Déclin du salariat et avènement des indépendants ?

Dossier : La France a besoin d'entrepreneursMagazine N°549 Novembre 1999
Par Jean DUBOIS (41)

Naissance et évolution du salariat

Dans une cer­taine mesure, le salari­at “longue durée” est un arti­fice social, une con­ven­tion qui s’est dévelop­pée au XIXe siè­cle pour répon­dre aux exi­gences de l’in­dus­tri­al­i­sa­tion. L’idée de l’emploi salarié per­me­t­tait de cod­i­fi­er le tra­vail dans les mines et les administrations.

Mais les con­di­tions qui ont ain­si aidé à naître le salari­at ne sont-elles pas en train de se mod­i­fi­er profondément ?

L’en­tre­prise était une grosse ruche à alvéoles, rassem­blée sur elle-même, où tra­vail­laient des abeilles “ouvrières” peu différenciées.

À l’ex­térieur il n’y avait que des four­nisseurs de matière brute, les sous-trai­tants et les experts étaient peu nom­breux car les con­struc­teurs de machines fab­ri­quaient eux-mêmes leurs boulons. Les inno­va­tions tech­nologiques cir­cu­laient lente­ment, et émergeaient pour la plu­part dans l’en­tre­prise elle-même. La clien­tèle était prin­ci­pale­ment régionale ou nationale.

Il n’en est plus de même dans une époque car­ac­térisée par la mul­ti­plic­ité des parte­naires, la pro­fu­sion des sous-trai­tants en cas­cade, l’évo­lu­tion rapi­de des métiers, les recours ponctuels aux tech­ni­ciens spé­cial­isés et aux experts. La con­cur­rence mon­di­ale oblige par ailleurs à des muta­tions fréquentes (recon­ver­sions, délo­cal­i­sa­tions), qui se traduisent par la pré­car­ité des emplois et des con­trats de collaboration.

C’est ain­si qu’aux États-Unis Man­pow­er est le pre­mier employeur et qu’en France 20 % seule­ment des embauch­es ont don­né lieu dans les dernières années à des emplois non pré­caires (néan­moins 94 % des salariés en poste sont encore en CDI).

Il faut aus­si mesur­er à quel point, même quand il s’ag­it de salariés béné­fi­ciant encore d’un emploi per­ma­nent, la nature de la rela­tion de tra­vail a changé, au moins pour le per­son­nel qual­i­fié. La général­i­sa­tion de la “direc­tion par objec­tifs” a qua­si­ment mis le salarié dans la posi­tion de tra­vailleur indépen­dant : il n’a pas un poste à occu­per mais une mis­sion à accom­plir, avec une rel­a­tive lib­erté dans le choix des moyens. Ce qui fai­sait dire au bril­lant redresseur de la Com­pag­nie Bull : “Nous sommes une com­mu­nauté d’entrepreneurs.”

De la posi­tion d’indépen­dant au statut d’indépen­dant, le pas com­mence à être franchi. On voit des sociétés de trans­ports routiers — notam­ment les taxis G7 — louer leurs véhicules à des chauf­feurs qui se met­tent à leur compte, ou leurs plaques (de taxi) à d’an­ciens employés pro­prié­taires de leur voiture. Les édi­teurs et les agences de pub­lic­ité recru­tent un per­son­nel pour le lance­ment d’un ouvrage ou la réal­i­sa­tion d’une cam­pagne, sur la base d’un for­fait de mis­sion. De son côté, le réseau des Tech­ni­ciens sans fron­tières (TSF) rassem­ble trois mille entre­pris­es indi­vidu­elles se con­sacrant à la main­te­nance indus­trielle ; cha­cune est autonome.

Depuis longtemps déjà de nom­breux com­mer­ci­aux avaient des con­trats atyp­iques qui les situ­aient entre le VRP et le salarié, en lim­i­tant les engage­ments récipro­ques au min­i­mum, mais en gar­dant la pro­tec­tion sociale.

Images du futur

Les prophètes de l’ère postin­dus­trielle annon­cent l’ar­rivée immi­nente de l’en­tre­prise virtuelle, dont la réal­ité tan­gi­ble se restreint à quelques mètres car­rés de bureau, équipés d’un télé­phone et d’un site Inter­net. Le chef d’orchestre assis dans son bureau se borne à lancer des enquê­teurs pour éval­uer le marché, à met­tre en piste des con­cep­teurs de pro­duits, et à com­bin­er les inter­ven­tions des divers acteurs de la pro­duc­tion et de la dis­tri­b­u­tion, en vue du meilleur résul­tat pos­si­ble. Cette toile d’araignée serait elle-même mou­vante : un réseau se créant en fonc­tion d’un pro­jet à réalis­er et dis­parais­sant sitôt le pro­jet mené à bien (ou abandonné…).

Cette image du futur est utile pour mon­tr­er la lim­ite extrême de la divi­sion du tra­vail et de sa mou­vance : elle a per­mis d’op­pos­er la for­mule de “l’en­tre­prise baleine” à celle du “banc de sar­dines” qui fait com­pren­dre le sens de l’évo­lu­tion. Bien enten­du la réal­ité ne sera jamais aus­si rad­i­cale­ment nou­velle, mais il sem­ble bien qu’un cer­tain nom­bre de pro­fes­sions s’a­chem­i­nent vers le mod­èle de “l’en­tre­prise en réseau” : un noy­au dur per­ma­nent, entouré d’une con­stel­la­tion de prestataires de ser­vices, le tout étant relié par des accords de parte­nar­i­at de durées inégales.

Par­mi ces parte­naires, des entre­pris­es uniper­son­nelles vivant simul­tané­ment plusieurs con­trats de parte­nar­i­at. Ces con­trats relèvent du droit com­mer­cial et non du droit du tra­vail, ce qui rem­plit d’aise les écon­o­mistes améri­cains tels que William Bridges et Har­ry Dent qui y voient la con­fir­ma­tion de l’adage “tout est marché” : il n’y a plus de patrons ni de salariés, mais un marché où se ren­con­trent clients et four­nisseurs de toutes catégories.

Et les plus lyriques y voient “une occa­sion mer­veilleuse de se libér­er de la qua­si-ser­vil­ité qu’en­traîne le salari­at, étouf­foir des capac­ités créa­tri­ces des indi­vidus”. Cha­cun devra donc se con­sid­ér­er comme une “entre­prise de soi”, à gér­er comme n’im­porte quelle firme ; en se posi­tion­nant sur le marché, en étab­lis­sant un tarif, en se fix­ant des plans de for­ma­tion, etc.

À la vérité, c’est déjà com­mencé en France : com­bi­en de cadres et de tech­ni­ciens, men­acés de chô­mage, s’in­ter­ro­gent sur leur “employ­a­bil­ité” et s’ef­for­cent de l’amélior­er par des for­ma­tions com­plé­men­taires, ce qui débouche soit sur une embauche pré­caire qui leur fait moins peur, soit vers une créa­tion d’en­tre­prise per­son­nelle (30 % des créa­tions sont le fait de chômeurs).

L’inéluctable mobilité

À quelle frac­tion de la pop­u­la­tion active s’é­ten­dra en Europe cette sit­u­a­tion de tra­vailleur indépen­dant rebap­tisé “entre­pre­neur indi­vidu­el” ? Actuelle­ment la pop­u­la­tion française active occupée, hors l’a­gri­cul­ture, ne com­prend que 4 % d’indépen­dants aux­quels s’a­joute 1 % d’in­téri­maires. Ces chiffres ont peu var­ié depuis quinze ans car les Français sont très accrochés au statut de salarié, qui est assor­ti d’une pro­tec­tion sociale providentielle.

En out­re ils sont vis­cérale­ment mal à l’aise dans la négo­ci­a­tion marchande que néces­site la posi­tion d’en­tre­pre­neur autonome, tout leur atavisme et leur édu­ca­tion y con­courent. Néan­moins il fau­dra bien tenir compte de l’inéluctable mobil­ité des emplois. En la trai­tant comme une méchanceté économique à éradi­quer, on décourage la recherche de for­mules pro­pres à atténuer les risques de la mobil­ité et à don­ner le goût de l’au­tonomie professionnelle.

En par­ti­c­uli­er les clubs de prospec­tion com­mer­ciale pour tra­vailleurs indépen­dants, ana­logues à l’As­so­ci­a­tion Tech­ni­ciens sans fron­tières évo­quée ci-dessus devraient être encour­agés ; et le statut social et fis­cal du créa­teur d’en­tre­prise per­son­nelle devrait être au moins aus­si avan­tageux que celui du salarié. De même la for­ma­tion délivrée par l’ANPE et l’APEC sur l’art de se ven­dre devrait dépass­er le cise­lage des CV et l’art de la présen­ta­tion dans les entre­tiens d’embauche.

Il ne s’ag­it pas de renier l’ap­port très posi­tif que con­stituera l’en­tre­prise tra­di­tion­nelle, com­mu­nauté d’hommes et de femmes tem­po­raire­ment oublieux de leur statut financier per­son­nel et durable­ment ten­dus vers des objec­tifs com­muns, mais il faut aus­si nous per­suad­er que ce sera de moins en moins le mod­èle unique du statut professionnel.

Commentaire

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boif­fardrépondre
4 septembre 2018 à 11 h 36 min

Cet arti­cle est telle­ment
Cet arti­cle est telle­ment vrai… stop à la prise d’o­tage des patrons avec ce statut digne d’autre temps 

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