Évocations

Dossier : Arts, Lettres et SciencesMagazine N°645Rédacteur : Jean Salmona (56)

Associer une image à un son, c’est ce que nous faisons tous quand nous écoutons une musique entendue autrefois et que nous revoyons la scène plus ou moins floue d’un moment que nous avons vécu. Les musiques de film, certes plus réductrices, sont plus évocatrices encore car elles nous remémorent des images bien définies et bien cadrées, que nous pouvons revoir identiques à elles-mêmes, provoquant à volonté, un peu réchauffée peut-être mais toujours vivace, l’émotion que nous avons éprouvée la première fois que nous avons vu Une partie de Campagne ou L’homme qui n’a pas d’étoile.

Laurent Korcia – Cinéma
Sous ce titre, Laurent Korcia a rassemblé une vingtaine de musiques de films, qu’il joue au premier degré, sans retenue, comme un tzigane dans un restaurant de Budapest, mais avec ce son chaleureux et inimitable qui est celui de  cet excellent violoniste français1. Défilent ainsi Ennio Morricone, Lazlo Schiffrin, Nino Rota, Grappelli, Gershwin, Chaplin (la musique des Temps modernes) et bien d’autres. C’est joué comme c’est écrit, sans improvisation, puisqu’il s’agit non de créer mais de faire revivre à l’identique. Margot, qui aime le mélodrame, pleurera.

Brahms, Reger, Mendelssohn, Janacek, Strauss
Gérard Poulet, autre violoniste français, mais aussi sobre et retenu que Korcia est excessif,  a enregistré avec la pianiste Ludmilla Berlinskaïa trois sonates peu jouées : une Sonate en fa majeur de Mendelssohn, la Sonate de Richard Strauss et celle de Janacek2. Un demi-siècle sépare les sonates de Mendelssohn et Strauss, mais elles sont incroyablement proches : parfaitement classiques, lyriques, sans aucun élément novateur, mais bien construites, avec des mélodies superbes, qui en feraient des musiques tout indiquées pour un film sur un roman de Stendhal. La très belle Sonate de Janacek, forte, originale, rien moins que classique, serait parfaitement en situation dans un film sur la Première Guerre mondiale.

Max Reger, contemporain de Ravel  et Schoenberg mais mort jeune en 1916, bien peu connu en France, est l’archétype du musicien à l’étroit dans les formes classiques mais qui ne veut – ou ne peut – pas s’en défaire, et qui parvient, presque miraculeusement, à être original et profondément émouvant grâce à un je-ne-sais-quoi tourmenté, de feu qui couve sous la cendre, et qui le distingue de ses prédécesseurs, notamment de Brahms, comme Le Caravage est à cent lieues de Michel-Ange et de Raphaël. Alexandre Kniazev, violoncelliste fougueux et précis  bien connu des habitués du Festival de La Roque-d’Anthéron, et Edouard Oganessian, jouent avec ce qu’il faut de lyrisme inquiétant les deux Sonates pour violoncelle et piano et diverses autres pièces, très beau disque d’initiation à la musique de Max Reger. Musique pour un film de Pabst ?

Et Brahms ? Obsédé, comme on le sait, par la figure tutélaire de Beethoven et la crainte de ne pas être à la hauteur, il compose son premier quatuor en 1873, l’année de naissance de Reger, avec le même matériau harmonique que Beethoven, mais quelle différence ! Rythmes syncopés, foisonnement des idées mélodiques, enchaînements harmoniques en font une œuvre infiniment plus novatrice, au fond, que n’importe quelle pièce de musique d’aujourd’hui. L’interprétation du  Quatuor Arcanto3 est parfaitement adaptée, tourmentée, amère, mais sans sacrifier la technique ni la cohésion de l’ensemble. Sur le même disque figure le Quintette pour piano et cordes avec au piano Silke Avenhaus, sans doute le plus beau des quintettes avec piano, que l’on peut préférer à bon droit à ceux de Schumann et Dvorak, sommet du Romantisme allemand, joué dans le même esprit, superbe.

Shadows of silence
Sous ce titre abscons, le pianiste Leif Ove Andsnes a réuni un ensemble de pièces de musique contemporaine de Serensen et Kurtag (pour piano seul) et deux Concertos pour piano et orchestre, de Lutoslawski et du compositeur français Dalbavie4, pièces qui ont toutes en commun d’être écrites sans parti pris dogmatique, sensibles, intelligentes, et fondées sur la recherche de couleurs et de timbres, enfin parfaitement audibles pour un non-initié (à l’exception du Concerto de Dalbavie). On préférera les pièces de Serensen, un peu dans l’esprit de Satie et qui seraient bien adaptées à un film d’Alain Resnais.

P.-S. : enfin ! un guide Web des concerts classiques à Paris est désormais opérationnel : http://www.musique-maestro.fr, créé par notre camarade Pétillon (90). Il recense tous les concerts de la Capitale, avec un puissant moteur de recherche multicritère. Il simplifie remarquablement la vie de l’amateur de concerts, et je vous le recommande chaleureusement.

 

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1. 1 CD EMI.
2. 1 CD SAPHIR.
3. 1 CD HARMONIA MUNDI.
4. 1 CD EMI.

 

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