De l’uranium au cœur des steppes

Almaty. Mon avion se pose sur la piste. À vol d’oiseau, le gros du voyage est fait puisqu’il ne me reste plus que 850 km à parcourir sur un total de 6 000 environ. Mais je dois rester patient car, dans le meilleur des cas, je n’arriverai pas à destination avant six heures encore, après un nouveau vol (Almaty-Shymkent), ainsi que 250 km en 4 x 4 à travers la steppe (Shymkent-désert du Muyunkum).
Dans la file d’attente, très disciplinée, je ne peux m’empêcher de me sentir déjà dépaysé : cette sensation est-elle due à l’abondance de policiers qui observent le comportement des voyageurs ou simplement à l’aspect inhabituel, pour le nouvel arrivant européen, de ces uniformes bleu et vert ? Certes, dans les gares et aéroports français, il est désormais courant dans le cadre du plan Vigipirate de rencontrer des patrouilles de (trois) militaires dans ce sobre treillis qui nous rappelle bien quelques souvenirs.
Mais ici, le nombre d’hommes et de femmes dédiés à la sécurité ainsi que la taille de leurs casquettes contribuent certainement à mon premier étonnement.
La France en deux clichés
Sur le marché de l'uranium
Bien qu’il ne soit que le second pays en termes de réserves d’uranium (après l’Australie), le Kazakhstan en est depuis 2009 le premier producteur mondial et a assuré en 2013 plus du double de la production canadienne (deuxième pays producteur) et plus du triple de la production australienne (troisième sur le podium).
“ Le Kazakhstan est depuis 2009 le premier producteur mondial d’uranium ”
Cette situation du marché mondial est assez récente et découle d’une forte augmentation de l’exploitation au Kazakhstan, alors que le Canada et l’Australie ont légèrement abaissé la leur : entre 2006 et 2013, la production kazakhe est ainsi passée de 5 279 à 22 451 tonnes, ce qui représente un taux de croissance annuel moyen (CAGR) de 23 %.
Les seuls autres pays à avoir augmenté leur production d’uranium au cours de la même période (qui englobe le point culminant du cours de la livre d’U3O8 mais surtout aussi son érosion progressive à partir de la mi-2007) sont le Niger, la Namibie et la Chine, mais cette croissance n’est visiblement sans aucune commune mesure.
Erreur de stratégie du Kazakhstan, ou reflet de la volonté de cet État de s’imposer comme leader mondial sur ce marché ?
Un procédé bien rodé
UN DES PLUS GROS PRODUCTEURS D’URANIUM
KATCO, jeune entreprise créée en 1996, a réussi à s’imposer rapidement parmi les plus gros producteurs d’uranium au monde en atteignant, depuis 2013, le seuil des 4 000 tonnes d’uranium sous forme d’octaoxyde de triuranium (soit 10,4 millions de livres d’U3O8), représentant donc l’équivalent de 7 % de la production mondiale (59 370 tU en 2013).
Toujours est-il que c’est précisément à cette accélération de la production au Kazakhstan qu’a participé KATCO. Sur le plan technique, cette montée en puissance de la production d’uranium au Kazakhstan est allée de pair avec l’intensification de la « lixiviation in situ » (ou In Situ Recovery (ISR) en anglais).
Ce procédé, également utilisé dans le désert du Muyunkum et qui concerne aujourd’hui près de la moitié de l’uranium produit à l’échelle mondiale, consiste à injecter, via un réseau de puits, une solution fortement acide (Kazakhstan, Australie) ou basique (États-Unis) dans le sous-sol au niveau d’une couche sableuse riche en uranium et, idéalement, piégée entre deux couches imperméables (argileuses) afin d’éviter de contaminer les nappes phréatiques des horizons supérieurs et inférieurs.
Après quelques semaines, l’uranium qui s’est dissous (sous forme de cations uranyles) dans la solution peut être pompé à la surface via un second réseau de puits producteurs et localisés au centre de chaque maille injectrice.
La solution acide désormais riche en uranium peut ensuite être acheminée via un réseau de pipelines vers une usine de traitement, où l’on parvient à extraire les cations uranyles de la solution acide par un procédé chimique en les fixant sur des résines. L’acide ainsi « recyclé » peut donc être réutilisé pour le réseau de puits injecteurs alors que les résines chargées en uranium peuvent, quant à elles, être traitées afin de produire le (fameux) yellowcake, voire enfin de l’U3O8 grâce à un calcinateur.
La teneur théorique en uranium de ce produit commercialisable est de 85 % (vu la masse molaire 238 pour l’uranium et 16 pour l’oxygène).
Une exploitation respectueuse de l'environnement
En plus d’être particulièrement rentable sur le plan économique, ce type d’exploitation présente, sur le plan de la sécurité et de l’environnement, l’énorme avantage de ne jamais exposer directement la masse rocheuse radioactive : ainsi, par rapport à une mine à ciel ouvert ou souterraine, d’une part les risques pour les employés sont considérablement réduits (et concernent davantage les dégagements de radon ou les brûlures avec de l’acide en cas de fuites) et d’autre part, le paysage est très peu marqué par le champ de puits dont on ne voit à chaque fois que les 75 derniers centimètres dépasser de la surface du sol.
Le réel risque ou problème environnemental se situe davantage à l’autre bout des tubages, au niveau des crépines qui ont acidifié les roches avoisinantes en débordant nécessairement du périmètre de la maille, et donc en partie contaminé l’aquifère.
Cependant, les tests effectués entre 1985 et 1997 sur le gisement d’Irkol (oblast de Kyzylorda) et qui constituent le seul retour d’expérience dont on dispose pour l’instant sur la réhabilitation post-ISR des sous-sols au Kazakhstan montrent que l’eau retrouve « naturellement » son pH neutre avec le temps ( comprendre : l’acide résiduel est transporté dans l’aquifère avant d’être naturellement consommé, typiquement par des carbonates).
“ Le paysage est très peu marqué par le champ de
puits ”
Il faut attendre à peu près treize ans pour qu’il retrouve ses conditions naturelles initiales, privées bien entendu de ses dépôts d’uranium et dont KATCO a par exemple l’obligation contractuelle de retirer une certaine proportion.
Dans la réalité des opérations
Avant de rejoindre les bureaux basés à Almaty et de participer à l’élaboration du plan minier à long terme de KATCO, j’ai ainsi eu la chance de pouvoir commencer ce stage par une rotation complète sur le site minier, d’une durée de cinq semaines et au rythme intense de sept jours sur sept, onze heures par jour.
AUCUN RISQUE POUR LA POPULATION OU LA FAUNE
Les gisements tels que ceux exploités dans le désert du Muyunkum se situent dans des zones très faiblement peuplées. Il n’y a aucun puits non technologique ni aucune source naturelle au sein de la zone exploitée – et donc a priori aucun risque non plus pour la population ou la faune locale.
Néanmoins, les autorités locales veillent jalousement à la protection de l’environnement : en profondeur, l’exploitant doit surveiller les aquifères par de nombreux puits de contrôle autour des blocs mis en production tandis qu’en surface les saxaouls enlevés lors de la phase de terrassement préalable à la mise en exploitation (et distribués comme précieux combustibles aux rares populations locales) seront remplacés lors de la phase de remédiation, lorsque dame Nature reprendra ses droits.
Cette première étape que m’avait suggérée M. Fries (75), directeur général de KATCO, m’a permis d’être efficacement introduit à l’extraordinaire diversité de métiers sur site tout en abordant la réalité des opérations. De plus, l’échelle caractéristique impressionnante des champs de puits, la taille des infrastructures utilisées, le cadre désertique et l’immensité de la steppe ont probablement également contribué à ajouter à la grandeur et à l’émerveillement que j’ai pu y ressentir.
Après cinq mois chez KATCO, je suis persuadé que je n’aurais pas pu donner autant de sens et d’intérêt au travail que j’effectue actuellement si je n’avais pu, dès le départ, me rendre compte des conditions réelles de travail ou si je n’avais pu rencontrer les différents responsables et ouvriers sur le terrain.

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Un peu du contexte politique local
Pour remettre un peu en question le niveau de confiance dans 'les autorités locales', vous pourriez avoir envie de consulter l'ouvrage suivant:
https://en.wikipedia.org/wiki/Godfather-in-law
En bref, le système politique Kazakh étant hautement corrompu avec son président au pouvoir depuis 27 ans, toutes les déclarations, y compris sur les préoccupations environnementales, sont à prendre avec de la précaution.
Cordialement