule de charge e et de masse m dans un champ magné­tique H. Il vient de réa­li­ser la pre­mière expé­rience moderne d’i­den­ti­fi­ca­tion d’une par­ti­cule élé­men­taire par la cour­bure de sa tra­jec­toire dans un champ magnétique.

Cette décou­verte fon­da­men­tale sera sui­vie, peu après, par celle des rayons alfa, noyaux d’hé­lium ioni­sé, de charge posi­tive et de grande masse, iden­ti­fiés par Ruther­ford et Sod­dy. Bec­que­rel man­que­ra de peu l’i­den­ti­fi­ca­tion de la com­po­sante neutre, les rayons gam­ma, plus péné­trante, sem­blable aux rayons X de Rönt­gen, que Paul Vil­lard met en évi­dence en 1900.

Les trois com­po­santes de la radio­ac­ti­vi­té sont ain­si iden­ti­fiées en 1900. Une décou­verte frap­pante, dans cette période, concerne l’éner­gie déga­gée. Bec­que­rel s’est tou­jours posé la ques­tion de savoir quelle est la source d’éner­gie res­pon­sable de ce nou­veau rayon­ne­ment. Il a sa part dans l’ex­pli­ca­tion, que l’on doit à Ruther­ford, de l’o­ri­gine ato­mique du phé­no­mène. C’est Pierre Curie qui, le pre­mier, s’a­per­çoit que cette éner­gie est consi­dé­rable. Il mesure qu’à masse égale, le radium dégage une éner­gie colos­sale, un mil­lion de fois supé­rieure à toute éner­gie de com­bus­tion connue, ce qui consti­tue la pre­mière recon­nais­sance de l’éner­gie nucléaire. C’est, dans ces décou­vertes, l’as­pect qui frap­pe­ra le plus l’at­ten­tion du public et des médias. En 1904, on peut lire dans le St Louis Post Dis­patch : « Un grain du mys­té­rieux radium sera mon­tré à l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle. Sa puis­sance est inima­gi­nable. Avec ce métal, tous les arse­naux du monde pour­raient être détruits. Il pour­rait rendre la guerre impossible ! »

Les effets bio­lo­giques de ce déga­ge­ment d’éner­gie, d’a­bord décou­verts par Wal­koff et Gie­sel, sont obser­vés par Bec­que­rel, encore une fois en expé­ri­men­ta­teur chan­ceux, si l’on peut dire. Pierre Curie lui a prê­té un échan­tillon de radium, dans une ampoule scel­lée ; Bec­que­rel met l’am­poule dans sa poche et rentre chez lui. Au bout de quelques heures il constate une rou­geur, qui se trans­forme en quelques jours en une plaie, sem­blable à une brû­lure. La bles­sure met long­temps à cica­tri­ser ; il y a une nécrose des tis­sus. Lors­qu’il fait part de cette obser­va­tion à Pierre Curie, ce der­nier fait l’ex­pé­rience, sur lui-même et sur son épouse, et se livre à des expé­riences plus radi­cales sur des cobayes. Bien­tôt, tous les phy­si­ciens du domaine se livrent à ce jeu dan­ge­reux. La radio­thé­ra­pie vient de naître ; Bec­que­rel et Curie publie­ront ensemble sur ce sujet en 1901.

Le des­tin a pla­cé Hen­ri Bec­que­rel à plu­sieurs char­nières de l’his­toire. Tout d’a­bord, la décou­verte de la radio­ac­ti­vi­té est un tour­nant excep­tion­nel parce qu’elle ouvre la voie à la phy­sique nucléaire, à l’éner­gie nucléaire, et à la phy­sique des par­ti­cules élé­men­taires. En 1911, Ruther­ford éta­bli­ra l’exis­tence des noyaux ato­miques. Le neu­tron sera iden­ti­fié par Chad­wick en 1932. En 1933, Fré­dé­ric et Irène Joliot-Curie décou­vri­ront la radio­ac­ti­vi­té arti­fi­cielle. Cette char­nière de la phy­sique est aus­si une char­nière de l’his­toire du monde, puis­qu’en décembre 1938, quelques mois avant le déclen­che­ment de la Seconde Guerre mon­diale, Hahn et Strass­mann vont décou­vrir la fis­sion nucléaire. Fré­dé­ric Joliot, au début de 1939, com­pren­dra les réac­tions en chaîne, la pos­si­bi­li­té de pro­duire l’éner­gie nucléaire et de fabri­quer des armes nucléaires, et dépo­se­ra, avec Hal­ban et Kowars­ki, une série de bre­vets sur le sujet. En 1942, le pre­mier réac­teur nucléaire, construit par Fer­mi, diver­ge­ra à Chicago.

En par­ta­geant le prix Nobel 1903 entre Hen­ri Bec­que­rel et Pierre et Marie Curie, l’A­ca­dé­mie royale de Suède a don­né un coup de patte au des­tin. Elle a scel­lé un lien entre deux grandes familles de phy­si­ciens. La dynas­tie Bec­que­rel avait tra­ver­sé tout le XIXe siècle. Elle avait côtoyé les plus grands noms depuis Monge, Gay-Lus­sac, Biot, Ampère, Fara­day, jus­qu’à Poin­ca­ré, Rönt­gen, et Ruther­ford. La famille Curie, aux cinq prix Nobel, mar­que­ra le XXe.

La date de la décou­verte est, elle aus­si, excep­tion­nelle. On a beau­coup dit qu’elle aurait pu avoir lieu n’im­porte quand, dans le demi-siècle qui avait pré­cé­dé. Tout était à dis­po­si­tion, l’u­ra­nium, la pho­to­gra­phie, le soleil. Or, elle se situe dans une décen­nie unique dans l’his­toire de la phy­sique, de 1895 à 1905, où, dans une tran­si­tion abrupte, vont se suc­cé­der les grandes décou­vertes qui mènent à la phy­sique contem­po­raine19.

En 1895, Rönt­gen découvre les rayons X, et Lorentz éta­blit la théo­rie de l’élec­tron. En 1896, Bec­que­rel découvre la radio­ac­ti­vi­té, qui débou­che­ra, nous l’a­vons dit, sur la phy­sique nucléaire à par­tir de 1898. En octobre 1896, Zee­man prouve l’in­fluence directe d’un champ magné­tique sur le rayon­ne­ment, qui est à la base de l’ac­tuelle ima­ge­rie par réso­nance magné­tique. En 1897 J. J. Thom­son découvre l’élec­tron, pre­mière par­ti­cule élé­men­taire, et pro­ta­go­niste essen­tiel de la phy­sique et de la tech­no­lo­gie modernes. Le mois de décembre 1900 voit Max Planck jeter la pre­mière pierre de la théo­rie quan­tique. En 1905 Ein­stein énonce la théo­rie de la relativité.

Cette époque est fer­tile dans beau­coup d’autres domaines. Louis Pas­teur et Claude Ber­nard ont don­né une for­mi­dable impul­sion à la bio­lo­gie et à la méde­cine. Une nou­velle géné­ra­tion de mathé­ma­ti­ciens, Appell, Poin­ca­ré, Picard, Hada­mard, Pain­le­vé, Borel et Élie Car­tan, prend son essor en France. Georg Can­tor crée la théo­rie des ensembles en 1895. Ber­the­lot, Wurtz et Charles Frie­del donnent à la chi­mie une dimen­sion nouvelle.

La tech­no­lo­gie subit un bond qui annonce la deuxième révo­lu­tion indus­trielle. L’in­ven­tion de la com­mu­ni­ca­tion hert­zienne par Mar­co­ni en 1895 va mener à la radio et aux tubes élec­tro­niques. Les télé­com­mu­ni­ca­tions trans­forment tous les sec­teurs d’ac­ti­vi­té ; l’u­sage du télé­phone se répand rapi­de­ment. L’élec­tri­ci­té prend une place de plus en plus impor­tante dans la vie cou­rante comme dans l’in­dus­trie. Daim­ler et Benz en Alle­magne, Pan­hard et Peu­geot en France ouvrent l’ère de l’au­to­mo­bile en 1890. Le pneu­ma­tique gon­flable Miche­lin appa­raît en 1895. Le pre­mier Salon de l’au­to­mo­bile se tient à Paris en 1898, sur l’es­pla­nade des Inva­lides. Le public se prend de pas­sion pour l’a­via­tion, naissante.

L’art et la culture ne sont pas en reste. La pre­mière pro­jec­tion du ciné­ma­to­graphe des frères Lumière a lieu le 28 décembre 1895, au Grand Café, bou­le­vard des Capu­cines à Paris. Les impres­sion­nistes se font admettre au musée du Luxem­bourg en 1896. Rodin exé­cute son Pen­seur et son Bal­zac en 1890. Les opé­ras de Wag­ner font salle comble. Alfred Jar­ry publie Ubu roi en 1896, et André Gide Les Nour­ri­tures ter­restres, en 1897.

Dans cette époque bouillon­nante de créa­ti­vi­té, on peut s’in­ter­ro­ger sur le fait qu’­Hen­ri Bec­que­rel ait été le seul poly­tech­ni­cien à rece­voir, au début du XXe siècle, cette récom­pense hau­te­ment sym­bo­lique qu’est le prix Nobel de phy­sique20. Il y a eu d’autres prix Nobel par­mi ses contem­po­rains, les Curie bien sûr, Lipp­mann en 1908, Jean Per­rin en 1926 pour la phy­sique, Mois­san en 1906, Marie Curie en 1911, Gri­gnard et Saba­tier en 1912 pour la chi­mie, sans comp­ter la méde­cine et la lit­té­ra­ture. Cela contraste avec la gloire de l’É­cole poly­tech­nique au début du XIXe siècle : les Biot, Fres­nel, Car­not, Ara­go, Le Ver­rier et bien d’autres n’au­raient certes pas dépa­ré le pal­ma­rès du prix Nobel.

La réponse est qu’à cette époque, l’É­cole poly­tech­nique pense très peu à la science. Elle n’y pense plus depuis long­temps. Elle souffre du mal­heur de la France qui ne se remet pas de la débâcle de 1871. La détresse s’ap­prend jusque sur les bancs de l’é­cole pri­maire, où figurent en poin­tillé les contours de l’Al­sace et de la Lor­raine. Rien ne semble pou­voir effa­cer le coup moral sinon un réta­blis­se­ment de la situa­tion anté­rieure par les armes. Les expé­di­tions colo­niales, qui se pour­suivent, n’a­paisent rien. Cette situa­tion contraste avec celle des pays voi­sins. La Reine Vic­to­ria règne sur un Empire bri­tan­nique au som­met de sa splen­deur. L’Al­le­magne pour­suit une pro­gres­sion rapide sur tous les plans. Le Kai­ser a congé­dié Bis­marck en 1890. Il se consi­dère comme supé­rieu­re­ment intel­li­gent, et affirme à qui veut l’en­tendre qu’il mène l’Al­le­magne vers des jours glo­rieux. Il est de ces hommes qui, par leur vani­té et leurs cer­ti­tudes, envoient le monde au mal­heur et au désastre.

C’est ce qu’a fait Louis-Napo­léon Bona­parte en France. La situa­tion poli­tique est tour­men­tée. Le Bou­lan­gisme a lais­sé des traces. Le ter­ro­risme et l’a­nar­chisme font des ravages. Case­rio assas­sine le pré­sident de la Répu­blique Sadi Car­not le 24 juin 1894 alors que le pré­sident du Conseil, Casi­mir Périer, vient de faire voter les « lois scé­lé­rates » qui répriment, dans un même texte, tant l’a­nar­chisme que l’a­gi­ta­tion syn­di­cale. Les scan­dales poli­tiques se mul­ti­plient, la classe poli­tique est décon­si­dé­rée. Le pré­sident de la Répu­blique Jules Gré­vy a démis­sion­né en 1887 à la suite du tra­fic des déco­ra­tions où est mêlé son gendre.

Le scan­dale de l’af­faire de Pana­ma écla­bousse toute la classe diri­geante. On a ten­té d’é­touf­fer l’af­faire jus­qu’en 1891, mais la col­lu­sion entre la haute finance et le pou­voir est trop impor­tante. Cle­men­ceau lui-même a uti­li­sé les fonds pour finan­cer ses caisses élec­to­rales. D’autres ont reçu des chèques en échange de leur vote. La dépres­sion éco­no­mique des années 1880 a pro­vo­qué le krach de la banque de l’U­nion Géné­rale. Les réper­cus­sions poli­tiques et idéo­lo­giques sont consi­dé­rables. L’an­ti­sé­mi­tisme fait rage. Alfred Drey­fus est arrê­té en octobre 1894. Condam­né et dégra­dé en décembre, il est dépor­té à l’île du Diable, en Guyane.

Beau­coup de scien­ti­fiques consi­dèrent que la défaite et la démo­ra­li­sa­tion du peuple fran­çais sont le résul­tat d’une atti­tude néga­tive vis-à-vis de la science et des tech­niques depuis une cin­quan­taine d’an­nées. Louis Pas­teur, le plus illustre d’entre eux, qui meurt en 1895, est convain­cu des valeurs humaines de la science, il pense qu’elle seule peut tirer le pays de l’or­nière. Il faut reve­nir, dit-il, à ce qui a fait la force et la gloire de la Révo­lu­tion et du Pre­mier Empire : tous les savants qui ont construit la Répu­blique. Et l’É­cole poly­tech­nique a été une for­mi­dable pépi­nière de savants.

Mais l’É­cole poly­tech­nique, dans cette fin de siècle, ne pro­duit plus de savants. Entre 1871 et 1914, l’ar­mée absorbe envi­ron 70 % des poly­tech­ni­ciens. Près de 60 % d’entre eux ter­minent leur car­rière au grade de capi­taine ! Beau­coup sont ten­tés de « pan­tou­fler?, mais ils ren­contrent, comme leurs cama­rades des corps civils, une méfiance de la part des indus­triels. En effet, la for­ma­tion des poly­tech­ni­ciens n’est pas adap­tée aux indus­tries d’a­vant-garde qui sont en train de se déve­lop­per. L’É­cole cen­trale a pré­ci­sé­ment été créée en 1839 par un poly­tech­ni­cien, pour for­mer ces ingé­nieurs d’é­lite que l’in­dus­trie réclame à grands cris et que Poly­tech­nique ne semble plus savoir produire.

À la suite d’un rap­port du ministre de la Guerre au pré­sident de la Répu­blique, Sadi Car­not, un décret du 13 mars 1894 réor­ga­nise l’É­cole. L’ob­jec­tif semble bien défi­ni : « mettre nos offi­ciers, nos ingé­nieurs et nos savants dans un état de supé­rio­ri­té incon­tes­table sur leurs rivaux de l’é­tran­ger. » On évoque l’é­cole rivale de la rue d’Ulm21 « Nous avons envers nos élèves des devoirs que l’É­cole nor­male rem­plit éner­gi­que­ment envers les siens : elle écarte de leur route tous les obs­tacles. » Le rôle des poly­tech­ni­ciens dans la socié­té est en cause.

Mais les points de vue des poli­tiques, des mili­taires et des scien­ti­fiques divergent sur le fond. « Il existe un manque de cor­res­pon­dance entre l’en­sei­gne­ment propre à l’É­cole et les exi­gences pra­tiques des ser­vices qui s’y recrutent. La part des ques­tions abs­traites est trop forte (…) les déci­sions se placent dans les mains des savants les plus abs­traits qui ne peuvent se subor­don­ner aux néces­si­tés des appli­ca­tions pra­tiques. » Le rap­port du géné­ral Lad­vo­cat, ins­pec­teur géné­ral de l’É­cole, le 14 juin 1894 est sans ambi­guï­té. En mai 1895, le géné­ral André, com­man­dant l’É­cole, lance que « depuis plu­sieurs années, pour avoir vou­lu ensei­gner le super­flu à nos élèves, on a man­qué de leur ensei­gner le néces­saire. »

À l’in­verse, Alfred Cor­nu, pré­sident de l’A­ca­dé­mie des sciences, plaide for­te­ment pour de solides études scien­ti­fiques : « Par suite des appli­ca­tions crois­santes de la phy­sique et notam­ment de l’élec­tri­ci­té, toutes les branches des ser­vices publics exigent une connais­sance appro­fon­die des lois mathé­ma­tiques qui régissent les trans­for­ma­tions de l’éner­gie. » Le pré­sident du Conseil de per­fec­tion­ne­ment, le géné­ral Peau­cel­lier, lui répond, cin­glant, « L’É­cole n’a pas été créée pour faire des can­di­dats à l’Ins­ti­tut et il n’y a pas un dixième des offi­ciers qui aient à se ser­vir de l’ou­tillage per­fec­tion­né dont parle Mon­sieur Cornu. »

À cette époque, l’É­cole poly­tech­nique ne sait plus for­mer ses élèves ; les diverses exi­gences sont trop contra­dic­toires. Des trois mots de sa devise, elle ne peut rete­nir que le pre­mier, la Patrie. La France a, certes, besoin d’in­gé­nieurs pour son déve­lop­pe­ment. Elle a d’a­bord besoin de sol­dats, pour recou­vrer son âme.

Hen­ri Bec­que­rel, de la pro­mo­tion 1872 et Hen­ri Poin­ca­ré, de la pro­mo­tion 1873, font par­tie du petit lot de ceux qui, ves­tiges de la gloire pas­sée de l’X, por­taient encore, à cette époque dif­fi­cile, le flam­beau de la science. Le des­tin de la radio­ac­ti­vi­té les a associés.

En 1896, per­sonne, à l’É­cole poly­tech­nique, ne se doute que quatre ans plus tard, quand la Fée élec­tri­ci­té émer­veille­ra les visi­teurs de l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle de 1900 au Grand Palais, va débu­ter la Belle Époque, une période par­ti­cu­liè­re­ment heu­reuse. Per­sonne ne peut se dou­ter, bien enten­du, que cinq ans plus tard, le 27 mars 1901, naî­tra un cer­tain Louis Leprince-Rin­guet, qui, avec ses élèves, dont André Lagar­rigue22 et Ber­nard Gré­go­ry, redo­re­ra plus tard le bla­son ter­ni de la science à l’X, ain­si que le feront Laurent Schwartz, Jean Man­del et d’autres. Per­sonne ne se doute que le 11 décembre 1903, indif­fé­rent au pas­sé, le Roi de Suède fera d’un poly­tech­ni­cien modeste et tran­quille, un sym­bole du siècle à venir.

Hen­ri Bec­que­rel est mort d’un acci­dent car­dio-vas­cu­laire au Croi­sic, le 25 août 1908, à l’âge de 56 ans, dans la mai­son fami­liale de sa seconde épouse, fille de E. Lorieux, ingé­nieur géné­ral des Mines. Il venait, deux mois avant, de rejoindre son ancien pro­fes­seur de taupe du lycée Louis-le-Grand, le mathé­ma­ti­cien Gas­ton Dar­boux, comme secré­taire per­pé­tuel de l’A­ca­dé­mie des sciences.


Je remer­cie vive­ment tous ceux qui m’ont conseillé et aidé dans l’é­la­bo­ra­tion de ce texte, et tout par­ti­cu­liè­re­ment Madame Made­leine de Fuentes, conser­va­teur de la biblio­thèque de l’É­cole poly­tech­nique, Made­moi­selle Clau­dine Billoux et Mon­sieur Jean-Ber­nard Debreux, archi­vistes de la biblio­thèque de l’É­cole poly­tech­nique. Je remer­cie Mon­sieur et Madame Bon­ne­viot pour leur très aimable accueil dans la pro­prié­té fami­liale de Châ­tillon-Coli­gny. Je dois beau­coup à Madame Fran­cine Mas­son, conser­va­teur de la biblio­thèque de l’É­cole des Mines de Paris et ancien conser­va­teur de la biblio­thèque de l’É­cole poly­tech­nique, ain­si qu’à Mon­sieur Emma­nuel Gri­son, ancien direc­teur de l’En­sei­gne­ment et de la Recherche de l’X, avec qui j’a­vais décou­vert le per­son­nage d’Hen­ri Bec­que­rel lors de l’ac­qui­si­tion, grâce à la COGEMA, de ses notes de cours. -

Réfé­rences bibliographiques

  • Abra­ham Païs Inward Bound, Oxford Uni­ver­si­ty Press, Oxford, 1986.
  • Emi­lio Segré From X rays to Quarks, Free­man, San Fran­cis­co, 1980.
  • « Confé­rences pro­non­cées à l’oc­ca­sion du cin­quan­tième anni­ver­saire de la décou­verte de la radio­ac­ti­vi­té », Muséum d’his­toire natu­relle, Paris, 1946.
  • Michel Genet « The dis­co­ve­ry of Ura­nic Rays ; A short step for Hen­ri Bec­que­rel but a Giant Step for Science », Radio­chi­mi­ca Acta 7071, p. 3, 1995.
  • Law­rence Badash « Hen­ri Bec­que­rel : une décou­verte inache­vée », La Recherche, n° 288, p. 78, 1996.

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1. H. Bec­que­rel : Sur les radia­tions émises par phos­pho­res­cence, compte ren­du Acad. SC. Paris 122, 420 (1896).
2. Son fils Jean (1878−1953, X 1897), pro­fes­seur au Muséum, répé­ti­teur puis exa­mi­na­teur à l’X, fut élu membre de l’A­ca­dé­mie des sciences en 1946, au fau­teuil de Jean Perrin.
3. On sau­ra plus tard que les rayons X sont arrê­tés par le plomb, uti­li­sé par Lenard, mais pas par le carton.
4. W. C. Roent­gen, Sitz­ber. phy­sik-med. Ges. Würtz­burg, 137, déc. 1895.
5. Les rayons X pro­viennent, comme la fluo­res­cence, du réar­ran­ge­ment des élec­trons des atomes de la cible, arra­chés par l’im­pact des élec­trons incidents.
6. Il n’y a pas de véri­table dif­fé­rence entre fluo­res­cence et phos­pho­res­cence au plan fon­da­men­tal ; ces deux effets résultent d’une émis­sion lumi­neuse par des élec­trons exci­tés. Dans les atomes ou dans les molé­cules, la désex­ci­ta­tion est très brève, dans cer­tains cris­taux, comme les sul­fures de zinc ou de cad­mium, des impu­re­tés absorbent beau­coup d’éner­gie, les temps de désex­ci­ta­tion sont plus longs, la phos­pho­res­cence de ces corps per­siste plus longtemps.
7. H. Bec­que­rel, Recherches sur une pro­prié­té nou­velle de la matière, Paris, Fir­min-Didot, 1903, page 3 : « Je me suis tout de suite deman­dé si tous les corps phos­pho­res­cents n’é­met­taient pas de sem­blables rayon­ne­ments. Je fis part de cette idée le len­de­main à Mon­sieur Poincaré… »
8. Dans son enthou­siasme, il arri­vait à Poin­ca­ré de perdre un peu la mémoire ; ain­si publia-t-il un article le 30 jan­vier 1896 (H. Poin­ca­ré, Revue Gén. des Sciences, 7, 52 , 1896) où il reprit la conjec­ture de Bec­que­rel sans le citer : « Ne peut-on pas alors se deman­der si tous les corps dont la fluo­res­cence est suf­fi­sam­ment intense n’é­mettent pas, outre les rayons lumi­neux, des rayons X de Roent­gen quelle que soit la cause de leur fluo­res­cence ? » (Les ita­liques sont de Poincaré.)
9. C’est grâce à cet appa­reil qu’Ed­mond Bec­que­rel avait démon­tré que le phé­no­mène qu’en 1852 Stokes avait nom­mé fluo­res­cence, était de la phos­pho­res­cence de courte durée.
10. H. Bec­que­rel : Sur les radia­tions invi­sibles émises par les corps phos­pho­res­cents, compte ren­du Acad. SC. Paris 122, 501 (1896).
11. H. Bec­que­rel : Émis­sion des radia­tions nou­velles par l’u­ra­nium métal­lique, compte ren­du Acad. SC. Paris 122, 1086 (1896).
12. À ce moment, la conclu­sion de Bec­que­rel sur la nature du phé­no­mène est un peu confuse. Il ne parle pas d’o­ri­gine ato­mique du phé­no­mène, mais consi­dère qu’il a obser­vé pour la pre­mière fois la phos­pho­res­cence d’un métal
13. W. Crookes, Proc. Roy. Soc. A 83, XX, 1910.
14. S. P. Thomp­son, Phil ; Mag. 42, 103, 1896.
15. Chaque semaine, depuis le 27 jan­vier 1896, Arsène d’Ar­son­val pré­sen­tait une com­mu­ni­ca­tion de Gus­tave Le Bon sur la « lumière noire ». Ce der­nier pro­cla­mait qu’il avait, deux ans plus tôt, éta­bli dans le plus grand secret que des formes de lumière tra­versent les corps opaques : il affir­mait avoir pho­to­gra­phié cette lumière noire qui péné­trait, d’a­près lui, les châs­sis des appa­reils. Le lun­di 24 février 1896, la note des frères Lumière, qui savaient ce que pho­to­gra­phier veut dire, est sans équi­voque : « La mau­vaise fer­me­ture des châs­sis pho­to­gra­phiques, leur défaut d’é­tan­chéi­té, sont encore des causes d’er­reurs fré­quentes, dans les expé­riences du genre de celles qui nous pré­oc­cupent. Nous croyons pou­voir conclure que la lumière noire, dont il a été plu­sieurs fois ques­tion dans les comptes ren­dus, ne serait que de la lumière blanche, à l’a­bri de laquelle on ne se serait pas pla­cé d’une façon suf­fi­sam­ment rigoureuse. »
16. L’élec­tro­mètre de Pierre Curie est un per­fec­tion­ne­ment de celui construit par Charles Frie­del en 1869, pour étu­dier la pyro­élec­tri­ci­té. L’ex­pli­ca­tion de la pié­zo­élec­tri­ci­té avait été le pre­mier grand suc­cès scien­ti­fique de Pierre Curie, en col­la­bo­ra­tion avec son frère Jacques, dans le labo­ra­toire de Charles Friedel.
17. Le sta­tut social de Bec­que­rel, de famille bour­geoise bien intro­duite dans les milieux pari­siens, contras­tait avec celui des Curie, d’o­ri­gine modeste, fai­sant face à des dif­fi­cul­tés maté­rielles. Il appa­raît qu’­Hen­ri Bec­que­rel a tou­jours été d’une extrême bien­veillance à l’é­gard de ses jeunes col­lègues. Il par­vint même à faire nom­mer Pierre Curie comme répé­ti­teur auxi­liaire à l’É­cole poly­tech­nique, mal­gré l’op­po­si­tion d’Al­fred Cor­nu. Pierre Curie, qui fut nom­mé six mois plus tard à la Sor­bonne, n’oc­cu­pa cette fonc­tion que brièvement.
18. Bec­que­rel constate que cer­tains de ces élec­trons ont des vitesses consi­dé­rables, proches de celle de la lumière. Les for­mules habi­tuelles du mou­ve­ment des élec­trons marchent mal, sauf à admettre une masse dif­fé­rente de la masse connue. Bec­que­rel le note, en disant que ce résul­tat incite à trou­ver de nou­velles idées sur l’i­ner­tie de la matière. La rela­ti­vi­té poin­tait ; Bec­que­rel avait devant lui, sans le savoir, une de ses conséquences.
19. Pre­miers prix Nobel de phy­sique : 1901, W. C. Rönt­gen, pour la décou­verte des rayons X ; 1902, H. A. Lorentz et P. Zee­man, pour la théo­rie de l’élec­tron et du rayon­ne­ment ; 1903, H. Bec­que­rel et P. et M. Curie ; 1904, J. W. S. Ray­leigh, pour la décou­verte de l’Ar­gon ; 1905, P. Lenard, pour les rayons catho­diques ; 1906, J. J. Thom­son, pour la décou­verte de l’élec­tron ; 1907, A. A. Michel­son, pour ses méthodes inter­fé­ro­mé­triques et ses mesures de la vitesse de la lumière ; 1909 G. Mar­co­ni et C. F. Braun pour la com­mu­ni­ca­tion télé­gra­phique sans fil. En Chi­mie, on note : 1904, W. Ram­say pour la décou­verte de l’hé­lium, et 1908, E. Ruther­ford pour l’i­den­ti­fi­ca­tion des rayons alfa et des atomes d’hé­lium ionisés.
20. Hen­ri Poin­ca­ré, pro­po­sé pour le prix en 1910 et 1912, est mort pré­ma­tu­ré­ment en 1912.
21. Avant 1871, l’É­cole nor­male supé­rieure n’a­vait pro­duit qu’un nombre limi­té de scien­ti­fiques de renom : Jules Jamin (38), Louis Pas­teur (43), Élie Mas­cart (58), Gas­ton Dar­boux (61), Édouard Bran­ly (65) et Gabriel Lipp­mann (68). Dans les vingt années sui­vantes, on trouve les noms des mathé­ma­ti­ciens Paul Appell, Émile Picard, Jacques Hada­mard, Élie Car­tan et Émile Borel, des phy­si­ciens Mar­cel Brillouin, Pierre Weiss, Jean Per­rin et Paul Lan­ge­vin, du chi­miste Paul Saba­tier, etc.
22. Seule une mort sou­daine, devant ses étu­diants le 14 jan­vier 1975, a pri­vé André Lagar­rigue (X 1944) du prix Nobel, comme le recon­naît una­ni­me­ment la com­mu­nau­té scien­ti­fique. André Lagar­rigue avait décou­vert les Cou­rants Neutres qui ancraient en 1973 la théo­rie com­plète de la radio­ac­ti­vi­té bêta.

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