LAMPEDUSA et le déclin d’un ancien monde

Dossier : ExpressionsMagazine N°699
Par Pierre BAQUÉ (64)

Don Fabrizio Salina, le prince sicilien, porte sur sa société un regard douloureux.

Il voit que rien ne sera plus comme avant. Les révolutions du XVIIIe siècle finissant et de la première moitié du XIXe siècle auront raison de l’ordre ancien. Garibaldi en est le symbole.

Et, d’un autre côté, il jauge ce passé encore présent avec lucidité et critique ; il voit la médiocrité de ces aristocrates dont le seul mérite est d’être nés tels ; mais il en est aussi, et ne peut s’en déprendre.

Le roman exprime cette irrépressible mélancolie de voir disparaître un monde ancien au profit d’un inéluctable monde nouveau.

Première désillusion

L’ordre ancien dont il y est question pour nous a été formé, modelé, architecturé en Occident par la déclaration de Philadelphie et celle du Conseil national de la Résistance ; c’est l’ordre dans lequel je vins au monde, et qui m’a semblé évidemment l’ordre naturel du monde quand le temps fut venu de m’y insérer professionnellement : l’industrie y fut mon horizon ; l’industrie façonne des richesses, l’État régule, module, répartit, soutient les plus démunis ; j’y ai adhéré sans beaucoup réfléchir ; j’avais le sentiment, comme chercheur, ingénieur de production, puis dirigeant, de participer activement à ce progrès ; « faire mieux aujourd’hui qu’hier, et demain mieux qu’aujourd’hui », telle était ma principale boussole.

Si chacun faisait comme cela…

“ La finance n’est plus là comme serviteur mais comme maître ”

Mon premier choc advint au Creusot1 quand je pris conscience (tardive, il est vrai) non pas seulement des divergences dans les analyses et les sensibilités des uns et des autres, mais surtout dans leurs objectifs : tous n’œuvraient pas pour le bien commun ; certains n’œuvraient que pour eux.

Telle fut la première entaille dans mon enthousiasme. Tel fut le profond ressort de ma vie ultérieure de conseiller : soigner un corps malade.

Une nouvelle hiérarchie des pouvoirs

Mon second choc advint chez Pechiney. Je pris peu à peu conscience d’une mutation radicale dans la hiérarchie des pouvoirs, du fait que la rentabilité des capitaux investis par les actionnaires était (re)devenue la force organisatrice du monde. Non pas le progrès technico-économique pour tous, mais le profit de quelques-uns.

Tant qu’il s’agissait d’œuvrer pour obtenir un résultat d’exploitation en rapport quasi normé (par un standard financier commun) avec les capitaux mobilisés par le travail, quelle qu’en fut la nature du financement, je trouvais cela bien : une bonne mesure d’hygiène, de rigueur, et de frugalité économique.

Mais quand la pression sur le résultat se fit plus forte, en provenance non d’un standard communément admis, mais d’une avidité croissante des actionnaires, je pris conscience qu’un mouvement majeur, planétaire, irrépressible, était en route, que je baptisais l’inversion : la finance n’était plus là comme un serviteur, utile et bien rémunéré, apporté aux entrepreneurs créateurs des richesses du monde, mais comme un maître qui asservit l’entreprise, elle-même devenue instrument d’extraction des richesses pour les actionnaires.

Dépense de l'entreprise vs défense des actionnaires

Beaucoup me l’avaient dit, les syndicats notamment avec leurs insupportables rengaines (« Empain peut payer, etc. »). Mais je n’entendais pas, je trouvais leurs arguments simplistes et fallacieux, et je les combattais, car c’était l’époque où les dirigeants des grandes entreprises remplissaient généralement leur rôle de gestionnaires et défenseurs de leur entreprise, pas seulement de leurs actionnaires et de leurs banquiers.

Comme dirigeant, je n’avais nullement le sentiment d’être un gardien au service de la sphère financière, mais je me sentais un acteur qui mobilise et organise les ressources nécessaires à une sorte de progrès de l’humanité.

Il me fallut ces deux décennies, de 1992 à 2012, pour réaliser que le monde de la Déclaration de Philadelphie et du Conseil national de la Résistance se finissait, et qu’un modèle d’humanité à trois couches était en train de se généraliser sur la planète : les aristocrates de l’archipel financier, les serviteurs et gardiens, les esclaves.

Court-termisme

Je suis donc comme Fabrizio Salina. Je vois le monde nouveau, et j’aimais le monde ancien. Je le servais avec enthousiasme, convaincu d’être un de ses acteurs utiles, malgré les mille critiques que je lui adressais, et que je m’efforçais de « soigner ». Je me déchire sur cette charnière.

Car les formes de ce monde nouveau me déplaisent. Elles résultent non seulement de cette nouvelle répartition des pouvoirs, mais aussi des multiples objets et processus issus de la technologie, qui servent les nouveaux pouvoirs.

“ On détruit quand il faudrait le courage politique de réformer ”

Il me déplaît que l’on soit entré dans la société du zapping, manifestation de l’extrême court-termisme de tous : un « bon plan », dans le langage courant actuel, n’est pas la construction d’une séquence finalisée astucieuse et réfléchie, mais la saisie au vol d’une opportunité sur le grand marché du Net.

Dispositif général qui abrutit plus qu’il ne nourrit, et qui permet de bien « réduire les têtes », de s’étourdir en faisant, tristement, la fête, suivant un modelage puissant, favorable à tous les asservissements.

Il me déplaît que l’on déconstruise pierre à pierre les édifices de l’État-providence et des services publics : je suis le premier à souligner les hypertrophies délétères de beaucoup d’organisations publiques, politiques et syndicales, qui parfois les discréditent.

Mais on les détruit, quand il faudrait le courage politique de les réformer.

Il me déplaît de voir modelées les aspirations des jeunes cadres : je les sens désengagés des objets sociaux réels, centrés sur leur avenir professionnel (fragile il est vrai, et cela explique beaucoup), sur leur trajectoire personnelle, en un « chacun pour soi » généralisé.

Je les vois avides des prothèses fournies par les coaches et autres gourous, qui les « règlent » comme l’on règle une machine, qui les ajustent, les mettent dans les moules idoines du moment, cadres de plus en plus instrumentalisés, de plus en plus nettement entrés dans la couche des serviteurs et gardiens, dans la douillette anesthésie du « vocabulaire RH ».

Il me déplaît de voir se multiplier, se métastaser des innovations destructrices, dans la musique des publicités et des faiseurs de mode, d’une incitation sans fin à consommer.

Entre lassitude et espoir

Ce monde me fatigue. Et pourtant il est là, filant rapide et sans halte sur un océan incertain. Je n’y peux rien. Les jérémiades des observateurs désabusés sont inaudibles.

L’ancien ordre avait mille défauts, le nouveau mille autres. Je combattais les défauts anciens ; c’était une motivation. Mais aujourd’hui, je suis las, et, en plus, conscient de la gigantesque mutation en route, je ne sais plus bien comment me colleter à ce monde nouveau, qui produit des personnes nouvelles.

Il s’agit d’un double déplacement, se mettre dans la peau de l’humanité nouvelle qui advient dans ce contexte, et la défendre contre ses démons.

Revenir en arrière est évidemment impossible. La flèche du temps n’a qu’une pointe. Réformer l’ordre nouveau est une tâche immense.

N’y aurait-il rien à faire, tout simplement, comme le pense Jean Sur, alias Salina ?

Ou faudrait-il faire confiance aux nouveau-nés, comme Hannah Arendt :

« Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, “naturelle”, c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir […] la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau2. »

Peut-on les aider ?

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1. Voir L’Usine buissonnière.
2. Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, fin du chapitre V.

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