Portrait de Jean-Pierre BOURGUIGNON (66)

Grand serviteur des mathématiques

Dossier : TrajectoiresMagazine N°714
Par Pierre LASZLO

Un grand mathématicien et serviteur de la République.
Sa vocation de mathématicien n'était pas innée et lui est venue d’un enseignement hors normes.

Un homme droit, franc et fidèle. Produit de l’élitisme républicain, frère d’un Alfred Kastler. Issu du peuple. Grand serviteur de la République – et des mathématiques.

“ Briser la tour d’ivoire dans laquelle on accusait les mathématiciens de s’enfermer ”

Né à Lyon en 1947 dans un milieu modeste (sa famille vient du Dauphiné), Jean-Pierre Bourguignon est d’une intense fidélité à ses origines, aux valeurs inculquées par ses parents ou héritées de ses lectures – les Œuvres de Romain Rolland aux Éditions sociales, tout particulièrement.

Car il est petit-fils de paysan, fils d’un postier syndicaliste ; sa mère était toute douce, réservée, attentive.

Il tient d’elle sa qualité d’écoute. Il ne fut jamais servile ; sa rectitude, sa probité sont exemplaires.

Un enseignant hors normes

Pendant ses études secondaires, il fut plutôt fasciné par la littérature et la philosophie. Sa vocation de mathématicien lui vint d’un enseignant hors normes. Ce professeur de mathématiques en terminale n’hésitait pas à raconter des mathématiques, même si elles sortaient du programme officiel.


Dessin : Laurent Simon

Jean-Pierre Bourguignon fut incité de la sorte à penser par lui-même et à s’intéresser aux maths, à tel escient qu’il devint mathématicien. Après deux années de classes préparatoires au lycée du Parc à Lyon, il intégra l’École polytechnique en 1966.

Collé à la Rue d’Ulm, il n’eut pas le front de faire une année supplémentaire pour tenter à nouveau d’y entrer. Pendant son passage à l’École, très engagé dans la réforme de l’enseignement (qui ne se portait pas très bien), il organisa avec quelques camarades des groupes de lecture subversifs en mécanique et en théorie des probabilités.

Des travaux de pionnier

Au CNRS dès 1969, il opta comme domaine de recherche pour la géométrie différentielle, le plus proche de la mécanique, choisissant Marcel Berger pour superviser sa thèse de doctorat.

Son premier séjour américain à Stony Brook (1972-1973) fut extraordinairement stimulant.

Il retourna aux États-Unis en 1980, passant un semestre à l’Institute for Advanced Study, à Princeton, l’autre à Stanford. Dans ce domaine jusque-là relativement sous-apprécié de la géométrie différentielle globale, il mit à son actif des travaux de pionnier.

Professeur à l'École

Détaché du CNRS de 1986 à 1993 à l’École polytechnique comme professeur de plein exercice, il y dirigea de 1991 à 1994 son Centre de mathématiques, où Laurent Schwartz l’avait accueilli dès 1968. Il y enseigna le calcul variationnel à toute la promotion puis, devenu à temps partiel, la théorie de la relativité générale à des élèves très motivés. De 1990 à 1992, il présida la Société mathématique de France.

Cet homme lucide, féru d’histoire de la physique mathématique, comprit très tôt que la mathématique est à la fois un langage et une science.

Loin d’être isolée, elle tire sa sève d’échanges avec les autres sciences, tout en étant autonome. Jean-Pierre Bourguignon fit beaucoup pour briser la tour d’ivoire dans laquelle on accusait les mathématiciens de s’enfermer.

Leveur de fonds

De 1994 à 1998, il fut le second président de la Société mathématique européenne. De 1994 à septembre 2013, Jean-Pierre Bourguignon dirigea l’IHÉS (Institut des hautes études scientifiques). Il comprit d’emblée qu’il lui fallait trouver des ressources extérieures.

Il devint un prodigieux leveur de fonds, à l’américaine, pour faire venir à Bures les meilleurs mathématiciens et physiciens du monde entier.

Président du Conseil européen de la recherche (ERC) à Bruxelles depuis janvier 2014, il y accomplit un excellent travail.

Superlatifs

Il est difficile d’évoquer Jean-Pierre Bourguignon sans user de superlatifs : rigueur ascétique, savoir encyclopédique, calme olympien dans la tempête, pédagogie sans limites, générosité, altruisme, etc.

“ Construire un monde plus vivable pour ceux qui s’attachent à le déchiffrer ”

Cela, trop beau pour être vrai, reste authentique. Un moine-soldat ? Du moine, il a certes la discipline de vie (ni café, ni tabac, ni alcool), du soldat il a la disponibilité permanente.

Lors de ses nombreux voyages en Asie, qui le fascine et qu’il adore, il dort plus souvent dans l’avion que dans son lit. Du reste il dort peu, hormis parfois durant des exposés, ce qui ne l’empêche pas de corriger toute imprécision du conférencier.

Il a aussi une efficacité toute militaire, le sens de la stratégie, celui de la tactique. Surtout, il en a aussi l’humilité civique (cedant arma togae).

Toutes ces qualités lui viennent d’une vision : nageant dans le courant du siècle, il se rend disponible chaque fois qu’il s’agit d’y construire un monde plus vivable pour ceux qui s’attachent à le déchiffrer.

Notre pays se porte bien, tant qu’il se confie à des femmes et des hommes de cette trempe.

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