Liberté, égalité, fraternité est-elle une devise de la civilisation de l’Internet ?

Dossier : Libres ProposMagazine N°533 Mars 1998
Par André DANZIN (39)

La mon­dia­li­sa­tion par les réseaux infor­ma­tiques bous­cule les idées reçues. Elle est le symp­tôme et le sym­bole d’une révo­lu­tion. Elle contri­bue au déploie­ment d’une méta­mor­phose de civi­li­sa­tion qui fait entrer en muta­tion l’ensemble de nos uni­vers de pen­sée et d’organisation sociale. Rien n’est épar­gné : les équi­libres démo­gra­phiques, l’utilisation de l’espace, les séden­ta­ri­tés des habi­tats et des métiers, nos rap­ports au tra­vail et notre usage du temps, la place de l’État, des groupes et des citoyens, le rôle des reli­gions et des idéo­lo­gies, les réfé­rences morales et les mœurs2.
Tout connaît un radi­cal chan­ge­ment : la condi­tion fémi­nine, la répar­ti­tion des pou­voirs entre la poli­tique, l’argent et l’information, la dérive des consom­ma­tions vers des biens de nature imma­té­rielle et la dis­pa­ri­tion du tra­vail mus­cu­laire. Nous entrons dans l’ère du virtuel.

La métamorphose de la société : une éclosion d’idées nouvelles

Cette méta­mor­phose a pour moteur l’ir­rup­tion des sciences et des tech­niques dans nos vies pro­fes­sion­nelles et nos loi­sirs, dans notre san­té, dans nos capa­ci­tés d’être édu­qués, de nous culti­ver et de nous dis­traire. L’homme domes­ti­quant l’a­tome, conqué­rant l’es­pace sidé­ral et les océans, exploi­tant les éner­gies fos­siles et les forêts pri­mi­tives accroît son pou­voir d’u­sage de la nature au point de faire bas­cu­ler les équi­libres éco­lo­giques. Mais d’autres agents tra­vaillent encore plus fon­da­men­ta­le­ment pour le chan­ge­ment. Ce sont ceux qui nous confèrent un don d’u­bi­qui­té. Les trans­ports des biens et des per­sonnes sont mas­sifs, illi­mi­tés, rapides, éco­no­miques. Les infor­ma­tions numé­ri­sées, véhi­cu­lées par un même mode de trans­port qui réunit images et sons, pla­né­taires, imma­té­rielles et immé­diates main­tiennent sous influence évo­lu­tive tous les esprits.

Nous par­ve­nons à une troi­sième expli­ca­tion du monde3. La vision antique (Aris­tote-Pto­lé­mée) avait cédé la place à celle de la Renais­sance (Coper­nic-Gali­lée) dont les déve­lop­pe­ments devaient conduire à la culture des Lumières. Nous quit­tons ce modèle appuyé sur la méca­nique ration­nelle (le créa­teur » grand hor­lo­ger ») pour cher­cher des sources d’ins­pi­ra­tion dans les connais­sances réunies par la sys­té­mique, la cyber­né­tique, la théo­rie de l’in­for­ma­tion et la bio­lo­gie. À la place d’une nature fixée, évo­luant len­te­ment vers la mort entro­pique4, nous com­pre­nons l’U­ni­vers comme » un sys­tème his­to­rique, évo­lu­tif, épi­gé­né­tique et non pré­for­mé, à l’in­for­ma­tion crois­sante « 5. La phy­sique des phé­no­mènes éloi­gnés de leur posi­tion d’é­qui­libre6 et la repré­sen­ta­tion mathé­ma­tique des tur­bu­lences nous apprennent qu’à par­tir d’une situa­tion don­née où tous les fac­teurs d’é­vo­lu­tion sont en acti­vi­té, plu­sieurs solu­tions équi­pro­bables sont poten­tiel­le­ment pré­sentes pour déter­mi­ner l’a­ve­nir et que le bas­cu­le­ment vers une for­mule exclu­sive de toute autre sera déclen­ché par l’in­ter­ven­tion d’un petit agent exté­rieur, par une fluc­tua­tion que l’on ne peut qu’as­si­mi­ler au hasard7. Contrai­re­ment au rai­son­ne­ment de Laplace, l’a­ve­nir est plu­riel et indéterminé.

Les Lumières nous pro­po­saient une phi­lo­so­phie de la cer­ti­tude sur laquelle seraient construites les idéo­lo­gies sociales. La vision actuelle nous recon­duit vers l’hu­mi­li­té : l’Homme est, par nature, un appren­ti sor­cier. » Il sait sou­vent ce qu’il fait mais il ne sait pas ce que fait ce qu’il fait « 8. Notre lot est l’im­mer­sion dans l’incertitude.

Nous devons réduire le recours au car­té­sia­nisme, cette ver­sion appau­vrie de la pen­sée du phi­lo­sophe, par lequel nous résol­vions les pro­blèmes en dis­tin­guant des par­ties et en les trai­tant sépa­ré­ment. Il faut pro­hi­ber la sim­pli­ci­té des clas­si­fi­ca­tions. L’é­tude des sys­tèmes com­plexes nous enseigne que les rela­tions des par­ties entre elles et avec le tout sont pré­do­mi­nantes. Toute per­tur­ba­tion loca­li­sée se pro­page de proche en proche jus­qu’à enva­hir l’en­semble par un bou­clage de réac­tions et de contre-réac­tions dont beau­coup sont impré­vi­sibles9.

Ces cas­cades de liai­sons douées de pou­voirs de cata­lyse engendrent des effets per­vers10 qui peuvent être malé­fiques ou béné­fiques. Toute déci­sion relève de l’in­ter­dis­ci­pli­naire, de l’in­ter­sec­to­riel, de l’in­ter­mi­nis­té­riel. Par Inter­net, véri­table réseau ner­veux pla­né­taire, ces inter­dé­pen­dances s’é­tendent aujourd’­hui au monde entier.

La ratio­na­li­té directe est en défaut. Les cau­sa­li­tés cessent d’être linéaires. On ne peut plus dire que » gou­ver­ner, c’est pré­voir » mais seule­ment pro­cé­der par essai-erreur-cor­rec­tion d’er­reur-nou­vel essai. Dans ces condi­tions, la sanc­tion ne peut pas être pro­non­cée par des cri­tères défi­nis a prio­ri : elle relève du » mar­ché « . Le mar­ché doit se com­prendre comme un lieu d’é­changes des infor­ma­tions les plus diverses, offertes à toutes les concur­rences, où les arbitres sont les usa­gers. Dans cette période d’af­fai­blis­se­ment de notre capa­ci­té de contrôle, la notion de mar­ché, au-delà des échanges com­mer­ciaux et finan­ciers, s’é­tend quoi que l’on veuille faire, à tous les actes humains : vali­di­té des per­sonnes, effi­ca­ci­té des éta­blis­se­ments d’en­sei­gne­ment, suc­cès ou échec des pro­duits cultu­rels, tech­niques de san­té, struc­tures et objec­tifs des gou­ver­ne­ments, etc. Cette réap­pa­ri­tion des forces de sélec­tion dar­wi­niennes, que l’on espé­rait ban­nies des rap­ports humains, s’ex­plique par la carac­té­ris­tique fon­da­men­tale de notre époque : nous vivons un épi­sode extra­or­di­nai­re­ment actif de l’Évolution.

Une aide à la compréhension du changement : les lois universelles de l’Évolution

Sans en avoir, à beau­coup près, péné­tré tous les méca­nismes, nous appar­te­nons aux pre­mières géné­ra­tions conscientes que le phé­no­mène d’é­vo­lu­tion est général.

L’é­vo­lu­tion touche l’i­na­ni­mé, l’a­ni­mal et l’hu­main. Elle englobe chaque objet et chaque être ; c’est pour­quoi il est légi­time de par­ler de co-évolution.
Nous quit­tons la vision d’un envi­ron­ne­ment sta­tique pour accep­ter des modèles essen­tiel­le­ment dynamiques.
La des­truc­tion-créa­tion s’ef­fec­tue dans une contrac­tion du temps de plus en plus pré­ci­pi­tée : mil­liards d’an­nées pour l’U­ni­vers sidé­ral ; mil­lions pour le monde vivant ; mil­lé­naires pour l’Homme puis siècles et décen­nies ! L’é­vo­lu­tion pro­cède par conti­nui­tés et par rup­tures : aujourd’­hui, nous sommes à l’é­pi­centre d’un séisme. Il faut s’en convaincre, en tirer les leçons, agir en consé­quence, faute de quoi, nous accom­pli­rons les pires erreurs.

La plus grande pru­dence s’im­pose pour trans­fé­rer les para­digmes des sciences dites exactes et natu­relles aux sciences sociales. Cepen­dant, cer­taines lois de l’é­vo­lu­tion ont des carac­tères tel­le­ment répé­ti­tifs et uni­ver­sels qu’elles nous four­nissent des modèles de référence :

- en pre­mier lieu, tout se passe comme si l’é­vo­lu­tion cor­res­pon­dait à une pous­sée de la com­plexi­té et de la conscience11. Aujourd’­hui, la crois­sance du com­plexe est liée à l’ex­plo­sion de la com­mu­ni­ca­tion. La bureau­cra­tie se déve­loppe comme un mal inévi­table dans la mesure où il faut admi­nis­trer cette com­plexi­té12 ;

- en second lieu, il faut rete­nir les leçons de l’his­toire. Dans toutes ses séquences repé­rées, l’é­vo­lu­tion s’est effec­tuée par l’ac­tion de trois forces inter­con­nec­tées : les ini­tia­tives des mutants, l’ac­com­pa­gne­ment d’un grand nombre d’ac­teurs et la sélec­tion par le milieu.

Les mutants appar­tiennent aux popu­la­tions anciennes mais, par cer­taines pro­prié­tés, ils portent les carac­té­ris­tiques des popu­la­tions futures. L’as­tro­phy­sique nous ren­seigne sur le jeu des par­ti­cules élé­men­taires, sur l’ac­tion cata­ly­tique de cer­tains atomes, notam­ment du car­bone13, sur les nucléa­tions à par­tir des­quelles se sont for­més les astres. Ce sont encore des mutants qui consti­tuent les pré­cur­seurs des nou­velles espèces bio­lo­giques. Ces pion­niers sont aujourd’­hui cher­cheurs, pen­seurs, ingé­nieurs, nou­veaux mana­gers, inven­teurs sur Inter­net, usa­gers curieux de consom­mer du nouveau.

Inno­va­teurs et pro­phètes sont d’a­bord reje­tés. La coa­li­tion des forces d’i­ner­tie main­tient la sta­bi­li­té. Mais la puis­sance de cata­lyse des nou­velles pro­po­si­tions, objets, ser­vices ou modèles men­taux crée peu à peu des sym­bioses qui minent en pro­fon­deur l’ordre ancien et engendrent des ges­ta­tions cachées. Alors éclatent les coopé­ra­tions co-évolutives.

La sélec­tion est conforme aux obser­va­tions de Dar­win. On peut la détes­ter pour les exclu­sions qu’elle pro­nonce mais l’a­na­lyse froide doit la faire consi­dé­rer comme une don­née abso­lue. Elle fait par­tie de la culture de l’in­cer­ti­tude. Si, par des arti­fices, on cherche à en dif­fé­rer la sanc­tion, elle resur­git plus tard sous des formes plus douloureuses.

Ce tryp­tique de l’é­vo­lu­tion, nucléa­tions à l’o­ri­gine du chan­ge­ment, coopé­ra­tions et sélec­tion a été par­ti­cu­liè­re­ment bien ana­ly­sé par Man­freid Eigen14. Sa des­crip­tion nous fait com­prendre que l’é­vo­lu­tion ne se ramène pas à la seule consom­ma­tion du plus faible par le plus fort. À beau­coup d’é­gards, les pion­niers sont les plus faibles mais leurs ini­tia­tives débordent les inertes et, dans la sélec­tion, les forces de sym­biose jouent un rôle posi­tif de pro­tec­tion des solu­tions nou­velles et assurent leur triomphe. Tout bien consi­dé­ré, la jungle n’est pas aus­si inhu­maine qu’on a bien vou­lu le dire15.

La guerre économique : un événement inévitable

L’hu­ma­ni­té marche par vagues suc­ces­sives. En Occi­dent, la pax roma­na, long­temps fon­da­tion de l’or­ga­ni­sa­tion sociale du monde déve­lop­pé, mou­rut. La chré­tien­té lui suc­cé­da jus­qu’à l’é­pui­se­ment. La Renais­sance prit le relais jus­qu’au fruit tar­dif de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Une nou­velle vague arrive, plus conden­sée dans la durée, plus vio­lente, plus pla­né­taire, appa­rem­ment plus pro­fonde et exi­geante que les chan­ge­ments d’ho­ri­zon anté­rieurs. Chaque relance remet en ques­tion la dis­tri­bu­tion des pou­voirs. Les hégé­mo­nies s’é­croulent, sti­mu­lant de nou­veaux appé­tits. Il est sans exemple qu’a­lors d’im­por­tants affron­te­ments puissent être évités.

Nous sommes à ce tour­nant. Parce que les acti­vi­tés-clés sont deve­nues imma­té­rielles, les ins­tru­ments de la domi­na­tion ne sont plus les armes mais l’é­co­no­mie. Les armes sub­sistent en fond de décor : leur menace garan­tit au plus fort, sans conteste les États-Unis d’A­mé­rique depuis l’im­plo­sion de l’U­nion sovié­tique, que le conflit sera loca­li­sé sur le ter­rain de son choix : le com­merce, l’in­no­va­tion tech­no­lo­gique et les pro­duits cultu­rels. Chaque pays, chaque région du monde essaie de trou­ver sa place dans ce jeu où les atouts vont être redistribués.

Comme pour tout conflit, cette guerre a un coût humain. Elle ne fait pas de morts mais elle fait des pauvres ou des chô­meurs en même temps que se consti­tuent de nou­veaux pôles de richesses. Les enjeux pour l’a­ve­nir de nos popu­la­tions sont peut-être encore plus char­gés de gra­vi­té que s’il s’a­gis­sait d’une guerre mili­taire. Il faut en être conscient.

L’Eu­rope n’a aujourd’­hui aucun moyen de refu­ser ce choc. Poli­ti­que­ment, elle ne s’est pas orga­ni­sée en zone pro­té­gée. L’U­nion euro­péenne, contrai­re­ment au vœu de J. Delors n’est pas seule­ment » ouverte « . Elle est aus­si » offerte » et rien n’in­dique qu’elle veuille ou qu’elle puisse chan­ger cette situa­tion à l’ex­cep­tion de quelques domaines par­ti­cu­liers. Car l’obs­tacle n’est pas seule­ment poli­tique mais phy­sique : ce qui arbitre la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail est imma­té­riel, le savoir, le savoir-faire et le faire savoir dont la cir­cu­la­tion sur les réseaux de com­mu­ni­ca­tion est incon­trô­lable. Et, para­doxe dû à la com­plexi­té enri­chie par la glo­ba­li­sa­tion, dans la guerre éco­no­mique, l’en­ne­mi est aus­si le partenaire.

Notre inté­rêt est, aujourd’­hui, de nous asso­cier à l’é­mer­gence des pays qui bordent l’o­céan Paci­fique à l’Est comme à l’Ouest alors que nous savons bien qu’ils figu­re­ront par­mi nos plus redou­tables concur­rents et que leurs pro­duc­tions contri­buent, dès main­te­nant, à aggra­ver nos taux tra­giques de chô­mage. Curieuse guerre, en effet, où les com­bat­tants échappent à l’au­to­ri­té directe des États. Car les acteurs de pre­mier rang sont les entre­prises pri­vées, indus­tries et socié­tés de ser­vices mul­ti­na­tio­nales, grandes cen­trales d’a­chat et éta­blis­se­ments finan­ciers dont les rami­fi­ca­tions s’é­tendent à la pla­nète entière. Quant aux PME, par effet de proxi­mi­té, elles ali­mentent la résis­tance aux impor­ta­tions. Les PME sont aus­si les mieux pla­cées pour jouer le rôle de pion­niers en pro­cu­rant les sources d’in­no­va­tion à par­tir des­quelles des parts de mar­ché mon­diaux seront conquises.

Dans cette confu­sion des efforts, les ter­ri­toires ont per­du tout carac­tère de sanc­tuaires pré­ser­vés16. On vit donc une situa­tion para­doxale dans laquelle la com­pé­ti­ti­vi­té et les taux de chô­mage ou d’i­né­ga­li­tés sociales sont liés aux fron­tières alors que l’in­ter­pé­né­tra­tion des forces de concur­rence les ignore. Ce sont les États natio­naux qui défi­nissent et contrôlent les prin­ci­pales règles du jeu local par la fis­ca­li­té et le droit du tra­vail mais ils ne sont que par­te­naires seconds dans les déci­sions d’ac­cords inter­na­tio­naux, de délo­ca­li­sa­tion des acti­vi­tés et de pro­prié­té du capi­tal pour les ins­tru­ments de la pro­duc­tion et de la dis­tri­bu­tion. Nul ne voit, d’ailleurs, com­ment il pour­rait en être autre­ment tant sont puis­santes les forces de glo­ba­li­sa­tion dans la mon­dia­li­sa­tion non pas seule­ment de l’é­co­no­mie mais de tous les sys­tèmes de rela­tions entre les per­sonnes (infor­ma­tions, connais­sances, culture, etc.). L’É­tat est réduit à n’in­ter­ve­nir que pour four­nir le ter­rain, favo­rable ou han­di­ca­pant, à par­tir duquel ses res­sor­tis­sants agi­ront dans la guerre éco­no­mique selon leur propre volon­té et leurs moyens.

La France et les vertus républicaines

Dans cette aven­ture, sur quelles valeurs s’ap­puyer ? Pour les Euro­péens conti­nen­taux, par­ti­cu­liè­re­ment pour l’Al­le­magne et pour la France, l’é­preuve est dif­fi­cile. Impré­gnés par la ratio­na­li­té des Lumières et légi­ti­me­ment fiers du fonc­tion­ne­ment des modèles sociaux du pas­sé récent, nous rai­son­nons dans la chry­sa­lide de notre méta­mor­phose comme des che­nilles alors que nous sommes déjà des papillons17. Nous nous féli­ci­tons d’une supé­rio­ri­té trom­peuse de notre culture en récu­sant le modèle anglo-saxon et en igno­rant la per­ti­nence actuelle des phi­lo­so­phies asia­tiques, notam­ment du confucianisme.

Aux plus hauts niveaux de l’É­tat fran­çais, à droite comme à gauche, sont célé­brées les » ver­tus répu­bli­caines « . Que signi­fie aujourd’­hui la devise » Liber­té, éga­li­té, fra­ter­ni­té » ? Cette ques­tion est au cœur de notre des­tin. Je ne pour­rai que l’é­vo­quer en mots trop courts en sou­hai­tant que chaque lec­teur en pour­suive la médi­ta­tion per­son­nelle. Car il y va de l’i­mage de notre pays à l’é­tran­ger, de son rayon­ne­ment uni­ver­sel et du socle de pen­sées, sur lequel reposent nos com­por­te­ments. En cette période de ques­tion­ne­ment anxieux, le monde attend un mes­sage de la France.

Liber­té - Appa­rem­ment l’ère du vir­tuel n’in­tro­duit aucune rup­ture majeure quant aux prin­cipes de la liber­té : droit à l’u­sage que l’on peut faire de soi-même, de choi­sir ses mœurs, d’ex­pri­mer ses idées, droit aux enga­ge­ments confes­sion­nels ou poli­tiques selon ses sen­ti­ments. Jamais, semble-t-il, la liber­té n’a ren­con­tré si peu d’obs­tacles pro­ve­nant de l’ordre moral. » Sur Inter­net, c’est Mai 68 tous les jours « 18 disent cer­tains en rai­son de l’ab­sence qua­si com­plète de contrôle hié­rar­chique et de limite à tout com­mu­ni­quer, y com­pris la dés­in­for­ma­tion, dans un volume de réso­nance mondial.

Telle est la sur­face des choses. En pro­fon­deur, les faits sont dif­fé­rents. Ils jouent, en ges­ta­tion cachée, dans un autre sens. Dans moins d’un demi-siècle, l’hu­ma­ni­té por­te­ra huit à dix mil­liards de per­sonnes, dix fois plus que lorsque la Révo­lu­tion fran­çaise s’est expri­mée, en pré­sence de contraintes de rela­tions réci­proques infi­ni­ment plus actives qu’au­tre­fois. Ces pres­sions d’in­ter­dé­pen­dances seront réduc­trices de liber­té. Il fau­dra bien mettre en place des fac­teurs de régu­la­tion afin d’é­vi­ter l’a­nar­chie et afin de favo­ri­ser le déve­lop­pe­ment de sym­bioses construc­tives. Sous quelles formes uni­ver­selles ? expri­mées par quelle éthique ? Il est temps d’y réflé­chir19 : la phase actuelle ne pro­pose rien ; elle est en cela typique des périodes de tran­si­tion où la situa­tion évo­lue » à la lisière du chaos « 20. En d’autres termes, le moment est proche où il fau­dra redé­fi­nir les limites de nos liber­tés sous l’é­clai­rage de la responsabilité.

Éga­li­té – Le choc est rude. Rien n’est plus inéga­li­taire qu’un épi­sode aigu de l’é­vo­lu­tion. En toutes cir­cons­tances, l’é­vo­lu­tion marche par les écarts ; elle s’ap­puie sur les ten­sions d’i­né­ga­li­tés ; le res­pect des dif­fé­rences est le moteur du mou­ve­ment. Dans la guerre éco­no­mique qui se joue sur les capa­ci­tés d’in­no­va­tion, il faut avoir dans son camp des entre­pre­neurs pion­niers, pro­mo­teurs de biens nou­veaux ce qui sup­pose leur enri­chis­se­ment mais aus­si la pré­sence de clients assez riches de super­flu pour se com­por­ter en consom­ma­teurs de pro­duits et de ser­vices incon­nus jus­qu’a­lors et en action­naires pour­voyeurs de capi­tal-risque.

La démons­tra­tion est en cours. Anglo-Saxons et Asia­tiques arbitrent les coûts et les condi­tions de tra­vail par le mar­ché en concé­dant sa part à la sélec­tion dar­wi­nienne. Ils gagnent les emplois dans la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail aux dépens des Euro­péens conti­nen­taux hos­tiles à cette sorte de flexi­bi­li­té. Ces der­niers, atta­chés aux cor­rec­tions éga­li­taires par les redis­tri­bu­tions, rebouclent les effets de la mon­dia­li­sa­tion sur le seul fac­teur qui per­met un ajus­te­ment à savoir le nombre des emplois.

Cette pra­tique, d’a­près l’ex­pé­rience actuelle, serait sui­ci­daire mais il faut regar­der comme fon­da­men­tal dans la culture du » capi­ta­lisme rhé­nan « 21 l’at­ta­che­ment à la fidé­li­sa­tion réci­proque des entre­prises et de leurs employés. Un contrat moral pro­longe les devoirs de l’en­tre­pre­neur à la garan­tie d’as­su­rance de per­fec­tion­ne­ment par la for­ma­tion interne, de pro­tec­tion contre la mala­die et de retraite, avec le concours et sous le contrôle de l’É­tat. Cet acquis du prin­cipe d’é­ga­li­té est remis en ques­tion dans des condi­tions pathé­tiques pour tous mais par­ti­cu­liè­re­ment pour les déci­deurs poli­tiques et éco­no­miques dont les syn­di­cats pro­fes­sion­nels et ouvriers. Refu­ser l’a­dap­ta­tion c’est vrai­sem­bla­ble­ment tout perdre ; l’ac­cep­ter, c’est renon­cer à des pro­grès sociaux dou­lou­reu­se­ment construits au cours du temps qui assu­raient un mini­mum de confort pour tous et ren­dait la socié­té plus humaine.

La ques­tion ne peut pas être tran­chée en quelques mots. Mais plu­sieurs faits doivent être accep­tés comme déci­sifs : jamais les capi­taux n’ont été si vola­tils, jamais l’é­mi­gra­tion des postes de tra­vail par les délo­ca­li­sa­tions n’a été si facile, jamais l’exode des cer­veaux n’a connu autant de ten­ta­tions22. Inter­net per­met de diri­ger à dis­tance n’im­porte quelle usine et n’im­porte quel centre de concep­tion, si éloi­gnés, soient-ils. À quelque situa­tion de com­pro­mis que l’on par­vienne, l’Eu­rope devra trou­ver le moyen de don­ner à ses entre­pre­neurs par rap­port à leurs concur­rents mon­diaux une éga­li­té des chances dans leur déve­lop­pe­ment c’est-à-dire dans leur enri­chis­se­ment en tant que pion­niers et inno­va­teurs. C’est loin d’être le cas aujourd’­hui. Quant à une dérive du prin­cipe moral d’é­ga­li­té (des droits, des devoirs, de la digni­té) vers l’é­ga­li­ta­risme, elle serait payée de dom­mages sociaux graves : on ne viole pas impu­né­ment les forces d’évolution.

Fra­ter­ni­té - Le mot est rare­ment employé. On lui sub­sti­tue soli­da­ri­té, plus méca­nique, admi­nis­tra­tif, col­lec­tif, moins près du cœur. Cet écart est char­gé de sens. L’in­di­vi­du se débar­rasse sur l’É­tat de la res­pon­sa­bi­li­té d’être le frère des autres. Perte de sub­stance affec­tive ? Ten­ta­tive d’en­ga­ge­ment marginal ?

Quoi qu’il en soit, il est dif­fi­cile d’être frère de tous. La guerre éco­no­mique pose la ques­tion du choix. Devons-nous œuvrer dans la fra­ter­ni­té uni­ver­selle, mon­dia­li­sée ou don­ner la prio­ri­té à notre car­rière, notre famille, notre clan, notre pays, l’Eu­rope, l’Oc­ci­dent ? La réponse des faits s’é­loigne de celle de Mon­tes­quieu : tout est consa­cré au plus proche dans l’in­té­rêt direct et dans l’im­mé­diat. Nous vivons le temps des myopes : nul pro­jet à long terme. À part l’eu­ro, reçu comme trop abs­trait pour cata­ly­ser une espé­rance popu­laire, rien ne vient assi­gner un objec­tif à la fra­ter­ni­té. Accep­ter la civi­li­sa­tion de l’im­mé­diat est une erreur pour l’Eu­rope. L’U­nion euro­péenne ne peut se for­mer que dans le pro­ces­sus et non pas par la pro­cé­dure. Il fau­drait pro­po­ser des buts, sources d’en­thou­siasme pour la jeu­nesse. Car nos efforts de soli­da­ri­té doivent avoir pour pre­mier objet la trans­mis­sion d’un monde accep­table à nos suc­ces­seurs. Pra­ti­quer la fra­ter­ni­té, c’est aujourd’­hui, lan­cer des poli­tiques d’an­ti­ci­pa­tion23. L’in­cer­ti­tude n’est pas la com­plète obs­cu­ri­té : l’ac­tion pour l’a­ve­nir est le pre­mier anti­dote du malaise social.

En conclu­sion, en dépit des bou­le­ver­se­ments actuels, les valeurs répu­bli­caines conservent toutes leurs vali­di­tés direc­trices de civi­li­sa­tion à la condi­tion d’être pla­cées sous l’im­pé­ra­tif de la res­pon­sa­bi­li­té, une res­pon­sa­bi­li­té englo­bant le pré­sent et l’a­ve­nir, issue de la conscience de chaque citoyen plus encore que des diri­geants éco­no­miques et poli­tiques. Si en revanche, liber­té signi­fie droit de faire n’im­porte quoi, sans règle du jeu et sans res­pect de contraintes éthiques, si éga­li­té reten­tit comme éga­li­taire, si la fra­ter­ni­té perd son sens de qua­li­té des rela­tions de per­sonne à per­sonne pour être trans­fé­rée à un État ano­nyme, plé­tho­rique et rui­né, alors la sanc­tion par les boucles de réac­tion de l’é­co­no­mie sera tragique.

Vers quel avenir ?

Les théo­ri­ciens du libé­ra­lisme cultivent l’u­to­pie des équi­libres. La mon­dia­li­sa­tion, dont les désordres sont aujourd’­hui le fruit des dif­fé­rences de niveaux entre les coûts et les condi­tions d’emploi de la main-d’œuvre et entre la dis­po­ni­bi­li­té des capi­taux, condui­ra dans son état final à un nivel­le­ment par le haut. Les plus défa­vo­ri­sés aujourd’­hui, obli­gés d’ac­cep­ter bas salaires et absence de pro­tec­tions sociales, s’en­ri­chi­ront. Ils exi­ge­ront alors un envi­ron­ne­ment social plus ambi­tieux et rejoin­dront les situa­tions des pri­vi­lé­giés de la période des » trente glo­rieuses « . Le mou­ve­ment se pro­dui­ra dans la crois­sance pour tous tant il existe de réserves de besoins, capables de tirer en avant toutes les éco­no­mies, dans les pays can­di­dats à l’é­mer­gence dont l’am­bi­tion va s’é­tendre au monde entier. S’il y a souf­frances sociales, elles seront limi­tées à la phase de tran­si­tion qu’il faut rendre la plus courte pos­sible en ouvrant toutes les bar­rières à la cir­cu­la­tion des hommes, des capi­taux, des pro­duits et des services.

Cette vision quelque peu idyl­lique de l’hu­ma­ni­té future revient à croire à l’har­mo­nie d’une éco­no­mie-monde24 unique par oppo­si­tion à un monde mul­ti­po­laire où plu­sieurs éco­no­mie-mondes s’op­po­se­raient. Cette pro­jec­tion sur l’a­ve­nir est conforme à la pen­sée unique du moment. Elle est par­ti­cu­liè­re­ment sou­te­nue par les États-Unis d’A­mé­rique qui se voient pro­mis à tenir le pre­mier rang dans cette nou­velle orga­ni­sa­tion où des clas­se­ments hié­rar­chiques ne man­que­ront pas de s’affirmer.

Il est dif­fi­cile d’op­po­ser des argu­ments théo­riques à cette hypo­thèse sauf qu’elle n’a aucun exemple de pré­cé­dent dans l’his­toire et qu’elle est contraire aux lois de l’é­vo­lu­tion dont nous avons vu qu’elle était faite de l’é­man­ci­pa­tion per­ma­nente des dif­fé­rences et des ten­sions que pro­voquent leurs manifestations.

En fait, la ques­tion des stra­té­gies dans la période actuelle ne sera pas domi­née par la consi­dé­ra­tion de l’a­ve­nir loin­tain mais par la néces­si­té de sup­por­ter sans explo­sion sociale soit l’exa­cer­ba­tion des pau­vre­tés à l’in­té­rieur du tra­vail (Amé­rique du Nord), soit l’ac­crois­se­ment du nombre des exclus du tra­vail par le sous-emploi (Europe de l’Ouest). Autre­ment dit, pour­ra-t-on accep­ter les souf­frances de la tran­si­tion et l’ac­ci­dent social ne risque-t-il pas de tout cas­ser ? C’est sur cette ques­tion que le mes­sage de l’U­nion euro­péenne, au-delà de la tech­nique moné­taire du pas­sage à l’eu­ro, devrait être clair.

Mais il est per­mis d’être opti­miste pour l’hu­ma­ni­té prise dans son ensemble. La pous­sée des biens et des ser­vices imma­té­riels pro­pose une crois­sance de sub­sti­tu­tion débar­ras­sée des excès de consom­ma­tions et de pol­lu­tions de carac­tères éner­gé­tiques et maté­riels. Les nou­velles tech­no­lo­gies des conte­nants de l’in­for­ma­tion (élec­tro­nique, infor­ma­tique, télé­com­mu­ni­ca­tions) et des conte­nus (hyper­mé­dias) tendent à accroître notre dis­tance à l’animalité.

Notre époque sera sans doute regar­dée par les his­to­riens du futur comme l’a­vè­ne­ment d’un pro­grès déci­sif dans la marche vers tou­jours plus d’i­ni­tia­tives et de res­pon­sa­bi­li­tés. Un homme plus debout, plus édu­qué, plus riche de rela­tions est en train de naître… Mais il convien­drait peut-être, par des règles d’é­thique éco­no­mique et sociale, de modé­rer la vitesse de cette course vers un homme nou­veau car, comme le pres­sen­tait Von Neu­man25, dès les années 1960, pour­rons-nous sur­vivre à une inno­va­tion tech­no­lo­gique qui court beau­coup plus vite que nos capa­ci­tés de com­prendre notre aventure ?

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1. FISH : Forum inter­na­tio­nal des sciences humaines.
2. Une étude sur » le choc de la mon­dia­li­sa­tion, nais­sance d’une nou­velle civi­li­sa­tion » a été conduite sous la pré­si­dence de l’au­teur par un groupe de réflexion de la Com­mis­sion natio­nale fran­çaise pour l’U­nes­co au cours du pre­mier semestre 1997 (en cours de publication).
3. Cf. F. Brau­del, in Gram­maire des civi­li­sa­tions, Flam­ma­rion, 1987.
4. Carnot-Clausius.
5. Selon la des­crip­tion de Tresmontant.
6. Cf. œuvre d’I­lya Prigogine.
7. On parle ain­si de » l’ef­fet papillon » dont le bat­te­ment d’ailes peut être à l’o­ri­gine d’un cyclone. Cf. Deva­quet, L’a­mibe et l’étudiant.
8. Selon le mot de P. Valéry.
9. Cf. notam­ment l’œuvre d’Ed­gar Morin, La méthode, etc.
10. R. Bou­don, Effets per­vers et ordre social.
11. La pen­sée des auteurs fran­co­phones est par­ti­cu­liè­re­ment riche en ce domaine, cf. notam­ment : H. Berg­son, P. Teil­hard de Char­din J. Ruffie.
12. Lire à ce sujet le remar­quable essai de J. Voge (40) Le com­plexe de Babel. Crise ou maî­trise de l’in­for­ma­tion (Mas­son, Col­lec­tion CNET/ENST, Paris, 1997).
13. Cf. œuvre de vul­ga­ri­sa­tion d’Hu­bert Reeves (Patience dans l’a­zur, etc.).
14. Prix Nobel de biochimie.
15. On sait com­bien le dar­wi­nisme réduit aux seules sanc­tions de sélec­tion a pu ins­pi­rer la cor­res­pon­dance de Marx et Engels et les conduire à une esti­ma­tion pes­si­miste des lois de la nature.
16. Cf. A. Dan­zin, » Défense, info­routes et mon­dia­li­sa­tion » Revue Défense natio­nale, juillet 1996.
17. Image emprun­tée à Edgar Morin.
18. Cf. C. Hui­te­ma (72), Et Dieu créa Internet.
19. Cette ques­tion est déjà au pro­gramme des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales. En témoignent l’in­sis­tance des décla­ra­tions sur les Droits de l’Homme et la mul­ti­pli­ca­tion des » Comi­tés d’é­thique « . Mais en géné­ral, dans quelle confusion !
20. Selon les idées de S. A. Kauf­man remar­qua­ble­ment résu­mées par J. Voge. op. cité in (12).
21. Selon l’ex­pres­sion de Michel Albert.
22. En par­ti­cu­lier chez les cher­cheurs de pointe en bio­lo­gie et en infor­ma­tique dont les rela­tions avec la fer­ti­li­té du mar­ché amé­ri­cain se res­serrent. Cf. Busi­ness Week, oct.6/1997 » A brain drain in France » et » French entre­pre­neurs swim the Channel « .
23. On ne peut que consta­ter ici la dif­fi­cul­té des consen­sus d’an­ti­ci­pa­tion même lorsque la néces­si­té en est évi­dente (absence per­ma­nente de poli­tique fami­liale ; retards de par­ti­ci­pa­tion à l’é­la­bo­ra­tion des tech­no­lo­gies du xxie siècle ; menaces sur la recherche de solu­tions pour l’a­ve­nir éner­gé­tique (Super­phé­nix), etc.).
24. Au sens de F. Braudel.
25. Cf. J. Voge op. cité.

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