Emploi, temps de travail et changements de société

Dossier : Dossier emploiMagazine N°542 Février 1999Par : Joël MAURICE (62) et Michel ROUSSELOT (49)

Il n’est nul besoin de rap­pel­er le car­ac­tère inac­cept­able du chô­mage de masse per­sis­tant, syn­drome d’une France à deux vitesses, dans laque­lle nous savons tous que le nom­bre de per­son­nes exposées à la pré­car­ité ou car­ré­ment en sit­u­a­tion d’ex­clu­sion a large­ment dépassé la cote d’alerte. Nous ne pou­vons nous exonér­er de notre respon­s­abil­ité vis-à-vis de ce proces­sus d’ex­clu­sion au nom d’une “mon­di­al­i­sa­tion” qui serait soit irré­sistible, soit fondée sur une idéolo­gie pure­ment individualiste.

La recherche de l’ef­fi­cac­ité économique est assuré­ment un objec­tif rationnel, mais elle ne peut occul­ter la ques­tion de la jus­tice sociale, qui heureuse­ment retrou­ve pro­gres­sive­ment dans la pen­sée socio-économique la place fon­da­men­tale qu’elle n’au­rait jamais dû per­dre. Il est cer­taine­ment pos­si­ble de mieux con­cili­er jus­tice sociale et effi­cac­ité économique.

Mais faire face à la grave désagré­ga­tion du tis­su social requiert une mobil­i­sa­tion générale. Nous évo­querons d’abord le rôle qui incombe aux insti­tu­tions représen­ta­tives : c’est en effet la respon­s­abil­ité des pou­voirs publics de con­duire la poli­tique économique et sociale, mais celle des parte­naires soci­aux de négoci­er les accords collectifs.

Cepen­dant le citoyen ne peut se con­tenter d’être le spec­ta­teur cri­tique de l’ac­tion de ses représen­tants poli­tiques ou soci­aux : son impli­ca­tion per­son­nelle est déter­mi­nante pour dépass­er les blocages struc­turels et par­ticiper active­ment aux change­ments de la société.

Du rôle des pouvoirs publics à celui des partenaires sociaux

La crois­sance économique est de toute évi­dence le moteur pri­mor­dial de l’emploi. La recherche d’une crois­sance aus­si forte et durable que pos­si­ble est une final­ité essen­tielle de la poli­tique économique, qui relève de la respon­s­abil­ité directe des pou­voirs publics, nationaux et européens. C’est une vaste ques­tion qu’il n’en­tre pas dans notre objet de dis­cuter ici. Nous ne pou­vons bien enten­du que nous réjouir des récentes prévi­sions con­jonc­turelles de l’IN­SEE, selon lesquelles “un cer­cle vertueux de la con­som­ma­tion et de l’in­vestisse­ment s’est instau­ré”, et accepter l’au­gure que cette évo­lu­tion ne soit pas brisée par des dégra­da­tions imprévues de notre envi­ron­nement inter­na­tion­al. Il faut aus­si espér­er que les poli­tiques moné­taires et budgé­taires qui ont con­tribué à ce redresse­ment per­me­t­tront de le pour­suiv­re et de l’am­pli­fi­er. D’autres mesures, notam­ment des­tinées à redy­namiser les créa­tions d’en­tre­pris­es, les tech­nolo­gies nou­velles, la recherche et la for­ma­tion sont égale­ment souhaitables.

Cepen­dant le nom­bre des chômeurs recen­sés et déguisés est tel que la crois­sance, même si elle était forte et durable, ne per­me­t­trait pas à elle seule (compte tenu des gains de pro­duc­tiv­ité et de l’aug­men­ta­tion de la pop­u­la­tion active) de faire reculer sig­ni­fica­tive­ment le chô­mage à brefs délais. C’est d’ailleurs bien ce que l’on con­state avec la reprise actuelle. La poli­tique économique et sociale doit donc vis­er à élever le rythme de la crois­sance et, simul­tané­ment, à enrichir son con­tenu en emploi.

Les deux ne s’op­posent pas, mais se com­plè­tent et se con­for­tent mutuelle­ment. La reprise économique s’ac­com­pa­gne d’une pro­gres­sion de la pro­duc­tiv­ité horaire qui jus­ti­fie une hausse du salaire horaire : elle ouvre ain­si un choix entre aug­menter le salaire men­su­el par tête à durée du tra­vail main­tenue ou réduire la durée du tra­vail à salaire men­su­el main­tenu. La réduc­tion de la durée du tra­vail appa­raît ain­si comme un moyen de partager les fruits de la crois­sance d’une façon plus favor­able à l’emploi ; sa moti­va­tion pre­mière est d’am­pli­fi­er les créa­tions d’emplois induites par la crois­sance. C’est dans cette per­spec­tive qu’il faut con­cevoir la réduc­tion de la durée du tra­vail, et cess­er de lui reprocher d’être une mesure d’in­spi­ra­tion malthusienne.

Mais pourquoi légifér­er dans ce domaine qui con­cerne au pre­mier chef les rela­tions pro­fes­sion­nelles ? On peut regret­ter que le droit du tra­vail soit en France beau­coup plus encadré par la loi que dans d’autres pays et qu’il résulte beau­coup moins de con­ven­tions négo­ciées libre­ment entre les parte­naires soci­aux. C’est en effet un trait par­ti­c­uli­er, que l’on peut met­tre en rela­tion notam­ment avec le fort plu­ral­isme syn­di­cal et le faible taux de syn­di­cal­i­sa­tion, ain­si que sans doute avec l’his­toire du patronat français. Mais c’est une con­stante (depuis d’ailleurs 1841, date de la pre­mière loi régle­men­tant le tra­vail, prise pour lim­iter les con­di­tions de recours au tra­vail des enfants). Il faut bien con­stater en out­re que les parte­naires soci­aux, maintes fois invités par les pou­voirs publics à négoci­er sur la durée du tra­vail, ont démon­tré leur inca­pac­ité à s’en­ten­dre sur cette ques­tion (voir Le temps de tra­vail en miettes, J. Freyssinet, 1997).

C’est d’ailleurs pour sor­tir de ce blocage que, à l’ini­tia­tive de l’Assem­blée nationale, a été votée la loi Robi­en, en juin 1996 ; cette loi a eu le mérite con­sid­érable de sus­citer des négo­ci­a­tions nova­tri­ces dans env­i­ron 2 000 entre­pris­es (dont beau­coup de PME) et de débouch­er sur la créa­tion de 30 000 emplois env­i­ron ; force est pour­tant d’ad­met­tre que ce résul­tat, mal­gré le niveau élevé de l’aide publique (exonéra­tion de 12 points de coti­sa­tion employeur la pre­mière année et de 9 points les six années suiv­antes), n’est pas à l’échelle du chô­mage de masse.

La loi d’ori­en­ta­tion et d’inci­ta­tion qui ramène la durée légale heb­do­madaire du tra­vail à 35 heures est une mesure de plus grande ampleur, puisqu’elle sera applic­a­ble à toutes les entre­pris­es de plus de 20 salariés à par­tir du 1er jan­vi­er 2000 et aux autres deux ans plus tard. Elle est assor­tie d’une aide inci­ta­tive for­faitaire et dégres­sive pour les entre­pris­es qui devanceraient l’an 2000 et qui créeraient au moins 6 % d’emplois (d’autres dis­po­si­tions sont prévues pour les accords “défen­sifs”) et d’une aide résidu­elle de 5 000 F par an et par salarié con­cerné pour les entre­pris­es qui dépasseront cette date. Cette aide résidu­elle est cal­culée de façon à ris­tourn­er aux entre­pris­es qui créent des emplois en réduisant la durée du tra­vail les économies induites sur les dépens­es d’in­dem­ni­sa­tion du chô­mage et les recettes publiques addi­tion­nelles sus­citées par les nou­veaux emplois ; elle vise ain­si à “inter­nalis­er” les effets externes posi­tifs atten­dus de la réduc­tion de la durée du travail.

Cette loi fixe incon­testable­ment des échéances et met en quelque sorte les parte­naires soci­aux dans l’oblig­a­tion de négoci­er. Mais est-elle aus­si autori­taire qu’on le dit ? Pour en juger, il faut rap­pel­er la portée juridique exacte de la durée légale heb­do­madaire et ses impli­ca­tions d’après le Code du tra­vail. Il importe de soulign­er que la durée légale heb­do­madaire n’est pas une durée oblig­a­toire. Juridique­ment, elle con­stitue le seuil à par­tir duquel se déclenche le décompte des heures sup­plé­men­taires ouvrant droit à majo­ra­tion du salaire horaire (cette majo­ra­tion est de 25 % pour les 8 pre­mières heures sup­plé­men­taires, 50 % pour les suiv­antes) et à repos com­pen­sa­teur.

Trois types d’ac­cords de mod­u­la­tion per­me­t­tant d’as­sou­plir ces oblig­a­tions peu­vent être négo­ciés entre les parte­naires soci­aux pour tenir compte des vari­a­tions du plan de charge dans l’an­née. Une fois ces mod­u­la­tions pris­es en compte, les heures sup­plé­men­taires dépas­sant un con­tin­gent annuel don­nent lieu à un repos com­pen­sa­teur payé, dont la durée est égale à 100 % de ces heures pour les entre­pris­es de plus de 10 salariés (50 % pour les entre­pris­es de 10 salariés au plus) ; ce con­tin­gent, fixé par décret, est actuelle­ment de 130 heures par an, mais il peut être porté à une valeur supérieure ou inférieure par une con­ven­tion ou un accord col­lec­tif éten­du.

La durée heb­do­madaire effec­tive du tra­vail n’est donc pas fixée de façon autori­taire par la loi. Elle relève d’un proces­sus de négo­ci­a­tion entre employeur et salariés, dans chaque entre­prise, dans le cadre rel­a­tive­ment large fixé par le Code du tra­vail, le cas échéant mod­i­fié par un accord de branche. C’est donc aux parte­naires soci­aux de s’en­ten­dre sur la nou­velle durée effec­tive, compte tenu de l’abaisse­ment de 39 à 35 heures du seuil de décompte des heures sup­plé­men­taires. (Il est à not­er que cette réduc­tion de la durée du tra­vail ne prend pas néces­saire­ment une forme heb­do­madaire : elle peut don­ner lieu à des jours de repos, ou être cap­i­tal­isée dans un compte épargne-temps).

Les parte­naires vont de ce fait se trou­ver devant une négo­ci­a­tion d’un type nou­veau où ils vont devoir traiter non seule­ment du salaire et du temps de tra­vail, mais aus­si de l’emploi. Ils ont une large marge de négociation.

À une extrémité du spec­tre, ils peu­vent s’en­ten­dre pour ne rien touch­er à l’or­gan­i­sa­tion du tra­vail. Dans ce cas, les horaires effec­tifs resteraient les mêmes et il ne serait créé aucun emploi. La seule inci­dence serait une majo­ra­tion des heures entre 35 et 39 au taux de 25 %, ce que Dominique Strauss-Kahn a exprimé par la for­mule : “39 heures payées 40”. Le sur­coût pour l’en­tre­prise serait de 2,56 % de la masse salar­i­ale. On est loin des 11,4 % qui ont défrayé la chronique1. (Encore est-il envis­agé, dans l’ex­posé des motifs de la loi, de réduire le taux de majo­ra­tion au-dessous de 25 %.) Que faudrait-il pour assur­er la con­for­mité d’un tel accord ? Sim­ple­ment que les parte­naires soci­aux s’en­ten­dent (au niveau de la branche con­cernée) pour porter le con­tin­gent annuel de 130 à 182 heures sup­plé­men­taires2. L’employeur aurait un sur­coût mod­éré et aisé à absorber sur un ou deux ans ; les salariés en place auraient une aug­men­ta­tion de revenu annuel ; tous s’é­pargn­eraient les tra­cas d’une mod­i­fi­ca­tion de l’or­gan­i­sa­tion du tra­vail et des rythmes de vie. Bref, le scé­nario de la plus grande pente !

À l’autre extrémité, les négo­ci­a­tions pour­raient don­ner la pri­or­ité aux créa­tions d’emplois et vis­er le min­i­mum de 6 % d’embauches ouvrant droit aux aides publiques. Une réor­gan­i­sa­tion en pro­fondeur est alors indis­pens­able pour que la pro­duc­tion ne dimin­ue pas, voire aug­mente ; cela sup­pose de dis­soci­er les horaires des salariés et ceux de l’ou­ver­ture des usines, des bureaux ou des com­merces. Le main­tien du salaire men­su­el entraîn­erait une hausse de la masse salar­i­ale, pro­por­tion­nelle aux emplois créés ; pour obtenir le sur­coût, il faut déduire l’aide publique et, le cas échéant, tenir compte du fait que les nou­veaux embauchés, étant plus jeunes, auraient des “primes d’an­ci­en­neté” moin­dres que les salariés en place.

Ce sur­coût (qui en aucun cas n’at­teint les 11,4 % préc­ités) dimin­uerait par la suite, si les salariés accep­taient de renon­cer à cer­taines aug­men­ta­tions ultérieures de leur salaire. Un cal­cul pré­cis est à faire pour chaque entre­prise, en ten­ant compte de paramètres qui lui sont pro­pres, comme le salaire moyen et le coût fixe par salarié (qui joue un rôle impor­tant) ain­si que la vari­a­tion de la pro­duc­tiv­ité induite par la réor­gan­i­sa­tion. L’un des enjeux de la négo­ci­a­tion serait alors d’établir un plan de finance­ment pluri­an­nuel du sur­coût, en faisant appel pour par­tie à un prélève­ment sur la marge (lorsqu’elle existe) de l’en­tre­prise et pour par­tie à une con­tri­bu­tion des salariés, sous la forme par exem­ple d’un accord de mod­éra­tion salar­i­ale sur une péri­ode déterminée.

Ain­si, les effets sur l’emploi et sur le sur­coût sont entre les mains des négo­ci­a­teurs et dépen­dent cru­ciale­ment de leur “fonc­tion objec­tif”. Les employeurs vont avoir à arbi­tr­er entre un report du sur­coût (tem­po­raire et mod­éré) sur leurs prix ou sur leurs marges. Les syn­di­cats vont avoir à arbi­tr­er entre l’in­térêt des chômeurs en attente d’un emploi et celui des salariés en place. Selon ce poids relatif, ils se mon­treront fer­mes ou con­ciliants sur le con­tin­gent d’heures sup­plé­men­taires, qui ne peut pas être mod­i­fié sans leur accord au niveau de la branche ; plus ou moins sou­ples sur la réor­gan­i­sa­tion des horaires et sur le partage des horaires atyp­iques entre anciens et nou­veaux salariés ; plus ou moins dis­posés à accepter une mod­éra­tion du pou­voir d’achat des salaires sur une péri­ode pluriannuelle.

Une ques­tion impor­tante est donc de savoir quel poids les chômeurs vont peser dans ces négo­ci­a­tions, dont ils ne sont pas directe­ment par­tie prenante. Le mou­ve­ment qu’ils ont déclenché depuis fin 1997 et leur insis­tance à réclamer non de l’aide, mais des emplois, a cer­taine­ment con­tribué à aug­menter la pres­sion sur l’opin­ion publique et sur les parte­naires soci­aux, en tout cas au niveau des con­fédéra­tions. Le rap­port au Par­lement prévu pour fin 1999 sera l’oc­ca­sion de véri­fi­er dans quelle mesure les parte­naires soci­aux auront enten­du l’ap­pel des chômeurs et l’au­ront inté­gré dans leur compromis.

En défini­tive, l’emploi sera donc la pierre de touche des négo­ci­a­tions sur la réduc­tion de la durée du tra­vail aux­quelles sont con­viés les parte­naires soci­aux. S’ils priv­ilégient les uns “la max­imi­sa­tion de la valeur pour les action­naires”, les autres la pro­gres­sion du salaire pour les salariés en place, alors la réduc­tion de la durée du tra­vail aura été un con­tre­sens social. S’ils don­nent la pri­or­ité à l’embauche, il peut en résul­ter un pro­grès sub­stantiel dans la lutte con­tre le chô­mage et l’ex­clu­sion ain­si que dans l’évo­lu­tion des modes de vie et de la société. La con­science de la men­ace du chô­mage et des dif­fi­cultés d’in­ser­tion des jeunes, qui touchent main­tenant la plu­part des familles, peut faire pencher la bal­ance du bon côté.

Changements de société

Quelle que soit la qual­ité des mesures définies par les respon­s­ables poli­tiques et négo­ciées entre les grands acteurs, dont nous venons de par­ler, il ne faut pas croire à la réus­site du change­ment si la société française elle-même n’évolue pas en pro­fondeur. Le monde change rapi­de­ment autour d’elle et il ne lui est plus pos­si­ble de con­serv­er tels quels les mod­èles qui lui ont assez bien réus­si au cours des décen­nies précé­dentes et aux­quels elle est par­fois vis­cérale­ment attachée. Notre société doit trou­ver un équili­bre exigeant entre effi­cac­ité économique et jus­tice sociale.

L’ef­fi­cac­ité économique est néces­saire : l’ap­pétit existe bien pour des richess­es plus abon­dantes et plus diver­si­fiées, pour plus de con­som­ma­tion de biens et de ser­vices. La France et l’Eu­rope sont entraînées dans la spi­rale mon­di­ale de développe­ment de l’of­fre et de la demande. Accepter cette dynamique, c’est ouvrir les fron­tières et se con­damn­er à réus­sir dans la grande com­péti­tion plané­taire. Il ne faut pas se laiss­er dis­tancer dans la course tech­nologique. Nous avons d’im­por­tants rat­tra­pages à faire dans les domaines en crois­sance rapi­de de l’in­for­ma­tique, des com­mu­ni­ca­tions, de la biotech­nolo­gie… Nous devons inve­stir davan­tage dans la for­ma­tion et la recherche.

Mais il est non moins impor­tant de pro­gress­er par­al­lèle­ment vers une plus grande jus­tice sociale. Car la preuve est faite que la dynamique économique con­duit inex­orable­ment à tou­jours plus d’iné­gal­ités, tou­jours plus de pré­car­ité et d’ex­clu­sions, l’ex­plo­sion du chô­mage n’é­tant que le symp­tôme le plus vis­i­ble de cette évo­lu­tion, la par­tie émergée de l’ice­berg de la décom­po­si­tion sociale. Pour con­tre­car­rer ces puis­sants mécan­ismes, les tech­niques clas­siques de la redis­tri­b­u­tion directe et indi­recte des richess­es, les mesures de sol­i­dar­ité publique, de pro­tec­tion régle­men­taire con­tre l’ex­clu­sion ont trou­vé leurs lim­ites. Aller au-delà des pra­tiques actuelles sup­poserait notam­ment une aug­men­ta­tion des prélève­ments oblig­a­toires qui se heurterait à de fortes résis­tances. Il faut donc mod­i­fi­er et com­pléter ces mesures par d’autres pra­tiques issues de nou­veaux rap­ports soci­aux. Et pour cela, notre société française doit réex­am­in­er, révis­er ses valeurs, ses modes de vie, ses pri­or­ités, ses règles du jeu.

Sur le plan des valeurs , la société française doit affirmer plus forte­ment son refus de l’ex­clu­sion. Refus de l’ex­clu­sion au motif de l’o­rig­ine géo­graphique, eth­nique ou de la reli­gion, bien sûr, mais aus­si, de plus en plus, refus de l’ex­clu­sion au motif de la for­ma­tion insuff­isante, de l’ab­sence de qual­i­fi­ca­tion ou même, tout sim­ple­ment, du manque d’ex­péri­ence pro­fes­sion­nelle. Il faut soulign­er, en par­ti­c­uli­er, le car­ac­tère fon­da­men­tal de l’ac­cueil des jeunes à leur entrée dans la société active, accueil auquel la plu­part des civil­i­sa­tions ont tra­di­tion­nelle­ment accordé tant d’im­por­tance et même de solen­nité. Il ne s’ag­it pas seule­ment d’une approche glob­ale et sta­tis­tique, de mesures générales dont on attend des résul­tats plus ou moins prob­a­bles. Il s’ag­it d’une approche per­son­nal­isée, indi­vidu par indi­vidu, ten­ant compte de la var­iété des sit­u­a­tions et redonnant à cha­cun ses chances d’in­ser­tion ou de réin­ser­tion. C’est un autre regard sur les hommes et femmes qui nous entourent.

S’agis­sant des modes de vie, le prin­ci­pal change­ment vient de la réduc­tion du temps de tra­vail. Cette réduc­tion, con­sid­érée d’un point de vue glob­al et his­torique, est indis­cutable, naturelle et souhaitable : c’est la mar­que du pro­grès de l’hu­man­ité dans sa lutte mil­lé­naire pour de meilleures con­di­tions de vie dans un envi­ron­nement hos­tile. Les polémiques actuelles sur ce sujet ont un car­ac­tère plus cir­con­stan­ciel et ne peu­vent mas­quer le fait que la France est un des pays les plus rich­es du monde et où l’on tra­vaille de moins en moins. Mal­heureuse­ment, la réduc­tion du temps de tra­vail s’y est faite de la plus mau­vaise manière, par rejet d’une part crois­sante de la pop­u­la­tion active. L’évo­lu­tion à pro­mou­voir se situe à l’op­posé de cette ten­dance. La réduc­tion du temps de tra­vail doit prof­iter à tous, con­cern­er cha­cun d’en­tre nous. De très nom­breux choix de la vie quo­ti­di­enne se trou­vent alors remis en ques­tion, et notam­ment ceux de la vie per­son­nelle, famil­iale, sociale… Par­al­lèle­ment, de nom­breuses activ­ités hors du tra­vail tra­di­tion­nel se trou­vent val­orisées et dévelop­pées. La vie poli­tique locale, au sens le plus large, peut en être transformée.

Les modes de vie seront aus­si trans­for­més par le développe­ment atten­du des nou­veaux emplois de ser­vices : soins aux per­son­nes, édu­ca­tion, for­ma­tion, cul­ture, envi­ron­nement, etc. La demande de ces nou­veaux ser­vices doit s’af­firmer. Nom­bre d’en­tre eux pour­raient être, au moins par­tielle­ment, solv­ables, c’est-à-dire financés par les con­som­ma­teurs con­cernés plutôt que par les con­tribuables. On est loin des pra­tiques actuelles. Il vaut mieux aus­si que ces ser­vices soient pro­duits par des entre­pris­es inno­vantes et per­for­mantes plutôt qu’ad­min­istrés par des struc­tures publiques, lorsque celles-ci sont soumis­es à des règles con­traig­nantes qui en brident la sou­p­lesse et l’ef­fi­cac­ité. Là aus­si on est loin des habi­tudes français­es. Les nom­breux emplois atten­dus de cette évo­lu­tion con­stitueront de nou­veaux métiers, avec leurs qual­i­fi­ca­tions : beau­coup reste à faire en ce sens. Enfin, par nature, les nou­veaux ser­vices se traduiront par de nou­veaux rap­ports inter­per­son­nels, entre pro­duc­teurs et con­som­ma­teurs, à l’op­posé d’une évo­lu­tion en cours vers des fonc­tion­nements de plus en plus automa­tisés, donc de plus en plus déshu­man­isés. Les Français auraient-ils peur des rela­tions de per­son­ne à personne ?

Les con­séquences économiques prob­a­bles de ces évo­lu­tions seront impor­tantes au niveau des bud­gets des ménages. Elles impliquent en effet de nou­velles répar­ti­tions des ressources entre les con­som­ma­tions de biens, d’ob­jets plus ou moins sophis­tiqués et celles de ser­vices, plus ou moins immatériels et répon­dant à des aspi­ra­tions mon­tantes vers plus de bien-être, de loisirs, de culture…

En fait, ce sont de nou­velles règles du jeu qui vien­nent amender et com­pléter celles de l’é­conomie libérale aujour­d’hui dom­i­nantes. La respon­s­abil­i­sa­tion des indi­vidus et des entre­pris­es et leur mise en com­péti­tion avec ceux et celles de la planète sont les moteurs du développe­ment, mais aus­si les racines des iné­gal­ités crois­santes por­tant en germe la désta­bil­i­sa­tion de la société tout entière. Aus­si faut-il dévelop­per par­al­lèle­ment des rap­ports soci­aux hors marché, des modes de fonc­tion­nement col­lec­tifs décen­tral­isés. Cer­tains indi­vidus ont besoin, au moins à cer­taines péri­odes, d’être ori­en­tés, guidés, suiv­is, aidés. Les jeunes doivent être écoutés, leurs ini­tia­tives encour­agées dans un cli­mat de confiance.

Des aides finan­cières peu­vent être utiles, voire indis­pens­ables. Mais, dans bien des cas, des trans­ferts “en nature” : édu­ca­tion, san­té, seront bien plus appro­priés. L’é­d­u­ca­tion notam­ment joue un rôle pri­mor­dial : elle con­stitue les cadres de la vie en société, elle assure la trans­mis­sion des savoirs indis­pens­ables, elle guide et entraîne l’in­ser­tion sociale et pro­fes­sion­nelle. Il serait mal­sain de dévelop­per ces trans­ferts en nature seule­ment par des mécan­ismes organ­isés à l’échelle nationale qui entraîn­eraient un alour­disse­ment de la fis­cal­ité d’É­tat. Ces inter­ven­tions seraient en effet uni­formes et anonymes, alors qu’il faut au con­traire agir de façon adap­tée à chaque cas, au plus près des indi­vidus : c’est le rôle des col­lec­tiv­ités et des asso­ci­a­tions. C’est sans doute au niveau des bassins d’emploi que beau­coup de ces nou­velles sol­i­dar­ités pour­ront au mieux s’épanouir.

Mais comment se feront ces évolutions en profondeur de la société ?

De tels change­ments ne se décrè­tent pas. Elle est vrai­ment inadap­tée, l’at­ti­tude qui con­siste à ren­voy­er toutes les respon­s­abil­ités au niveau du gou­verne­ment, puis de le juger, assis devant son poste de télévi­sion. Tout le monde est con­cerné. Le change­ment de société passe par des pris­es de con­science, des débats, des inno­va­tions sociales. Les pris­es de con­science sont fondées sur une infor­ma­tion plus fouil­lée et plus large­ment dif­fusée sur les sit­u­a­tions inac­cept­a­bles. Des réflex­ions prospec­tives peu­vent éclair­er sur les men­aces à plus ou moins long terme. Sur ces bases, les débats peu­vent se dévelop­per. Au niveau cen­tral, le Com­mis­sari­at au Plan doit rede­venir un lieu de dis­cus­sions objec­tives entre grands acteurs sur toutes les dimen­sions du change­ment économique et social. D’autres débats, nom­breux, sont à con­duire de façon décen­tral­isée au plus près des acteurs locaux. N’est-ce pas à ce niveau que sont apparues récem­ment les ini­tia­tives les plus intéressantes ?

Les inno­va­tions doivent être conçues et défendues par des précurseurs mil­i­tants, des sortes de prophètes mod­ernes : cer­tains sont des hommes poli­tiques, d’autres sont des acteurs économiques ou des ani­ma­teurs de la sol­i­dar­ité sociale. Riche d’une grande diver­sité de respon­s­ables (chefs d’en­tre­pris­es, chercheurs, syn­di­cal­istes…), la com­mu­nauté poly­tech­ni­ci­enne a un rôle à jouer dans les choix de société qui sont devant nous. Comme elle a su le faire dès la créa­tion de l’É­cole, puis en maintes péri­odes dif­fi­ciles, elle a, de nou­veau, une respon­s­abil­ité his­torique à assumer : car ces temps ne sont pas des temps ordinaires.

___________________________________
1. Si une entre­prise devait réduire la durée du tra­vail de 39 à 35 heures heb­do­madaires, à salaire heb­do­madaire main­tenu, et accroître pro­por­tion­nelle­ment le nom­bre de ses salariés (pas de gains de pro­duc­tiv­ité induits, procurés par une réor­gan­i­sa­tion), la masse salar­i­ale aug­menterait de :
39/35 — 1 = 11,43 %.
2. 39 — 35 = 4 heures/semaine, mul­ti­pliées par 45,33 semaines ouvrables par an.

Poster un commentaire