Magazine N°737 Septembre 2018 - L'ingénieur dans la société
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Scientifiques, ingénieurs, experts et technocrates

Les X sont le plus souvent scientifiques, ingénieurs et/ou experts. Mais si ces activités peuvent parfois être exercées par la même personne, elles recouvrent des rôles bien différents dans la société. Il leur est aussi souvent reproché d'être des représentants d'une technocratie, sans que l'on sache bien de quoi il s'agit. Il est donc utile de préciser ces rôles et leur définition, pour éviter de voir la confusion s'installer.

Groenland
Erik le Rouge a donné au pays qu’il avait découvert le nom
de "Pays vert" (Groënland) pour donner aux gens envie d’y venir

Le scientifique ou homme de science découvre les lois de la nature et prouve leur vérité. Seules des expériences reproductibles et des raisonnements vérifiables permettent de qualifier les connaissances de scientifiques et leur donnent ainsi un caractère universel. D'autres modes de connaissance, dépendant des individus, de leurs humeurs ou de l'état de la société, utilisent des méthodes scientifiques, sans pour autant répondre à ce critère. Ainsi l'économie ou les sciences humaines ne sont que pour partie des sciences véritables. L'homme de science n'a pas à tenir compte de l'utilité de ses découvertes pour la société, mais il peut participer au débat pour l'évaluer.

L'ingénieur, créateur de richesse économiques

L’ingénieur conçoit, construit et entretient des objets, des systèmes ou des services utiles à la société, à partir des lois de la nature et de techniques existantes ou novatrices. Il a ainsi un rôle majeur dans la création des richesses économiques. Comme c’est la société qui définit ce qui lui est utile ou non, l’ingénieur doit appartenir à une structure sociale et n’est donc pas complètement libre. Cependant, en France, il est attendu de l’ingénieur qu’il s’engage sur l’utilité de son action pour la structure à laquelle il appartient comme pour la société, et sa formation en tient compte. Comme cette question de l’utilité est devenue délicate et politique, la formation des ingénieurs pourrait évoluer pour mieux en tenir compte. Les relations entre la société et les ingénieurs sont ainsi à double sens, et il serait présomptueux de donner à leurs connaissances une valeur supérieure aux autres connaissances. Cependant, elles ont l’immense avantage pratique de garantir les résultats de leur mise en œuvre si on se limite à leur propre domaine.

L'expert, homme du dire vrai

L’expert est choisi par la société pour son expérience et sa connaissance reconnues dans un domaine donné, doit dire le vrai sur un sujet de ce domaine, qui peut nécessiter des connaissances scientifiques ou techniques. Dans notre société, une tradition très ancienne sépare le rôle des experts de celui des décideurs et renforce le caractère universel attendu de la vérité énoncée par l’expert.
Son rôle pose un problème particulier. Il lui faut surmonter la contradiction entre l’implication personnelle dans son domaine d’expertise qui seule permet l’acquisition d’une compétence reconnue, et l’occultation de cette implication dans son travail d’expert. À cette condition, il peut donner une opinion détachée de toute contingence et dire le vrai, comme cela lui est demandé.

 

Le rôle des experts souvent contesté
Suite à l’augmentation générale du niveau d’instruction, l’expertise traditionnelle fait l’objet de critiques comme n’étant pas assez démocratique. Il en résulte de nouvelles exigences : respect plus strict de la déontologie, ouverture de l’accès à l’expertise, extension de la contre-expertise à des sphères non judiciaires. D’autre part, avec l’influence de la postvérité où le vrai perd toute valeur universelle, par définition elle devient obsolète d’où les dérives populistes de l’expertise citoyenne ou l’expertise autoprocla-mée proliférant dans les médias et Internet.

Des  rôles parfois dévoyés

Le monde n’étant pas parfait, il y a de mauvais scientifiques qui racontent des histoires fausses pour leurs propres intérêts, ainsi certain ancien ministre et scientifique distingué a réussi à faire croire que le Groenland a été autrefois un pays de verts pâturages et de doux climat – ce qui est une pure invention pas du tout innocente, comme l’a rappelé Le Monde ; de mauvais ingénieurs qui construisent des ouvrages qui s’écroulent ; et de mauvais experts qui ne disent pas le vrai, mais dévoient leur notoriété en intervenant en dehors de leur domaine d’expertise, ou donnent un avis biaisé par la mode, leurs intérêts propres ou de ceux qui les mandatent, comme ceux qui ont défendu scientifiquement les bienfaits du tabac ou de médicaments délétères.

Glissement de sens

Compte tenu des multiples confusions auxquelles elle a donné lieu, la notion de technocratie mérite aussi d’être explicitée. D’après Wikipédia, la technocratie est une forme de gouvernement (d’entreprise, d’État) où la place des experts techniques et de leurs méthodes est centrale dans les prises de décision. Elle n’occulte pas le caractère politique des décisions et ne peut constituer à elle seule un projet de société, mais propose de tenir compte de la raison, de l’objectivité et de l’impartialité propres à la science et la technique. La critique la plus fréquente de la technocratie consiste à dénoncer la confiscation du pouvoir politique par une classe sociale, soucieuse de ses propres intérêts et non de l’intérêt général.
Ce jugement a été porté par des universitaires, des populistes et des professionnels de la politique de tous bords. Pour ces derniers, cette méthode dérangeait leurs idéologies ou leur propre quête du pouvoir.

Le débat sur la technocratie doublement relancé

L’époque actuelle a relancé le débat pour deux raisons principales. La première est la réussite de la Chine à sortir des centaines de millions de personnes de la misère avec une rapidité jamais vue dans l’histoire, par des méthodes technocratiques appliquées par des ingénieurs pour réaliser un projet de société. La seconde est la maîtrise de la révolution numérique en cours. Les détracteurs de la technocratie et de la culture scientifique nourrissent l’absence de contre-pouvoirs aux GAFA. Leur ignorance béate et irresponsable de bons colonisés du numérique fortifie notre dépendance à l’idéologie des ingénieurs et scientifiques californiens, pourtant bien plus contestable. Alors que, dans l’esprit des Lumières, l’application des sciences et de la raison dans l’action qui définit la technocratie n’est pas contradictoire, au contraire, avec la volonté et la liberté de choix de tous, c’est-à-dire avec le projet de société d’une démocratie renouvelée. 

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