Bernard Tanguy (84) : « Le cinéma est un art complet »

Dossier : TrajectoiresMagazine N°741
Par Alix VERDET
Si le cinéma intéresse beaucoup les polytechniciens, rares sont ceux qui font carrière dans le cinéma. C’est pourtant ce qu’a choisi Bernard Tanguy (84), qui avait du succès dans les affaires, mais qui n’a pas voulu conjuguer son désir d’être artiste au conditionnel passé.

 

D’où viens-tu et comment es-tu arrivé à Polytechnique ?

Je suis issu d’un milieu plutôt modeste, mon père travaillait à La Poste et ma mère, même si elle avait fait des études de médecine, n’exerçait pas. Je suis arrivé à Polytechnique parce que mon frère aîné avait fait Polytechnique avant moi, grâce à un professeur de maths en terminale qui l’avait repéré et orienté vers Louis-le-Grand. J’ai suivi la même voie, je suis passé de Bar-le-Duc où j’étais la seule mention très bien du département à Louis-le-Grand. Je suis passé en M’ et dans ma classe, sur 46 élèves, 38 ou 39 ont intégré Polytechnique. Je me suis retrouvé à l’X, sans l’avoir complètement choisi.

Comment s’est passée ton arrivée à l’École ?

J’étais le provincial qui découvre la vie parisienne. Il y avait au début une sorte de dichotomie entre les Parisiens et les provinciaux qui finit par s’estomper. J’ai découvert les soirées étudiantes des grandes écoles et j’ai complètement arrêté de travailler. Je suis sorti assez mal classé, 300e sur 330, le « portier » du club des 300. À l’École, j’ai passé mon temps à faire de la musique car à l’époque je voulais être musicien. J’ai monté un groupe qui s’appelait Scénario qui a plutôt bien tourné dans les milieux estudiantins, nous avons fait des concerts dans un peu toutes les grandes écoles, et même la première partie de Stephan Eicher au Point Gamma. Mon désir était d’être musicien, et à l’X, on pouvait répéter, il y avait un studio, des instruments, des amplis, etc. Malheureusement, on n’a jamais trouvé de maison de disques.

 

“À l’École, j’ai passé mon temps à faire
de la musique”

 

C’était quel style de musique ?

Du rock pop un peu progressif, mâtiné de new wave. On était plus années 70 que 80 même si on intégrait des synthés. Nous étions de bons amateurs, meilleurs en composition et en interprétation sur scène, qu’en qualité de musiciens, à l’exception du pianiste.

Et toi, que faisais-tu ?

Je suis pianiste mais dans le groupe, je chantais et composais la plupart des musiques. Pour la petite histoire, à l’époque, Jacques Attali était professeur à l’X et j’avais un oral avec lui. Comme je n’avais pas travaillé la matière, je lui explique que je fais de la musique, ça l’intéresse beaucoup, nous avons une grande conversation où il m’encourage à développer le côté artistique, d’éviter un certain formatage de l’École qui nous invitait à être des officiers de la guerre économique… Note finale, 6/20, il avait été réglo sur la notation !

Comme école d’appli, j’ai choisi Télécom Paris et j’ai fait partie du groupe de Télécom Paris, un groupe de pop africaine appelé Saf (« épicé » en wolof) car le chanteur était sénégalais. Et là, ça a marché ! Nous avons été numéro un au Sénégal en 1991. Nous avons nous-mêmes produit et distribué des cassettes, un clip a été tourné sur place qui est passé à la télévision et nous sommes devenus numéro un dans l’été, devant Youssou N’Dour ! Ça a duré deux ans. Nous avons sorti une nouvelle cassette en 92 mais qui n’a pas marché et le groupe s’est dissous. J’ai réalisé un album solo en 93 mais je n’ai pas trouvé de maison de disques.

Qu’est-ce que tu as aimé, moins aimé à l’X ?

J’ai aimé la liberté dont nous jouissions car l’encadrement militaire n’était pas trop infantilisant. Nous avions peu de contraintes en étant logés, nourris, blanchis. J’ai aimé les échanges avec les autres polytechniciens, l’ambiance sur le plateau, les amphis et je regrette d’en avoir séché certains.

Ce que j’ai moins aimé, c’est le côté très scolaire de l’enseignement. Aujourd’hui, je crois qu’il est possible de choisir des majeures et des mineures, mais à l’époque, nous étions obligés de suivre un tronc commun (avec de la mécanique des fluides) alors que ça ne m’intéressait plus du tout après la prépa. J’ai regretté qu’il n’y ait aucun cours de management, de communication, de préparation aux entretiens d’embauche et que nous ne soyons absolument pas préparés au monde de l’entreprise.

Comment as-tu évolué ensuite ?

J’ai travaillé chez Unilog, puis j’ai créé ma boîte, Siticom, avec deux autres personnes. Je me suis donné à peu près dix ans pour mettre de l’argent de côté dans le but de refaire des activités artistiques. Siticom a vraiment cartonné, nous avons été introduits en Bourse en 2000, je l’ai revendue en 2002. Je l’ai fondée à 28 ans, je l’ai revendue à 37 ans à Devoteam.

L’entrepreneuriat m’a beaucoup plu, je me suis épanoui sur des aspects nouveaux pour moi. Je n’aurais jamais imaginé que j’en étais capable. J’étais le musicien qui planait, qui ne bossait pas et dans la promo, mes camarades ont été très étonnés de me voir monter ma boîte, puis d’entrer en Bourse. Ça m’a aussi permis de dépasser des difficultés psychologiques. J’étais incapable de prendre la parole en public, j’en avais la phobie. J’ai réussi à la vaincre, et même à prendre plaisir à ces prises de parole en public, indispensables quand j’ai monté ma boîte. Ça m’a confronté au réel.

Pendant toute cette période, je n’ai pas fait de musique. Je voyais les quarante ans arriver, je me suis dit : « Si je ne vends pas maintenant, je ne changerai pas de carrière. » Alors, j’ai vendu ma boîte qui marchait très bien.

Comment es-tu arrivé dans le cinéma ?

Comme ça faisait dix ans que je n’avais pas fait de musique, je n’avais plus l’élan créatif. J’avais été marié à une comédienne et j’avais fréquenté le milieu du cinéma. Le cinéma est un art assez complet : il y a l’écriture, la musique, un côté gestion de projet, c’est un travail d’équipe, et j’étais assez cinéphile, je fréquentais le cinéclub à Polytechnique.

Comment passe-t-on derrière la caméra ?

J’ai commencé par ce qui m’a paru le plus facile, la production, en me disant que ça allait me permettre de comprendre comment ça fonctionne. En fait, c’est une erreur. Une fois que tu es producteur, tu es étiqueté producteur et ensuite, les gens ne te voient plus du tout comme un artiste. J’ai commencé par produire des courts-métrages. Pour les faire financer, c’est tout un système d’aides, de subventions du CNC, des régions, dans un petit milieu où tout le monde se connaît et où il faut se faire accepter, se faire connaître par les acheteurs télé (France Télévisions, Arte, Canal +). Ça m’a pris deux ou trois ans pour me faire reconnaître comme producteur. Quand j’ai commencé à réaliser, j’ai fait un premier court en 2005, un peu raté, mais qui a quand même été acheté par des télés (13e rue et TPS). Pour le deuxième, Schéma directeur, plus soigné, j’ai fait une expérience intéressante pour comprendre le milieu. Je dépose mon dossier avec le scénario au CNC pour avoir une subvention et je reçois un coup de fil d’un membre du jury qui me propose son aide pour faire passer mon projet qui avait été refusé au premier tour. Quelle n’a pas été ma surprise de l’entendre me dire de ne rien changer au scénario mais de changer mon CV : « Enlevez que vous avez fait Polytechnique, enlevez que vous avez monté votre entreprise, que vous avez été PDG de Siticom. » À la place, j’ai mentionné toutes mes activités musicales ou en lien avec le cinéma, et mon projet est passé au second tour.

Puis mon court-métrage a fait plusieurs festivals, a eu un certain succès et a remporté un prix assez prestigieux, le prix UniFrance. Il a été acheté par France 3 et grâce à ça, pour la première fois, en 2009, j’ai été repéré comme réalisateur. J’ai donc arrêté la production pour me consacrer à la réalisation. J’ai écrit un autre court, Je pourrais être votre grand-mère, une espèce de comédie qui aborde la dure vie des immigrés roumains en France que France 3 a très vite préacheté. Ce court a cartonné, a été dans tous les festivals, a gagné de nombreux prix, a été nommé aux Césars, présélectionné aux Oscars. Ça m’a vraiment conforté dans mon rôle de réalisateur, ça a excité des jalousies, mais j’avais réussi mon pari.

Est-ce que ça t’a conforté dans le genre du cinéma d’auteur ?

J’ai éprouvé à ce moment-là des soucis de positionnement car ce court-métrage était à cheval entre le cinéma d’auteur et la comédie, une comédie d’auteur, donc il a été boycotté par quelques festivals spécialisés dans le cinéma d’auteur. La comédie, c’est grand public, donc c’est vu comme commercial. Le cinéma d’auteur se construit par opposition au cinéma commercial. Il réclame de ne pas faire de comédie mais permet de ne pas prendre forcément d’acteurs connus. J’ai respecté le fait de ne pas prendre d’acteurs très connus, mais je n’ai pas respecté le fait de ne pas faire de comédie. À côté, vous avez un cinéma commercial qui s’abrutit, qui réalise des films de plus en plus formatés avec des stars bankables, car c’est ce qui est vendeur. Pourtant, il y aurait un vrai marché pour un cinéma intelligent grand public comme les comédies italiennes de Dino Risi ou Ettore Scola, dans le cinéma français les comédies de Bacri et Jaoui, Nakache et Toledano, Podalydès…

Es-tu sur un projet particulier ?

Je suis sur deux projets. J’ai acheté les droits d’un livre, The mind game, un thriller sur le thème de la manipulation et des neurosciences et qui se passerait à Polytechnique. C’est l’histoire d’un affrontement entre un élève de Polytechnique et son professeur de neurosciences, comme Stanislas Dehaene, le professeur de neurosciences de l’X ! Je cherche un peu la difficulté car le thriller ne fait pas partie du cinéma d’auteur et je m’entends dire que les thrillers français ne marchent que rarement dans le cinéma commercial. Mais j’ai une piste avec Netflix, donc, on va voir s’il y a des ouvertures de ce côté-là.

J’ai un autre projet, une comédie mettant en scène un jeune surdoué qui naît dans un milieu populaire, qui est repéré par son professeur de maths, mais qui n’assume pas son côté surdoué, pour ne pas être stigmatisé. Il est déjà mal vu dans sa famille car il ne s’intéresse pas au foot, il est mal vu à l’école car il y est mal intégré. C’est sa petite amie, atteinte d’une maladie grave neurodégénérative, qui compte sur lui pour trouver le remède et qui va le forcer à assumer son côté surdoué. J’en suis à l’écriture du scénario avec une coscénariste, Florence Cuny.

Gardes-tu des liens avec des camarades de promotion ?

Mes meilleurs amis sont en majorité des camarades de Polytechnique. Et je garde le contact avec les réunions de promo.

Quel est le fil directeur de ton parcours ?

J’ai toujours voulu faire des trucs artistiques, j’ai construit mon indépendance financière dans ce but. Et je fais les choses qui correspondent à mes goûts, avec intégrité, pas en fonction de ce qui est facile ou tendance.

En ce moment, je suis dans le milieu de la musique car j’ai repris une carrière musicale depuis 2018. J’ai formé un duo avec une comédienne qui s’appelle Sophie Verbeeck qui a tourné dans mon film Parenthèse mais aussi dans Le collier rouge de Jean Becker. Le duo s’appelle Hum Hum, on sort un EP 4 titres en mars, on a tourné un clip qui sort en janvier. Je termine de composer un album complet pour Hum Hum. Je ne fais que ça en ce moment.

 


 

Retrouvez l’œuvre de Bernard Tanguy

Schéma directeur 

Je pourrais être votre grand-mère 

Parenthèse 

Hum Hum

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