La solitude du coureur de fond

Dossier : TrajectoiresMagazine N°707
Par Pierre LASZLO
 

Son attention soutenue ? Son adaptabilité, son aptitude à rebondir ? Sa joie de vivre ? Voici ce qu’il en dit : « J’ai eu la chance d’avoir un environnement familial très équilibré, avec beaucoup d’affection, de stimulation intellectuelle, et un bon sens de l’humour.

Mes parents et mes grands-parents – surtout ma grand-mère Marcelle qui vivait avec notre famille – ont su me transmettre, sans misérabilisme et sans donner de sentiment de culpabilité, les événements tristes qui ont été le lot de leur génération et qui m’ont fait prendre conscience combien nos générations sont privilégiées : histoires de guerre, de maman morte trop jeune faute de transport rapide de la campagne où elle vivait jusqu’à l’hôpital de la ville voisine, histoires de faim aussi. »

Deux ans d'avance

« Mon institutrice en maternelle de quatre à cinq ans fut Mme Daugeron. Elle eut deux rôles cruciaux. Après une tentative d’intégration ratée dans une autre maternelle où j’étais très malheureux, sa classe m’offrit un environnement agréable et stimulant où je me suis d’emblée senti très bien.

Ensuite, ayant détecté que j’étais en avance pour mon âge, elle proposa une évaluation à mes parents, au bout de laquelle il fut décidé, avec l’appui de cette institutrice, que je saute deux classes. Je n’ai jamais perdu cette avance par la suite. »

L’école de la République

Puis l’école de la République : « J’ai suivi les cours du secondaire au lycée Honoré-de- Balzac, à Issoudun. C’était un lycée de province relativement petit (nous étions moins de 20 en Terminale C), avec de nombreux professeurs d’une qualité exceptionnelle, autant dans les matières scientifiques que littéraires.

“ Le regard des visiteurs profanait le repos des morts, et l’archéologue était responsable de cette profanation ”

Ensuite, je fis ma prépa à Louis-le-Grand. Avec un hommage particulier à mes professeurs de Maths sup M. Bloch en mathématiques et M. Mourlion en physique, qui ont su me donner confiance en moi, alors que je ramais pour me mettre au niveau. »

Après l’X, il choisit une formation par la recherche, d’abord à Oxford sous la direction de Robert J. P. Williams, puis à Grenoble, un doctorat en métallurgie, sous la direction d’Yves Bréchet (81) – apprenant aussi son métier d’Erik Ness, de l’université de Trondheim, avec des stages postdoctoraux à l’université McMaster et à Cambridge.

Endurance

L’endurance lui est une quête, lors de randonnées en montagne, de courses à pied du type semi-marathon, ou dans l’obstination du scientifique. Il devint chercheur en métallurgie, mais au moins un autre choix s’offrait : « J’ai toujours été fasciné par l’archéologie et j’ai même envisagé d’en faire mon métier. Encore une activité de chercheur et encore un travail d’endurance.

« Les deux choses qui m’en ont dissuadé : le risque de passer une vie à faire des fouilles sans rien trouver de très intéressant, et un certain malaise en face de restes humains (ossements, momies) que j’ai pu voir dans les musées, avec l’impression que les regards des visiteurs profanaient le dernier repos des morts et que l’archéologue était responsable de cette profanation. »

De la recherche à la finance

Fin 1994, il entra au centre de recherches de Péchiney, et y supervisa des projets de R & D. Au bout de cinq ans, du fait de la conquête par les Russes du marché de l’aluminium en Europe occidentale, Péchiney devait restructurer son centre de recherches. Mais entre-temps, Duly s’était conquis une habilitation à diriger des recherches en métallurgie.

Après un MBA à l’INSEAD, Duly, à la suite d’une annonce dans La Jaune et la Rouge, fut recruté en 2001 par la banque d’affaires japonaise Nomura. Il y fut d’abord chargé de fusions-acquisitions, entre la France et le Japon.

Toujours chez Nomura, de 2002 à 2007, Duly fut chargé d’affaires auprès d’une clientèle française de grands comptes industriels, financiers ou du secteur public réalisant des opérations d’envergure sur les marchés de capitaux tant obligataires que d’actions, et participa à des opérations d’un montant global d’une dizaine de milliards d’euros.

Il lança le négoce de produits dérivés, basés sur les différentiels de taux d’intérêt auprès des municipalités et participa à l’émission de la toute première obligation adossée à des actifs (CDO square) de cette banque Nomura.

Parler en milliards d'euros

Puis, durant une période pour lui féconde, devenu associé puis directeur associé, toujours chez Nomura, il eut en charge les relations quotidiennes avec la direction du Trésor : « L’un de mes souvenirs les plus marquants est ma participation au programme de financement du Trésor.

“ Rigoureux mais visionnaire, brillant dans l’appréhension de la complexité ; philanthrope idéaliste et enthousiaste ”

À partir de 2004, Nomura est devenue l’une des banques dites « SVT », chargées du placement des titres de la dette de l’État français. Deux fois par mois, des réunions au ministère des Finances, à Bercy, réunissaient un représentant de chaque SVT et l’équipe du Trésor en charge de l’émission de la dette, afin de parler de l’appétit espéré des investisseurs pour les prochaines émissions de dette.

J’avais l’honneur de représenter Nomura et au début, c’est très impressionnant de participer à des réunions où l’on parle seulement en milliards d’euros. »

Avant les subprimes

UN BRÉSIL INATTENDU

« Au Brésil, loin des images convenues, j’ai découvert un peuple capable de faire preuve d’un perfectionnisme et d’une innovation étonnants. Cela se retrouve dans les défilés du Carnaval, une véritable compétition s’écoulant sur plusieurs nuits et que je suis désormais avec une véritable passion, mais aussi dans plusieurs secteurs économiques, tels que l’exploitation et la transformation des ressources naturelles.
J’ai la chance aujourd’hui dans mon travail d’aider parfois des entreprises françaises à venir tirer parti de cette richesse non seulement naturelle mais aussi intellectuelle du Brésil et mon souhait le plus cher serait de voir encore plus d’investisseurs français au Brésil. »

De Nomura, Duly passa dans une autre banque d’affaires, Standard Chartered, de 2007 à 2009. Il ne cessa de voyager entre la Chine, l’Angleterre et le Pakistan. Il y mit en place des financements pour de grands projets d’énergie éolienne et solaire et pour des équipementiers du secteur.

Quand il appliqua sa rigueur de raisonnement et sa puissance de travail à l’analyse mathématique de produits dérivés sur la place de Londres, il ne leur trouva aucune stabilité asymptotique, et s’en inquiéta. Ce bien avant que l’affaire des subprimes ne prouve la nocivité de tels produits.

Fut-ce en partie la crise financière de 2008 qui s’ensuivit ? Il revint à Grenoble et se lança dans le développement de projets photovoltaïques. Sunpower France le recruta pour diriger ses projets.

Depuis septembre 2011, Duly vit à Curitiba, au sud du Brésil. Il est responsable pour ce pays de l’activité de conseil stratégique et financier du groupe Pöyry pour l’énergie et la sylviculture.

Un scientifique au tempérament d'artiste

Duly, ses propos le montrent, combine modestie et lucidité. Ne transparaissent pas, sauf si on le connaît déjà, sa force de caractère, sa gentillesse, son autorité morale.

C’est un scientifique au tempérament d’artiste : appliquant un cadre intellectuel rigoureux mais visionnaire, brillant dans l’appréhension de la complexité ; philanthrope idéaliste et enthousiaste, trop souvent déçu par les faiblesses de ses prochains, mais jamais blasé.

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