Charmes

Dossier : Arts, Lettres et SciencesMagazine N°567Rédacteur : Jean SALMONA (56)

Mozart retrouvé

Mozart retrouvé

Le souvenir de l’envoûtement peut être plus fort que l’envoûtement lui-même : le temps sublime et magnifie. Aussi, c’est avec appréhension que l’on va écouter la reprise en CD d’un enregistrement en microsillon autrefois révéré, d’autant que l’on se méfie de l’aseptisation du disque laser par rapport à la richesse harmonique du disque noir. Et puis les interprètes d’aujourd’hui, incomparablement supérieurs, en matière technique, aux musiciens d’il y a cinquante ans, ont aiguisé notre exigence.

Un premier frisson avec les Concertos pour piano 20 (mineur) et 24 (ut mineur) de Mozart, par Clara Haskil et l’Orchestre des Concerts Lamoureux dirigé par Igor Markévitch1. Eh bien, c’est encore plus fort que le souvenir que l’on en avait gardé. Clara Haskil est sans doute la seule à conférer à la musique de Mozart la fragilité et la gravité de l’enfance, qui nous émeuvent au-delà de toute analyse. C’est fluide, profond, immatériel. La Romance du n° 20, la Coda du n° 24 sont inoubliables. Un disque véritablement exceptionnel.

Nombre d’amoureux de la musique ont découvert les Quatuors de Mozart dans les enregistrements 33 tours du Quartetto Italiano et en ont conservé un souvenir ébloui. Les craintes étaient d’autant plus vives pour ces quatuors, dont l’intégrale, enregistrée entre 1966 et 1973, est reprise en CD2, accompagnée de l’intégrale des Quintettes, que d’autres enregistrements sont venus depuis, dont celui du Quatuor Alban Berg.

L’on redécouvre, dans cette nouvelle écoute, ce qui nous avait subjugués autrefois, et que l’on peut analyser avec plus de sérénité aujourd’hui : au-delà de la perfection technique, qui ne le rend en rien au Quatuor Alban Berg, une exaltation de la dimension humaine de la musique de Mozart, qui se traduit par la joie éclatante de certains mouvements (le 1er du Quatuor 23, par exemple), ou le caractère tragique d’autres (l’introduction du Quatuor dit “des Dissonances”).

Pour simplifier, avec les Alban Berg, on plane au-dessus des cimes ; avec le Quartetto Italiano, on jouit ou on souffre avec Mozart. Quel bonheur !

Dans le même coffret, les six Quintettes sont joués en 1972 et 1973 par Arthur Grumiaux – qui fut, on s’en souvient, le partenaire de Clara Haskil dans l’enregistrement des Sonates pour piano et violon de Mozart – et un quatuor où l’on trouve Arpad Gérecz et Eva Czako. Les quintettes sont plus élaborés que les quatuors, et moins “ habités ” – ni romantisme, ni connotations métaphysiques – et deux d’entre eux comptent parmi les chefs-d’oeuvre de Mozart. Un enregistrement d’une merveilleuse clarté et d’une absolue perfection ; et Grumiaux aura été un des très grands mozartiens.

Beethoven, Schumann

Les Variations Diabelli sont une des oeuvres les plus étranges, les plus élaborées, et les plus attachantes de Beethoven, une oeuvre majeure, sa dernière pour le clavier. Elles résultent d’une sorte de commande-concours (à laquelle ont également participé Schubert, le jeune Liszt, et plusieurs autres), qui avait apparemment stimulé sa verve créatrice. Piotr Anderszewski est un pianiste à la technique transcendante et au jeu flamboyant, hors des sentiers battus, comme Fazil Say, l’interprète idéal pour cette oeuvre complexe qui ne supporte pas une interprétation trop sage3.

Les quatre Symphonies de Schumann sont très proches, dans leur esprit et dans leur style, de celles de Brahms, et elles sont moins jouées, à l’exception de la 3e, dite “Rhénane”. Pourtant, elles occupent, dans l’univers des symphonies romantiques et postromantiques, une place importante, et, surtout, elles ont ce pouvoir de séduction et cette élégance qui les font préférer à bien des symphonies de Beethoven, de Schubert, de Mendelssohn, de Brückner. Si elles ne vous sont pas familières, une bonne approche est celle de la version récente dirigée par Christoph Eschenbasch avec l’Orchestre Symphonique de Bamberg4, claire, précise, classique.

Amours et galanteries savantes

Depuis Orphée, la séduction, et tout particulièrement la séduction amoureuse, est une fin majeure de la musique. Les chansons du Moyen Âge étaient d’abord destinées à une dame, ou bien elles racontaient les déceptions que l’on avait du fait d’une dame. Celles de la Renaissance ont poursuivi dans cette voie, en raffinant par des polyphonies subtiles et parfois des instrumentations savantes. Même aujourd’hui, avec notre culture du XXIe siècle, le charme que nous trouvons à ces chansons dépasse celui de l’évocation mélancolique d’un prétendu âge d’or révolu.

L’Ensemble Gilles Binchois a réuni sous le titre Amour, amours une vingtaine de chansons du XVIe siècle de Janequin, Josquin des Prés, Lassus, et d’autres moins connus5. L’extraordinaire recherche de la forme, qui fait appel au contrepoint le plus élaboré et à la fugue, participe au pouvoir de ces chansons, écrites sur des textes de Ronsard, Marot, et François Ier lui-même, et que l’on chantait aussi bien dans les châteaux que chez les bourgeois ou les paysans, universalité qui fait rêver aujourd’hui.

Deux siècles plus tard, Vivaldi, lui, habillait de titres ambitieux des recueils d’oeuvres galantes, comme Il Cimento dell’armonia e dell’inventione, que vient d’enregistrer Europa Galante sous la direction de Fabio Biondi6, interprétation scrupuleusement fidèle car fondée sur les seuls manuscrits d’origine. Il Cimento regroupe les sacro-saintes Saisons et une collection de huit concertos, dont deux pour hautbois, sans réelle homogénéité de l’ensemble.

Mais quelle faconde, quelle invention – non formelle mais mélodique ! Vivaldi peut agacer par ses “ficelles”, ses trucs de compositeur à la mode (de la cour de Mantoue), mais ce Rabelais de la musique reste un merveilleux séducteur, une sorte de magicien de la musique auquel on ne peut résister, à condition d’abdiquer tout esprit critique.

Trois petits plaisirs pour finir l’été

Au XIXe siècle foisonnaient les paraphrases et les transcriptions de musiques célèbres. Le XXe, plus prude, a figé les musiques dites sérieuses dans leur version d’origine, et nul n’y a gagné. Les États-Unis, où l’on n’éprouve pas ce respect coincé pour les oeuvres telles qu’elles ont été écrites, ont repris la tradition, et, après une très belle transcription d’airs de Porgy and Bess pour violon et orchestre que joue Isaac Stern lui-même, on édite aujourd’hui une série de transcriptions pour violon et orchestre d’oeuvres de Leonard Bernstein, dont une West Side Story Suite, la sérénade du Banquet de Platon, et des airs de Candide et On the Town.

Joshua Bell vient de les enregistrer avec le Philharmonia Orchestra dirigé par David Zinman7. C’est bien écrit et d’autant plus agréable à entendre que Joshua Bell est un violoniste de première grandeur. Même si vous êtes un intégriste de la musique, un ayatollah du purisme, vous apprécierez ces musiques à mi-chemin entre la musique classique et la musique de film, mais y a-t-il entre les deux une différence autre qu’arbitraire ?

Autre initiative américaine : faire jouer de la musique classique à des musiciens de jazz. Cela devient presque une évidence lorsqu’il s’agit de pièces pour saxophone, confiées pour un disque récent à Branford Marsalis, qui joue des pièces – presque toutes des transcriptions – de Debussy, Ravel, Satie, Milhaud, Ibert, Fauré8.

Bien sûr, les techniques du saxophone jazz et classique ne sont pas les mêmes. Mais l’on est si bien habitué aux attaques et aux inflexions du saxophone dans le jazz, instrument de la confidence chaleureuse comme l’a si bien montré jadis Hugues Panassié, que les mêmes attaques, les mêmes inflexions, s’imposent à nous dans Milhaud, par exemple, et La Création du Monde nous semble enfin jouée comme il le faut, les interprétations “ classiques ” antérieures apparaissant comme pâlottes et peu authentiques.

Enfin, pour clore ce petit florilège, deux oeuvres pour guitare et orchestre que joue la jolie Sharon Isbin accompagnée par le Gulbenkian Orchestra, concertos qu’elle a commandités : le Concert de Gaudi de Christopher Rouse, et le Concerto Yi de Tan Dun9. L’un comme l’autre se veulent des musiques “ de fantasmagorie ” (sic), oniriques, étrangères à toute école : le Concerto de Rouse sagement hispanisant et inquiétant, celui de Tan Dun explosant de recherches de rythmes et de timbres, et nettement sinisant, avec quelques instruments traditionnels de la musique chinoise.

Et l’un comme l’autre recherchent explicitement, comme nombre de musiques contemporaines, y compris celles des meilleurs groupes de rock comme U2, l’envoûtement au premier degré de l’auditoire, et y parviennent.

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1. 1 CD Philips 464 718-2.
2. 1 coffret de 11 CD Philips 464 830-2.
3. 1 CD Virgin 24354 54682.
4. 2 CD Virgin 5 61884 2.
5. 1 CD Virgin Veritas 5 45458 2.
6. 2 CD Virgin Veritas 5 45465 2.
7. 1 CD Sony SK 89358.
8. 1 CD Sony SK 89251.
9. 1 CD Teldec 8573 81830 2.

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