Portrait de Christian Mégrelis (54)

Citoyen du monde

Dossier : TrajectoiresMagazine N°699
Par Pierre LASZLO

Personnage plutôt Dumas que Balzac, Christian Mégrelis est à l’aise dans le vingt et unième siècle. Il affectionne la mondialisation et ses remises en cause. Elle lui permet de se prouver son adaptabilité, son aptitude aussi à lire clairement une situation via l’analyse économique.

Homme de culture, il possède une belle érudition historique. Il aime écrire, il affectionne la stimulation de la littérature sous contrainte, alexandrin et sonnet.

L’écriture lui offre la mise au net d’un sentiment fugace, passant par la longue recherche, tant du premier vers que du dernier, pour donner au poème une chute réussie.

Quel curieux homme ! D’une riche personnalité, par l’impressionnante lucidité. C’est aussi un séducteur. Ancré dans sa famille, il s’est donné un lien familial extrêmement fort.

Au delà de la mer Égée

Dessin : Laurent Simon

Personnage qu’on croirait sorti du roman d’Elia Kazan, Au-delà de la mer Égée, son père vécut, de 1914 à 1922, les tribulations des Grecs de l’Empire ottoman : originaire de Sinope, réfugié dans les colonies grecques de Mariopol et Stavropol, de retour à Sinope en 1918, ils y trouvèrent une ville incendiée. C’est alors qu’il partit pour Constantinople, où il étudia au lycée Saint-Joseph.

De là, il émigra vers Marseille en 1922, année de l’expulsion des Grecs d’Anatolie ; puis s’établit à Clermont-Ferrand, où il épousa une Auvergnate. Ils eurent quatre enfants. Le cinquième occasionna la mort de la mère de Christian Mégrelis d’une septicémie, préantibiotiques. Christian Mégrelis avait sept ans.

Dix ans durant, son père lui fut à la fois père et mère ; puis se remaria avec une Grecque ; et en eut deux autres enfants. Ce second mariage aliéna les enfants du premier lit.

Point important : faute d’une paroisse grecque-orthodoxe à Clermont, Mégrelis père, antipapiste qu’il fut, refusa le catholicisme et adopta le protestantisme, pour lui et les siens.

L’X comme un refuge

Christian Mégrelis, après des études brillantes au lycée Blaise-Pascal, intégra l’École polytechnique à dix-huit ans. L’X lui fut un refuge, en une période d’extrême tension familiale.

Ses professeurs, à une époque où on y enseignait à vie, étaient âgés : Paul Lévy, Gaston Julia, Louis Leprince-Ringuet « qui ne démontrait rien ». Il a un excellent souvenir d’un Alsacien au savoureux accent, Charles Pisot, en petites classes de maths.

Ayant peu travaillé durant sa scolarité à l’X, Christian Mégrelis entra dans le Corps de l’armement. À vingt ans, il est sous-lieutenant en Algérie : « Dans les confins du Djurdjura, je découvrais que mes hommes, aux noms arméniens, italiens ou polonais, avaient été élevés dans le même culte de la patrie et qu’ils faisaient leur devoir en aidant les Algériens du village voisin à travailler et leurs enfants à apprendre. »

“ Agir, parler, vouloir, raconter, inventer, interpréter, traduire, se souvenir, oublier, pardonner, reconnaître ”

Christian est reçu à Harvard, mais Pierre Guillaumat, son ministre de tutelle, lui interdit de quitter la France. Il est à Reggane lors des premiers essais nucléaires français.

Entré à Sciences-Po en 1963, il y apprend l’économie. Chef de service à la DGA, il rejoint en 1967 la Banque française du commerce extérieur comme fondé de pouvoir. En 1971, son P-DG, Jacques Chaine, le charge de créer EXA International, qui sera la première société de promotion des exportations françaises.

Après l’assassinat de Jacques Chaine en 1976, il prend la tête de la société. Il crée des filiales au Brésil, au Japon, en Indonésie, au Canada, en Chine pour y installer des équipements industriels.

Larguer le passé

1968 avait été pour lui une année charnière. À trente ans, la découverte de théologiens protestants (Albert Schweitzer, Rudolf Bultmann) donne un sens fort à sa vie. Nostalgique du christianisme des origines, il s’inscrit dans le projet, qui sera aussi celui de Paul Ricoeur, s’assumer dans sa propre plénitude, « récapituler » toutes les activités dont l’homme est « capable » : « Agir, parler, vouloir, raconter, inventer, interpréter, traduire, se souvenir, oublier, pardonner, reconnaître. »

Il lit les Évangiles sous l’injonction de les interpréter via sa propre existence. Leur message majeur est de partir à la découverte, ne pas hésiter à se jeter vers l’Autre, larguer le passé vécu, se rendre disponible à ce qui est nouveau, à tout ce qui nous aspire, à constamment revêtir une disponibilité de renaissance.

La construction du MOI

Cette construction du Moi le conforte dorénavant dans sa pleine assurance. À ce même chapitre de la religion appartient l’impressionnante activité de Mégrelis, éditeur de bibles.

Trois grandes imprimeries du Livre se trouvent au Brésil, en Corée et en Chine.

Mégrelis a visité des paroisses chrétiennes dans ce dernier pays, avec l’impression d’y découvrir le christianisme des origines. Il retrouve aussi là-bas l’ambiance de ses jeunes années d’ingénieur, l’enthousiasme de construire une nation.

Comme il le dit, « par atavisme », il s’est voué à l’international. Fidèle à cette attirance, tant personnelle que professionnelle, il parcourut le monde, avide d’occasions de rendre service, ici ou là. Pessimiste quant au destin de l’Europe, il mise pour l’avenir de la planète sur les BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine).

Il découvrit l’Afrique centrale en 1978, au Gabon. Il eut l’idée d’intéresser les Brésiliens à l’Afrique. Il obtint les financements d’importants projets par la Banque du Brésil.

POUR EN SAVOIR PLUS

Quelques écrits de Christian Mégrelis.
  • « Le dîner du Bois », La Jaune et la Rouge, n° 661, janvier 2011.
  • Danger protectionnisme, Calmann-Lévy, Paris, 1978.
  • Keys for the Future: From Free Trade to Fair Trade, Lexington Books, Lanham, MD, 1980.
  • Glossary of Hope, or the World According to Jesus, Amazon/Kindle, 2013.

Il devint ami d’un ex-président africain lors de son exil à Paris (1992-1997), après sa perte du pouvoir. Celui-ci, réélu à la tête de son pays, se donna Mégrelis comme conseiller à l’industrialisation.

En Russie, Mégrelis vécut les 500 Jours (1989-1991) de Mikhaïl Gorbatchev. Il y fut l’un de ses influents conseillers, pour la libéralisation économique. La Russie est pour lui à la fois base de son activité industrielle – il y reprit et rénova les usines de l’Américain Armand Hammer – et lieu de convivialité.

Mégrelis est épris du peuple russe, de l’honnêteté qu’il trouve chez lui et de sa fidélité en amitié.

Les lecteurs de ce portrait, souhaitant le prolonger, pourront trouver aisément sur la Toile des articles de journaux de sa plume alerte. Mégrelis a de fortes opinions, politiques entre autres, auxquelles nous ne ferons point écho.

Propos recueillis par Pierre Laszlo

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