Promenade de fin d’été

Dossier : Arts, Lettres et SciencesMagazine N°597Rédacteur : Jean SALMONA (56)

Entre les conservateurs qui refusent – par paresse d’esprit? – tout ce qui a été composé après Ravel et Stravinski, et les ayatollahs de la musique contemporaine, il y a, comme toujours, un juste milieu, celui de l’amateur éclairé, fidèle aux valeurs sûres mais curieux de découvertes. C’est à lui que s’adresse cette chronique.

Szymanowski, Magin, Tan Dun, improvisations

Szymanowski, compositeur polonais mort en 1937, peut être classé par commodité parmi les postromantiques. Mais contrairement à celles de Richard Strauss et Rachmaninov, par exemple, qui ont capitalisé sur Wagner et Tchaïkovski, sa musique est totalement innovante et ne ressemble à aucune autre, avec des harmonies d’une extraordinaire richesse, une orchestration foisonnante, des constructions non académiques et des thèmes d’un lyrisme exacerbé. Ses deux Concertos pour violon méritent d’être rangés parmi les grands concertos du XX e siècle, aux côtés de ceux de Prokofiev et Bartok, au-dessus de ceux de Sibelius et Elgar. Thomas Zehetmair les a enregistrés en 1996 avec l’Orchestre symphonique de Birmingham dirigé par Simon Rattle, enregistrement réédité aujourd’hui avec la 4e Symphonie, pour piano et orchestre1 . Un très beau disque.

Milosz Magin, récemment disparu, pianiste et compositeur, était Polonais lui aussi. Philippe Devaux, excellent pianiste à découvrir, s’est mis en devoir de faire connaître son œuvre en enregistrant diverses pièces dont une exquise Sonatine et sa Sonate n° 22 . Magin est, d’une certaine façon, un Kœchlin polonais qui aurait écouté à la fois Bartok et Poulenc. Le jeu clair de Devaux est bien adapté à cette musique austère et subtile.

Tan Dun vient d’enregistrer sous sa direction, en première mondiale, sa Passion selon saint Matthieu sous le titre de Water Passion3, avec deux solistes et le chœur Rias de Berlin. L’ensemble instrumental se réduit à un violon, un violoncelle, et trois pupitres de percussions avec instruments divers, y compris cloches et eau sous toutes ses formes. On peut dire de Tan Dun, comme on l’a dit de Tchaïkovski, qu’il écrit de la musique de film, adaptée à son époque. Et alors ? Rien d’austère ni de facile non plus dans cette musique très évocatrice, structurée et bien écrite, marquée par la musique religieuse tibétaine, et que vous écouterez les yeux fermés, dans votre position favorite de yoga, avec une théière de thé blanc à proximité. La musique dite classique s’est figée au XIXe siècle, et l’habitude de broder sur les œuvres interprétées en concert s’est perdue en même temps que la capacité des instrumentistes à improviser. Mikhaïl Rudy, interprète majeur et indiscutable, s’est associé avec Misha Alperin pour une série d’improvisations à deux pianos sur des œuvres de Bach, Mozart, Schumann, Chopin, Debussy, Scriabine, Prokofiev notamment4 . Résultat séduisant et intéressant, peut-être trop timide et trop préparé – on ne sent guère l’improvisation – mais, comme aurait dit Baudelaire, enfin du nouveau !

Deux opéras presque inconnus

Le succès inextinguible des Pins de Rome et des Fontaines de Rome a fait bien du mal à Respighi en occultant le reste de son œuvre pourtant foisonnante et multiforme. La Campana sommersa, écrit dans les années vingt d’après le drame symboliste Die Versunkene Glocke de Gerhardt Hauptmann, convoité par Ravel, est un opéra fort et original, plus proche de Debussy et Britten que de Puccini, et qui devrait tenter les metteurs en scène d’aujourd’hui et les détourner de leurs vaines entreprises de renouveler une fois de plus Cosi fan tutte ou Ariane à Naxos. Bien sûr, il y a dans la Campana sommersa la rage de tous les compositeurs des années vingt de faire aussi bien que Pelleas, mais le style italien, les arias superbes confiées aux principaux solistes – ténor et soprano, les excellents Laura Aikin et John Daszak dans l’enregistrement récent par l’Orchestre national de Montpellier dirigé par Friedemann Layer5 – sont de nature à emporter l’adhésion du public.

Straszny Dwor (Le Manoir hanté) du Polonais Stanislaw Moniuszko (1819-1872), enregistré voici peu par les solistes, les chœurs et l’orchestre de l’Opéra national de Varsovie dirigés par Jacek Laspszyk6 , est l’archétype de l’opéra polonais patriotique du XIXe siècle, comme La Vie pour le Tsar (violemment antipolonais) de Glinka est celui de l’opéra russe. Aucune innovation, des airs simples et bien jolis, une grandiloquence de bon aloi : une curiosité à découvrir si vous aimez Auber ou Meyerbeer.

Bartok et flûte éclectique

Bartok est, lui aussi, victime du succès d’un nombre relativement restreint de ses œuvres, surjouées. Pour lui, comme pour d’autres (Prokofiev notamment), interprètes et organisateurs de concerts devraient faire preuve de courage et s’intéresser à la partie immergée de l’iceberg. Ainsi des deux Sonates pour violon et piano et de la Sonate pour violon seul, enregistrés par Christian Tetzlaff, violon, et Leif Ove Andsnes7 . Les Sonates pour violon et piano datent de la période la plus créative de Bartok, au début des années vingt. En mariant recherches formelles fondées sur le dodécaphonisme et folklore hongrois, Bartok donne un exemple éclatant – hélas sans émule sérieux, le génie est chose rare – de ce que peut être l’innovation non pour elle-même mais au service de l’inspiration. La Sonate pour violon seul, commandée par Menuhin alors que Bartok était dans la misère aux États-Unis, et terminée peu avant sa mort, est sans doute le sommet de son œuvre : dans un total dépouillement, avec une perfection de la forme qui rejoint Bach, Bartok atteint, comme Bach avec l’Art de la Fugue, à l’absolu, après lequel il n’est plus que silence.

Pour terminer sur une note plus détendue, si vous aimez la flûte et le grand Michel Debost, digne successeur de Jean-Pierre Rampal, si vous avez aimé les trois disques “ Flûte Panorama ”, vous aimerez le nouveau “Panorama pour flûte et orchestre”, produit par notre camarade Jean-Pierre Ferey8 . Avec l’Orchestre symphonique de Miskolc (Hongrie), dirigé par François-Xavier Roth, Michel Debost joue des pièces charmantes qui n’ont d’autre objet que d’être agréables tout en étant bien écrites, de Saint-Saëns, Chaminade, Bernstein, et même Boulez, et d’auteurs moins connus comme Arthur Foote, avec A Night Piece qui aurait pu inspirer Miles Davis.

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1. 1 CD EMI 5 57777 2.
2. 1 CD PASSAVANT PAS 1002.
3. 2 CD SONY 099708.
4. 1 CD EMI 5 57769 2.
5. 2 CD ACCORD 476 1884.
6. 2 CD EMI 5 57489 2.
7. 1 CD VIRGIN 5 45668 2.
8. 1 CD SKARBO DSK 3042.

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