HUMEURS

Dossier : Arts, Lettres et SciencesMagazine N°643Rédacteur : Jean Salmona (56)

Pourquoi, à un moment donné, décidons-nous d’écouter un enregistrement plutôt qu’un autre? Si l’on excepte, bien sûr, les raisons contingentes (on vient de vous offrir un disque, vous rentrez d’un concert et vous voulez comparer, etc.), quelles sont les relations entre la musique que vous avez choisie et votre humeur du moment, vos rapports à cet instant avec votre entourage, ce que vous êtes en train de lire, l’heure qu’il est, le temps qu’il fait ? Cette question ne s’applique évidemment qu’à la musique enregistrée, dont vous maîtrisez le choix et que vous allez écouter immédiatement. Il est très vraisemblable que la réponse relève de la psychanalyse, et pourrait vous aider à approfondir votre personnalité – et celle des autres – avec une certaine subtilité (oublions les exemples caricaturaux, tels que celui de cet adjudant que nous avons connu et qui, au fond de la Mitidja, écoutait à tuetête tous les dimanches de la musique militaire en buvant de la bière, ou de ce personnage féminin du film Ten, qui faisait toujours l’amour au son du Boléro de Ravel).

Debussy en couleurs, Enesco tzigane

La musique pour piano de Debussy est porteuse de calme et de sérénité, mais d’une sérénité sensuelle, celle que l’on éprouve en regardant une peinture de Pissarro ou de Seurat, et non celle qui vous porte vers la métaphysique. Nelson Freire vient d’enregistrer le Livre 1 des Préludes, Children’s Corner, et aussi D’un cahier d’esquisses et Clair de lune1. Jouer Debussy nécessite trois qualités complexes et souvent antinomiques : un toucher très fin mais sans mièvrerie, une technique parfaite mais qui sait se faire oublier, et par-dessus tout éviter l’impressionnisme musical qui noie la musique dans le brouillard. Freire les réunit toutes les trois, et possède cet équilibre, cette perfection que seul le temps permet d’atteindre. De plus, il s’évade des canons usuels et fait preuve d’une originalité jaillissante, notamment dans un Children’s Corner d’anthologie. Enfin, Debussy est souvent condamné au noir et blanc, et Freire le joue en couleurs. Au total, de loin le meilleur Debussy que nous ayons entendu depuis Claudio Arrau.

La Sonate n° 3 pour violon et piano de Georges Enesco (préférons cette orthographe à Enescu), telle que l’interprètent Valeriy Sokolov et Svetlana Kosenk 2 est dite «Dans le caractère populaire roumain ». Enesco, violoniste légendaire (qui peut écouter les yeux secs le mouvement lent du Concerto pour deux violons de Bach avec un Menuhin de seize ans?) aura été aussi compositeur, celui qui a donné des lettres de noblesse à la musique tzigane, comme Gershwin avec le jazz, et Sokolov joue cette Sonate ultravirtuose, redoutée des violonistes, comme s’il était dans un restaurant de Budapest (ce n’est pas la Roumanie, mais on y entend les meilleurs musiciens tziganes). Une musique parfaitement en situation si vous êtes d’humeur dansante ou si vous voulez vous mettre en appétit. L’Octuor en ut majeur, dont le Philharmonique de Monte-Carlo donne sur le même disque une version pour orchestre, oeuvre de jeunesse, est plus classique, à mi-chemin entre Mahler et Zemlinski.

Haendel, Bach

Haendel et Bach sont très exactement contemporains. Certes, Haendel n’a pas joué le rôle central de Bach dans la musique occidentale – personne d’autre non plus – mais s’il est plus connu aujourd’hui pour ses opéras que pour sa musique instrumentale, c’est que celle-ci a longtemps pâti d’exécutions à la fois grandioses et austères, à la mode d’outre-Manche. Il fallait bien des Italiens pour dépoussiérer cette musique rien moins qu’austère, et c’est ce que fait Il Giardino Armonico avec les 12 Concerti Grossi de l’opus 63, joués sur instruments anciens. Plus achevés que ceux de Corelli, infiniment plus complexes que ceux de Vivaldi, ils s’avèrent, ainsi rénovés, constituer un ensemble d’une grande richesse, comparable à celui des Six Concertos brandebourgeois.

Si la musique instrumentale de Haendel est clairement de son époque, et s’écoute assez bien en lisant un livre d’économie ou de politique, celle de Bach est intemporelle et ne s’écoute jamais aussi bien qu’en méditant, par exemple pour faire le vide après une journée de réunions. Cette intemporalité fait qu’elle se prête à toutes sortes de transcriptions. Ainsi, le Clavier bien tempéré peut se jouer au clavecin, au pianoforte, au piano moderne, en quatuor à cordes. La pianiste Edna Stern, que nombre d’entre nous ont découvert au Festival de La Roque-d’Anthéron, a enregistré douze des Préludes et Fugues du Clavier bien tempéré au piano, entrecoupés de trois chorals transcrits par Busoni Nun komm’der Heiden Heiland, Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ et Wachet auf, ruft uns die Stimm4. Edna Stern a choisi une interprétation très libre, comme l’avait fait Glenn Gould en son temps, mais à l’opposé de celui-ci : basses puissantes, servies par la prise de son, utilisation fréquente de la pédale forte, jeu parfois à la limite du rubato. Au total, un Bach semblable à aucun autre, profond, polyphonique et presque romantique. À vous d’analyser dans quelle circonstance d’humeur, après une première écoute, vous aurez eu envie de le réentendre.

1. 1 CD DECCA.
2. 1 CD VIRGIN.
3. 3 CD DECCA.
4. 1 CD ZIG ZAG.

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