Un fil directeur pour préparer l’avenir

Les révolutions en cours peuvent être une chance si nous savons valoriser nos atouts et dépasser nos inhibitions.
Une grande connexité entre science, ingénierie et technique
Une grande connexité entre science, ingénierie et technique Rappelons les liens étroits entre le milieu des ingénieurs et celui des scientifiques (la technostructure). En fait, entre la recherche pure et la recherche appliquée, entre découverte, invention et innovation, le pont est solide. Il est en place depuis le début de leur existence. Galilée n’aurait pas existé sans sa lunette. Les découvertes scientifiques créent ou améliorent les instruments (la relativité générale et le GPS). Grâce aux ingénieurs et au caractère généraliste de leur formation en France, le lien entre la pratique et les théories abstraites est intégré à notre éducation, notre culture et ne reste pas affaire de spécialiste. Le progrès scientifique et technique actuel crée aussi des peurs qui rejaillissent sur les scientifiques et les ingénieurs. Certes les garde-fous que leur communauté a mis en place pour les contenir ont des défauts. Cependant l’exploitation de ces défauts par la structure politico-administrative pose problème.
Développer un environnement favorable
Il faut donc recréer l’environnement financier, culturel, social pour redonner aux ingénieurs une place plus en rapport avec leurs qualités spécifiques, de rigueur notamment. C’est privilégier la réalité objective par rapport au subjectif, le long terme du progrès au court terme de l’élection. C’est enfin redonner une plus grande sérénité aux rapports humains et de la mesure en toute chose. À l’heure de l’intelligence artificielle, l’adjectif humain ne doit pas devenir de facto suspect.
Le budget de l’Europe relatif à la société numérique s’élève en 2016 à 46,2 M€. Comparativement le budget de la PAC est de 56 G€. Soit plus de mille fois plus. Le plan Al Gore était approximativement de 500 M$ par an sur cinq ans en 1991. La commission européenne a pris la mesure de l’enjeu, et pour le budget de la période 2021 2027 a prévu un programme de 9,2 milliards d’euros.
Vers un humanisme renouvelé
Au XIXe siècle, le triangle matière, énergie et onde a structuré la pensée scientifique et technique. Il a débouché sur une philosophie, le saint-simonisme. Cette doctrine qui cumule plusieurs plans, social, spirituel, politique, religieux était complètement en phase avec son époque. Les grandes révolutions industrielles du XIXe siècle en sont la manifestation la plus évidente. Saint- Simon a en effet repensé entièrement l’ordre social en faveur de l’entreprise, de l’industrie et de l’entrepreneur. Et donc des ingénieurs qui sont à l’origine de la production et de l’amélioration de la vie. Aujourd’hui le triangle se transforme en tétraèdre, un sommet supplémentaire, l’information, apparaît depuis les années 50. La révolution numérique offre à la société de nouvelles possibilités et de nouvelles perspectives. Sans doute pour en bénéficier, faudra-t-il lever de nombreux obstacles, faire en sorte que l’économie numérique profite à tous. Les activités économiques affectées devront être préparées au changement. Le top management est particulièrement concerné par les enjeux de la numérisation. Pour gagner, l’avenir du paysage français devra assurer une plus grande mixité.
Des ponts à reconstruire
Il est temps de reconstruire des ponts entre la science et la société civile. L’ingénieur peut jouer, sous de multiples formes, le rôle d’interface ou de facilitateur entre les spécialistes et les profanes. La formation pluridisciplinaire comme la maîtrise de la complexité sont des qualités appropriées à cet effet. Il faut aussi grâce à une communication plus humanisée retrouver le goût de vivre ensemble et arrêter l’individualisation acharnée qui caractérise notre société aujourd’hui. Dialoguer, échanger entre informaticiens et utilisateurs par exemple, faire comprendre les enjeux de l’informatique aux dirigeants comme à la jeunesse permettra de mieux maîtriser l’angoisse algorithmique. Enfin, il faudra gérer la bipolarisation de l’économie. C’est la condition pour éviter qu’une ploutocratie digitale capte l’essentiel des richesses nouvelles produites. Et ainsi recréer un humanisme adapté au nouveau paradigme, au fond recréer un saint-simonisme du XXIe siècle. Si les ingénieurs retrouvent la place qu’ils n’auraient pas dû perdre dans la société, ils contribueront à relever ces défis. Sinon les intérêts financiers ou politiques risquent d’enclencher des mouvements cumulatifs pervers qui ne leur permettront pas de bénéficier des immenses avantages de cette nouvelle révolution. Les ingénieurs devront alors sans doute se réinvestir en politique. Mais il y a urgence ! Le futur, c’est maintenant.
1. Source : Denys Acker, L’abécédaire.
