Espace et nucléaire

Dossier : La DéfenseMagazine N°529 Novembre 1997Par : Michel FERRIER (62), directeur au Secrétariat général de la Défense nationale

LE LIVRE BLANC sur la Défense de 1972 pla­çait l’arme nucléaire au centre de notre sys­tème de défense. L’ef­fon­dre­ment de l’URSS n’a pas modi­fié son sta­tut ; le Livre blanc de 1994, tout en affir­mant un rôle accru pour les forces conven­tion­nelles, notam­ment en faveur du main­tien de la paix, défi­nis­sait ain­si la dis­sua­sion : celle-ci repose sur la double capa­ci­té, en toutes cir­cons­tances, d’in­fli­ger à un adver­saire des dom­mages inac­cep­tables et de déli­vrer un ultime avertissement.

En appa­rence, rien n’a chan­gé. Et pour­tant, la situa­tion n’est plus du tout la même, et l’a­ve­nir désor­mais plein de questions.

Jusque dans les années 80, les cibles de nos armes nucléaires étaient clai­re­ment iden­ti­fiées, même si des pré­cau­tions de lan­gage avaient évo­qué la dis­sua­sion « tous azi­muts » et même si le sol, sur lequel explo­se­raient éven­tuel­le­ment cer­taines de ces armes, était objet de polé­mique. Or, le pacte de Var­so­vie est dis­sous et la Rus­sie n’est pas prête avant long­temps à mena­cer d’en­va­hir l’Eu­rope occi­den­tale. Le nucléaire mili­taire a‑t-il donc encore un sens ?

Force est de répondre posi­ti­ve­ment car l’ar­me­ment nucléaire ne se déve­loppe pas en un tour de main. Il faut des décen­nies pour le mettre au point et l’ac­qui­si­tion des capa­ci­tés néces­saires sup­pose l’as­sen­ti­ment inter­na­tio­nal ou la per­sé­vé­rance dans la dissimulation.

Qui peut nous garan­tir que nous n’au­rons pas à bran­dir une menace effrayante dans les cinq ou six pro­chaines décen­nies ? Contre qui, objec­te­ra-t-on ? Aucun pays n’est actuel­le­ment en mesure de jus­ti­fier une éven­tuelle dis­sua­sion de notre part, soit parce que les dom­mages qu’il pour­rait nous cau­ser ne sont pas à cette échelle, soit parce que la riposte nucléaire n’est pas la réponse appro­priée. Mais ce constat d’au­jourd’­hui ne vaut évi­dem­ment pas pour demain.

En effet, l’arme nucléaire s’est révé­lée per­ti­nente pour assu­rer la paix dans un contexte de confron­ta­tion Est-Ouest, alors qu’elle avait été conçue contre l’Al­le­magne et expé­ri­men­tée contre le Japon. C’est dire que l’a­ve­nir n’é­tait pas pré­vi­sible, et qu’il ne l’est pas plus aujourd’­hui : per­sonne ne pré­voyait la guerre des Malouines ou celle du Koweït, six mois avant leur occur­rence. Per­sonne n’a­vait pro­nos­ti­qué la chute du mur de Ber­lin en temps utile.

D’in­té­rêt majeur dans la pers­pec­tive à long terme de notre sys­tème de défense, l’arme nucléaire doit le res­ter pour un motif rare­ment expli­ci­té dans des termes très simples : elle est un dis­po­si­tif peu coû­teux par rap­port aux autres sys­tèmes sus­cep­tibles d’ap­por­ter des résul­tats psy­cho­lo­giques ou mili­taires com­pa­rables. Au moment où les néces­si­tés éco­no­miques se font plus pres­santes, où le péril appa­raît plus loin­tain, cette consi­dé­ra­tion pour­rait se frayer un che­min expli­cite par­mi les rai­sons du main­tien de la pano­plie nucléaire française.

Tou­te­fois, l’arme nucléaire risque de se heur­ter à des dif­fi­cul­tés accrues dans le futur, qu’elles soient diplo­ma­tiques, tech­no­lo­giques ou morales.

Ain­si, la norme inter­na­tio­nale repose sur le trai­té de non-pro­li­fé­ra­tion. La France a lon­gue­ment résis­té avant d’en accep­ter les pré­co­ni­sa­tions et a for­tio­ri d’y sous­crire. Ce trai­té dis­tingue cinq puis­sances nucléaires, qui se trouvent être les cinq vain­queurs de la der­nière Guerre mon­diale, et leur confie un sta­tut par­ti­cu­lier qui les auto­rise à pos­sé­der des armes nucléaires. Mais il affirme clai­re­ment que leur déten­tion comme les expé­ri­men­ta­tions pour les conce­voir doivent, in fine, être pro­hi­bées. Cet objec­tif ultime consti­tue une pres­sion consi­dé­rable sur les opi­nions publiques des démo­cra­ties occi­den­tales et a trou­vé de nom­breuses occa­sions pour se concré­ti­ser dans des prises de posi­tion où les puis­sances dotées d’armes n’ont pas osé se démar­quer des autres, alors qu’elles en avaient à la fois l’in­té­rêt et la pos­si­bi­li­té juri­dique. L’ac­cep­ta­tion de la conven­tion CTBT (Com­pre­hen­sive test ban trea­ty) pro­cé­dait du même « sens his­to­rique » qui pousse à la dénu­cléa­ri­sa­tion mili­taire. Ce mou­ve­ment est d’au­tant plus fort que les inci­ta­tions à un par­tage des aspects civils de l’éner­gie nucléaire, aus­si expli­cites dans le TNP (3), se heurtent à des dif­fi­cul­tés de pro­prié­té indus­trielle ou de budget.

Les enga­ge­ments fran­çais à ne pro­cé­der à aucun essai sup­plé­men­taire, s’ils pré­servent l’ou­til actuel de dis­sua­sion nucléaire et la concep­tion d’armes com­pa­rables, s’ils ne ferment pas com­plè­te­ment la porte à des déve­lop­pe­ments ulté­rieurs sur la base des tra­vaux issus de la simu­la­tion, consti­tuent quand même un han­di­cap consi­dé­rable à des évo­lu­tions impor­tantes que la modi­fi­ca­tion ulté­rieure de notre contexte géo­po­li­tique pour­rait appe­ler. Le fait que nos prin­ci­paux par­te­naires, c’est-à-dire nos alliés et nos anciens adver­saires, soient sou­mis à des contraintes iden­tiques nous ras­sure dans l’é­ven­tuelle confron­ta­tion avec eux, mais ne conforte pas la place de l’ar­me­ment nucléaire dans l’ou­til de défense. D’ailleurs, la France n’est peut-être pas la mieux pla­cée dans ce car­can pour trois rai­sons : d’a­bord, les États-Unis, qui n’ont pas fer­mé leur champ de tirs du Neva­da, peuvent tou­jours envi­sa­ger une reprise des essais s’ils dénoncent le CTBT. Ensuite, dans l’hy­po­thèse inverse, la simu­la­tion s’ap­puie­ra chez eux sur une banque de don­nées bien plus riche que la nôtre.

Enfin, l’im­por­tance crois­sante de l’ar­me­ment conven­tion­nel les favo­ri­se­ra, que ce soit à cause du nombre de sys­tèmes d’armes dont ce pays dis­pose et/ou de la sophis­ti­ca­tion avec laquelle il les construit. Enfin, la situa­tion géo­gra­phique des ins­tal­la­tions d’es­sai se prête plus faci­le­ment, chez nos par­te­naires, à une inter­pré­ta­tion « large » des dis­po­si­tions du CTBT.

Mais, plus encore que par les han­di­caps internes, le nucléaire des Nations occi­den­tales sera bous­cu­lé par la pro­li­fé­ra­tion dans le monde. Certes, on se gar­ga­rise des assu­rances for­melles qui s’a­mon­cellent avec des trai­tés de ban­nis­se­ment locaux (concer­nant pour l’ins­tant l’A­mé­rique latine, le Paci­fique- Sud, l’A­sie du Sud-Est, l’A­frique), on se réjouit du renon­ce­ment cré­dible et durable à toute ten­ta­tive d’ac­qui­si­tion d’arme nucléaire par le Bré­sil, l’Ar­gen­tine, le Chi­li, l’A­frique du Sud… et, dans la misère actuelle de la Corée du Nord, on voit au moins un aspect posi­tif, l’in­ca­pa­ci­té à pour­suivre un pro­gramme nucléaire mili­taire. Or, bien d’autres pays n’ont pas renon­cé, à com­men­cer par Israël, le Pakis­tan, l’Inde, l’I­ran… Il faut voir là un véri­table dan­ger ! En effet, la sta­bi­li­té d’une situa­tion inter­na­tio­nale basée sur la dis­sua­sion dépend, selon moi, du nombre de pays y jouant un rôle. Dans le pas­sé, par­mi les cinq puis­sances nucléaires recon­nues par le trai­té de non-pro­li­fé­ra­tion, seuls des grou­pe­ments de deux voire trois pays ont pris part au « jeu de la dis­sua­sion », ce qui ren­dait pos­sible l’é­ta­blis­se­ment d’une rela­tive sta­bi­li­té. Il en serait assu­ré­ment autre­ment si le nombre de « joueurs » venait à s’ac­croître de trois ou quatre pays supplémentaires.

La com­mu­nau­té inter­na­tio­nale sau­ra-t-elle conte­nir cette évo­lu­tion ? L’exemple ira­kien pousse au pes­si­misme… Il démontre que beau­coup de res­pon­sables se sont abri­tés der­rière les termes du TNP pour croire que ce pays ne dis­po­sait que des sites d’u­ra­nium enri­chi dépo­sés à Tuwai­tha sous contrôle de l’AIEA (4). La réa­li­té était tout autre. En réac­tion, après une guerre qui a fait des dizaines de mil­liers de morts et mobi­li­sé des cen­taines de mil­liers de com­bat­tants, les pro­cé­dures inter­na­tio­nales de contrôle se sont amé­lio­rées, notam­ment avec le pro­gramme dit « 93 + 2 ». Mais, cette amé­lio­ra­tion bien mince, qui ne per­met pas aujourd’­hui de savoir si l’I­ran a un vrai pro­gramme de fabri­ca­tion d’ar­me­ment nucléaire, est encore insuffisante.

Le nucléaire militaire dans le monde
LE NUCLÉAIRE MILITAIRE DANS LE MONDE

Un der­nier élé­ment ne confor­te­ra pas la place du nucléaire : la dif­fi­cul­té à gérer son sta­tut éthique. À pro­por­tion de son effi­ca­ci­té, l’arme nucléaire a été mise à part dans le sta­tut de l’i­ma­ge­rie et, d’une cer­taine façon, dia­bo­li­sée. Elle fait l’ob­jet d’une condam­na­tion morale de prin­cipe, même si son main­tien dans la pano­plie des outils de défense est tolé­ré, pour une période tem­po­raire, tant que des menaces épou­van­tables ne peuvent être conte­nues que par ce biais. Ce recours n’est certes pas exclu dans l’a­ve­nir loin­tain, mais on voit toutes les dif­fi­cul­tés qu’il fau­dra sur­mon­ter pour jus­ti­fier la per­ma­nence de ces armes pen­dant une période où elles ne seront pas, tem­po­rai­re­ment, néces­saires. L’im­pé­ra­tif moral risque de pous­ser à des choix inévitables.

Au total, le nucléaire, qui n’a ces­sé de croître, tant par le nombre que par la sophis­ti­ca­tion, des années 50 à la décen­nie 90, est en régres­sion sur les deux points. Les accords Salt puis Start, le CTBT gèrent cette décrois­sance quan­ti­ta­tive chez nos par­te­naires et la sup­pres­sion de la troi­sième com­po­sante fran­çaise en est la tra­duc­tion natio­nale. De même, on voit se déve­lop­per la doc­trine d’un « nucléaire vir­tuel » outre-Atlan­tique, idée redou­table pour nos capa­ci­tés si elle devait trou­ver un écho offi­ciel. Si la décrois­sance est iné­luc­table, du moins doit-elle être la plus lente pos­sible, car tel semble être, tout sim­ple­ment, notre intérêt.

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La poli­tique spa­tiale est-elle mieux cer­née ? Aux yeux du public elle fait l’ob­jet d’un consen­sus, que ce soit dans les périodes de suc­cès ou à l’oc­ca­sion des échecs que l’on a connus récem­ment. La com­po­sante mili­taire de cette poli­tique n’é­chappe pas à cette conver­gence : elle n’a ser­vi de sup­port ni aux joutes poli­ti­ciennes ni aux débats entre spé­cia­listes. Et pour­tant, rien ne semble plus fra­gile, voire fac­tice, que cette unanimité.

Ce pro­nos­tic pes­si­miste impose d’a­bord de décrire la poli­tique actuelle, quitte à la résumer.

Long­temps igno­ré, l’es­pace est deve­nu, à la fin des années 80, une des prio­ri­tés de la défense, à la fois pour sa com­po­sante de télé­com­mu­ni­ca­tions et pour sa facul­té d’ob­ser­va­tion. Ces deux fonc­tions sont désor­mais per­çues comme une néces­si­té pour la défense de la France et pour le main­tien de son auto­no­mie de juge­ment et d’ac­tion. C’est à ce titre que le satel­lite Hélios-1A est opé­ra­tion­nel depuis octobre 1995 ; avec Hélios-1B qui sera lan­cé fin 1999 le sys­tème devrait conti­nuer à four­nir des images de pré­ci­sion métrique jus­qu’en 2003–2004.

Hélios 2, qui ver­ra ses capa­ci­tés amé­lio­rées, sera prêt à assu­rer la relève dès 2002, et les deux satel­lites pré­vus devraient fonc­tion­ner jusque vers 2012.

Quant à Syra­cuse 1, il a assu­ré sur la plate-forme civile Télé­com-1C des fonc­tions de com­mu­ni­ca­tion mili­taire sus­cep­tibles de conti­nuer à fonc­tion­ner même en période de crise ou de guerre, sur un mode pro­té­gé. Syra­cuse 2 qui lui a suc­cé­dé per­met­tra la conti­nui­té de ser­vice jus­qu’en 2005.

Dans le même temps, pour d’é­vi­dentes rai­sons bud­gé­taires, du fait d’un effet d’é­chelle omni­pré­sent dans les affaires spa­tiales, on a choi­si le cadre euro­péen pour tout ce qui touche à l’es­pace, et on sou­haite que la com­po­sante mili­taire ne déroge pas à cet impé­ra­tif ; on a en outre déci­dé de tirer par­ti de toutes les syner­gies pos­sibles entre sec­teurs civil et militaire.

La dif­fi­cul­té vient de ce que tous ces objec­tifs sont contra­dic­toires et que les inco­hé­rences de l’ac­ti­vi­té spa­tiale, dans tous les pays, inter­disent les ratio­na­li­sa­tions dès lors que l’on place la coopé­ra­tion euro­péenne au centre des objec­tifs, et que l’on érige la syner­gie civil/militaire en dogme.

S’il fal­lait se per­mettre une incur­sion vers le para­doxe, on pour­rait dire que toutes les dif­fi­cul­tés pro­ve­nant des autres pays et des autres sec­teurs d’ac­ti­vi­tés se foca­lisent sur l’es­pace mili­taire, à cause du cadre qui lui est imposé.

Quelques exemples suf­fi­ront à l’illustrer :

  • l’ou­til d’ob­ser­va­tion répu­té civil, Spot, bien qu’ayant essen­tiel­le­ment des clients mili­taires, réels ou dis­si­mu­lés, est pure­ment natio­nal. Son homo­logue mili­taire Hélios 1 a été d’emblée vou­lu euro­péen, et la France, seul pays d’Eu­rope à en maî­tri­ser la tech­nique à l’é­poque, a offert à ses par­te­naires ita­lien et espa­gnol de par­ti­ci­per à l’a­ven­ture de façon très mino­ri­taire. Dans le cadre du Centre satel­li­taire de l’UEO, elle a fait la part belle aux Euro­péens en leur concé­dant que le site de com­mande et d’ex­ploi­ta­tion soit en Espagne et le direc­teur bri­tan­nique. Quant à Hélios 2, il est dif­fi­cile d’en­traî­ner nos par­te­naires dans l’a­ven­ture et il sera pra­ti­que­ment à 100 % fran­çais et nous pré­voyons d’en vendre (ou d’en don­ner) les images à nos anciens alliés. Le pays qui veut l’es­pace et l’Eu­rope à la fois est presque contraint de tout payer et d’en faire cadeau à ses voisins ;
  • la syner­gie civil/militaire a été recher­chée sys­té­ma­ti­que­ment. Elle a conduit à dis­po­ser de la même plate-forme pour Spot 4 et Hélios 1 ; elle a même été chif­frée à 1 GF pour les par­ties com­munes à Spot 5 et Hélios 2. Il reste que le coût d’Hélios 2 est d’en­vi­ron 5 GF, mal­gré ces éco­no­mies, alors que les indus­triels fran­çais sont à même de faire des pro­po­si­tions pour l’ex­por­ta­tion de satel­lites métriques à des prix sans com­mune mesure infé­rieurs. La recherche de la syner­gie a en fait ren­ché­ri les coûts par l’al­lon­ge­ment des pro­grammes, par le recours à des tech­no­lo­gies défi­nies de nom­breuses années aupa­ra­vant, etc.

Ce tableau confus ne concerne que les fonc­tions tra­di­tion­nelles actuelles de l’es­pace mili­taire. Il faut en outre les péren­ni­ser et les élar­gir. En effet, pour confor­ter notre doc­trine de défense, et notam­ment notre auto­no­mie, nous devrons avoir des capa­ci­tés d’ob­ser­va­tion tout temps, par le recours aux satel­lites-radar, aux images infra­rouges, à la ges­tion d’un flux tou­jours plus impor­tant de don­nées entre d’é­ven­tuels théâtres loin­tains et les centres de déci­sion métro­po­li­tains… À cette liste, on serait sans doute bien ins­pi­ré d’a­jou­ter les sys­tèmes de navi­ga­tion par satel­lite pour les­quels le recours au GPS amé­ri­cain n’est sans doute pas une garan­tie cer­taine. Les mêmes dif­fi­cul­tés ne man­que­ront pas d’être rencontrées.

Y a‑t-il une issue à ces contra­dic­tions ? Sauf à dila­pi­der tous les efforts anté­rieu­re­ment consen­tis, sauf à renon­cer à l’es­sen­tiel de la poli­tique natio­nale de défense, on doit répondre par l’af­fir­ma­tive, quitte à obte­nir réel­le­ment la conver­gence euro­péenne en la cher­chant moins au jour le jour, quitte à tirer concrè­te­ment pro­fit des avan­cées civiles en dis­tin­guant plus qu’au­jourd’­hui les deux domaines pour évi­ter qu’ils se servent d’a­li­bi réciproque.

Huit ans après la chute du mur de Ber­lin, on est très loin d’a­voir tiré toutes les consé­quences de l’ef­fon­dre­ment de l’URSS. L’ex­tra­or­di­naire lour­deur des équi­pe­ments mili­taires, des­ti­nés à être mis en ser­vice dix à quinze ans après leur concep­tion puis à res­ter opé­ra­tion­nels vingt à trente ans, y est pour beau­coup. Mais on aurait tort de sous-esti­mer les pesan­teurs doc­tri­nales. Un Livre blanc et un Comi­té stra­té­gique ne suf­fisent peut-être pas à faire tout l’ag­gior­na­men­to néces­saire. Un exemple suf­fi­ra : tant que l’URSS était un monde clos, agres­sif, capable de se pro­je­ter à l’im­pro­viste sur l’Oc­ci­dent pour l’as­ser­vir, la doc­trine « open skies » s’im­po­sait : elle consiste à faire admettre à tous, Russes com­pris, que l’ob­ser­va­tion à par­tir de l’es­pace était, par nature, un droit, contrai­re­ment à celles réa­li­sées par avion, qui rele­vait de l’es­pion­nage, et méri­tait que soient abat­tus les aéro­nefs cor­res­pon­dants, notam­ment les U2. Sur ces bases, on a éri­gé le prin­cipe du sta­tut sta­bi­li­sa­teur de l’ob­ser­va­tion par satel­lite. Dès lors, son déve­lop­pe­ment était licite, presque moral et l’ex­por­ta­tion des moyens cor­res­pon­dants logique.

Or, depuis quelques années, le mono­pole amé­ri­cain des mis­siles de croi­sière a été bri­sé et l’on a entre­vu la pos­si­bi­li­té d’une cer­taine dis­sé­mi­na­tion de ces vec­teurs dans les zones sen­sibles. L’ob­ser­va­tion et la numé­ri­sa­tion du ter­rain consti­tuent un des fac­teurs clé de gui­dage de ces mis­siles. L’ob­ser­va­tion bas­cule donc main­te­nant pour deve­nir un fac­teur d’ins­ta­bi­li­té. La doc­trine n’a pas encore évo­lué en consé­quence, que ce soit aux États-Unis ou a for­tio­ri en Rus­sie.

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(1) Le concept fran­çais de dis­sua­sion se défi­nit par la volon­té et la capa­ci­té de faire redou­ter à un adver­saire, quel qu’il soit et quels que soient ses moyens, des dom­mages inac­cep­tables, hors de pro­por­tion avec l’en­jeu d’un conflit, s’il cherche à s’en prendre à nos inté­rêts vitaux. Seules les armes nucléaires ont aujourd’­hui une telle capa­ci­té en rai­son de leur pou­voir des­truc­teur et impa­rable. C’est pour­quoi elles ont aus­si pour ver­tu d’empêcher la guerre géné­rale, de « rendre incon­ce­vable le recours à la guerre totale comme moyen actif de la poli­tique » (Livre blanc 1972).

(2) « Le sys­tème de riposte nucléaire stra­té­gique doit avoir une capa­ci­té de des­truc­tion telle qu’un agres­seur éven­tuel soit dis­sua­dé d’en­tre­prendre, contre notre ter­ri­toire, une action qu’il paie­rait d’un prix exor­bi­tant. La cré­di­bi­li­té mili­taire de cette force repose sur la puis­sance, mais aus­si sur sa sûre­té et sur sa capa­ci­té de péné­tra­tion des défenses adverses » (La Défense de la France, édi­té par le minis­tère de la Défense en 1988).

(3) Trai­té de non-prolifération.

(4) Agence inter­na­tio­nale pour l’éner­gie atomique.

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