Les Joyeuses Commères de Windsor et Le Roi Lear

Dossier : Arts, Lettres et SciencesMagazine N°562Par : SHAKESPEARERédacteur : Philippe OBLIN (46)

Nos rapports de Français avec Shakespeare peuvent être malaisés. Sans parler de son anglais du XVIe siècle, ses traductions sont rarement satisfaisantes. Ouvrez, par exemple, ses œuvres complètes dans l’édition de la Pléiade. Il y est, sauf exceptions, traduit par des écrivains qui ne sont point gens de théâtre : François-Victor Hugo le plus souvent, Gide à l’occasion.

Certes fidèles, elles se révèlent pourtant d’une affligeante pesanteur et à coup sûr injouables en l’état, faute de véritable expérience personnelle de la scène de la part des traducteurs. Gide, très lié avec Jacques Copeau, lui avait sans doute apporté ses conseils de critique littéraire lors de la création du Vieux- Colombier, mais n’était tout de même jamais monté sur les planches.

De surcroît, beaucoup de répliques sont incompréhensibles. De petites notes, en fin de volume, apprennent au lecteur, assez avide de connaissances pour s’y référer au risque de s’embrouiller dans ses pages, qu’il s’agit d’un jeu de mots intraduisible, ou encore d’une allusion à quelque obscure actualité élizabéthaine dont l’identification est sujette à controverses chez les érudits.

Tout cela ne fait pas du théâtre, et c’est pourtant de théâtre qu’il est question. Et de quel théâtre !

À ce propos, nous avons, cet été à La Baule, vu Les Joyeuses Commères de Windsor, dans une adaptation et mise en scène de Marie-Silvia Manuel. Je dis bien adaptation, sans que ce terme évoque pour moi rien de désinvolte à l’égard du grand Will. Si, dans un mot à mot, il reste, pour un public de langue française, difficile à suivre, surtout à l’aube d’un XXIe siècle s’annonçant de petite culture, il est en revanche parfaitement adaptable à ce même public, sans trahison pour autant.

Certes, cela ne va pas sans une “ perte d’information ”, comme dirait un cybernéticien, dans le domaine poétique, mais ses textes en sont si riches qu’il en reste assez pour faire du moindre de ses spectacles une fête de l’esprit, pourvu qu’il soit bien interprété.

Mme Manuel – qui jouait en outre Anne Page – y avait pourvu, aidée par la pétulance d’Annie Cordy en Mrs Quickly, et par d’heureuses trouvailles en fait de costumes : l’idée, par exemple, de vêtir le bourgeois Page d’un kilt et d’une veste de tweed dans quoi il piquait ses colères. Le tout endiablé, virevoltant et, pour tout dire, plaisant à souhait, bien que plutôt éloigné d’une traduction de pion consciencieux.

Shakespeare encore, mais dans un tout autre registre, tant il en est riche : Le Roi Lear, un soir à la Cartoucherie – Théâtre de la Tempête. La traduction, récente, de Luc de Goustine, passait la rampe sans encombre. Victor Garrivier nous campait un Lear sombrant dans la folie, et conscient d’y sombrer. Il faisait mieux que camper : il était Lear. Avec joie, on retrouvait en Kent le cher Jean- Pol Dubois qui nous avait donné un bref, mais combien nuancé, Archevêque de Canterbury dans l’Henry V du Festival d’Avignon. Un enchantement aussi d’entendre Alain Dukam et sa petite boîte à musique en Fou aux yeux étonnés et à l’accent naïf, venu tout droit des Isles.

Il y avait de bonnes idées de mise en scène, d’autres moins, ou les bonnes parfois répétées avec une insistance propre à les rendre pesantes. Quand éclate le grand vertige de la tempête sur la lande (Soufflez, vents, à vous déchirer les joues…), un élément du décor s’avançait presque jusqu’au proscenium, puis reculait vers les fonds. La première fois, c’était hallucinant comme le délire des éléments déchaînés ; la dixième, un tantinet puéril, et surtout lassant.

Mais les costumes! Peut-être metteur en scène (Philippe Adrien) et costumière (Cidalia da Costa) avaient-ils voulu, par de savants mélanges, nous signifier l’intemporalité de la situation. Ce n’était pas, à mes yeux, une raison pour vêtir les filles de Lear façon élizabéthaine, mais coller en même temps des rouflaquettes à Cornouailles, Bourgogne et France, après les avoir fringués en bourgeois de Labiche, tandis que Gloucester ressemblait à un père noble d’Émile Augier et la soldatesque à des Waffen SS armés de mitraillettes.

Les metteurs en scène ont parfois des idées surprenantes. Pourtant, le souffle immense du texte et la qualité des interprètes balayaient pour notre bonheur ces fâcheuses niaiseries.

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