André DELACOUR (37), quatre fois condamné à mort

Dossier : TrajectoiresMagazine N°711 Janvier 2016
Par Serge DELWASSE (86)

Un homme à qui les chiffres ont porté chance : Condamné à mort quatre fois et sauvé au moment de l'éxécution en étant reconnu par d'anciennes fréquentations du Quartier Latin, marié trois fois à la même femme sans divorce, il construisit 104 ouvrages d’art. On lui a alors accordé l’entrée dans le cadre des PC d’Outre-mer au grade d’ingénieur adjoint, sans le suivi d'aucun cours.

«Je suis surtout célèbre dans ma promotion et parmi mes camarades anciens combattants ou de la Légion d’honneur à Neuilly pour m’être marié trois fois (mais toujours avec la même femme et sans jamais divorcer) et, surtout, pour être sorti vivant de quatre mises en œuvre effectives d’exécutions capitales : trois par les Japonais en 1945 (balle dans la tempe, décapitation au sabre et bastonnade à mort) plus, vingt-six ans plus tard, arrestation, brutalités et menace de fusillade par une troupe communiste Viêt-cong lors de la guerre américaine au Cambodge.

« Alors que, à la Kempeitai (l’équivalent nippon, en pire, de la Gestapo allemande), après avoir assisté à l’exécution de mon capitaine par bastonnade, puis avoir subi quelques tortures et un interrogatoire musclé, j’apprends que j’allais endurer le même supplice, survient un interprète nippon qui avait fait ses études au Quartier latin en 1937-1939.

“ Mais voyons, ce n’est pas un Américain, c’est un Français ”

Il y avait fréquenté un cours de danse tenu par un nommé Moutin et très pratiqué par des X, dont moi-même (dans notre argot, danser se disait “moutiner”).

« Il m’a immédiatement reconnu, a pris ma défense et, après une longue plaidoirie, obtenu ma grâce.

« Miracle semblable en 1971 : alors que j’étais déjà placé devant un mur pour être fusillé, survient le commandant de ce groupe Viêt-cong : il se trouvait avoir été sous-officier dans ma batterie en 1942, à la frontière de Chine au Tonkin. Il se mit aussitôt au garde-à-vous, me salua militairement, engueula ses hommes pour m’avoir molesté, leur disant : “Mais voyons, ce n’est pas un Américain, c’est un Français.”

Après l’offre d’une bière pour me remettre de mes émotions et en souvenir du bon vieux temps, ma voiture me fut rendue et je pus regagner Phnom Penh, qui allait être assiégée et bombardée avec, en particulier, la destruction du pont de 945 mètres que j’y avais construit sur un bras du Mékong. »

Indestructible

« Je suis né accidentellement et donc prématurément à Paris en 1916 au pied de l’escalier d’une cave où ma mère, seule chez elle, est tombée en cherchant à se protéger lors d’une alerte aérienne.

BAÏONNETTES, CRASHES ET TYPHONS

« Durant nos guerres je survivrai à plusieurs blessures dont un coup de baïonnette par les Japonais. Je sortirai vivant de deux crashes en avions militaires, fortement cabossé bien sûr, mais je reconstituerai rapidement mon squelette et les chairs.
De même pour un déraillement lors d’un typhon à Osaka au Japon.
En revanche, grosse peur mais pas de dégâts physiques lors d’un incendie en plein vol et sans parachute sur un avion civil. »

Demeuré une heure durant à brailler dans la poussière, auprès d’une mère évanouie, j’ai non seulement survécu mais en ai conservé un moral à toute épreuve plus une quasi totale immunité contre tous microbes, virus ou bactéries. Je n’eus de toute ma vie aucune maladie sauf paludisme et dysenterie amibienne, que mon organisme élimina de lui-même.

« Devenu aveugle pour m’être trop frotté les yeux avec mes doigts empoussiérés, je retrouvai rapidement une vue parfaite.

« Je survécus à une électrocution de longue durée, pieds nus sur un sol mouillé, les doigts soudés au câble qui m’en brûlait le bout jusqu’à ce qu’une personne s’en aperçoive et coupe le courant.

« Sorti sauf de la destruction de ma batterie par les Japonais le 10 mars 1945, je réussis, avant d’être fait prisonnier, à survivre, accompagné de fidèles canonniers cambodgiens, à plusieurs semaines de terrible “maquis” dans les forêts denses de la haute chaîne annamitique. Sans nourriture autre que des racines, des vers, des larves et de l’eau pourrie.

En pleine crise de paludisme et de dysenterie amibienne, piqué par des milliers d’insectes et, surtout, sucé par des centaines de sangsues. »

De l'armée aux travaux publics

« Abandonné par mon père à l’âge de quatre ans, je compensai ce handicap par une soif d’études qui me conduisit à être en 1937 reçu à trois concours différents : 2e aux Ponts et Chaussées, 6e aux Mines de Paris mais seulement 197e à l’X, que je choisis cependant.

« Prisonnier lors de la campagne de France, je réussis à m’évader en moins de trois semaines.

« Bonne réussite dans l’armée avec d’excellentes notes, décorations diverses et citation à l’ordre de sa 2e DB par le général Leclerc. Toutefois, mes chefs refusant que j’épouse celle que j’avais choisie, j’en démissionnai volontairement en 1949, au grade de commandant.

« Je pris alors un tout petit emploi de simple contractuel dans les Travaux publics de l’Indochine, m’astreignant, en dehors du travail sur chantiers, à apprendre le métier par la lecture et l’étude de nombreux livres techniques. Pas trop mal semble-t-il puisque, au cours de ma carrière, je découvris le site et fis construire le port cambodgien de Sihanoukville, calculai et construisis 104 ouvrages d’art.

PAR CHANCE, IL N’Y AVAIT PAS DE CHIRURGIEN

« Au Laos, j’ai eu la colonne vertébrale écrasée sous un échafaudage rompu. Par chance il n’y avait pas de chirurgien.
(Un de mes amis a eu un accident semblable, un chirurgien l’avait rafistolé. Quelques années plus tard il s’est trouvé entièrement bloqué en raison des excroissances osseuses poussées sur les parties métalliques implantées.)
Ma colonne s’est, elle, entièrement et naturellement reconstituée par une simple immobilisation totale durant trois mois. Six mois plus tard je pouvais remarcher normalement et sans douleurs. »

« En 1954, après la fin de la guerre d’Indochine, le Cambodge − demeuré allié de la France − demande et obtient pacifiquement son indépendance. Son gouvernement refuse alors de me voir quitter le pays comme sont tenus de le faire tous les autres fonctionnaires français. Il me confie la direction de tous les services des Travaux publics du royaume.

« Devant cette influence française conservée en un pays ami, le gouvernement français, sur proposition de l’ambassadeur de France, accepte en 1956 de m’accorder l’entrée dans le cadre des PC d’Outre-mer au grade d’ingénieur adjoint – bien que je ne sois pas sorti bottier de l’X et n’aie suivi aucun cours dans une quelconque école de ponts et chaussées.

Les travaux réalisés et mes services militaires aidant, j’y passe ingénieur en chef en moins de quatre ans puis, notre gouvernement m’ayant choisi pour prendre la tête des délégations françaises dans des commissions techniques internationales en Thaïlande, Japon, Népal et Nouvelle-Zélande, ingénieur général deux ans plus tard.

« Suite à ces prestations internationales c’est l’ONU qui me convoite. Avec l’accord du gouvernement français l’UNESCO me prend à son service pour assurer la formation d’ingénieurs en Extrême-Orient puis en Afrique. »

Trois fois marié

« Débarqué à vingt-quatre ans en Indochine, lors de la fête du faux mariage de mon capitaine avec une Cambodgienne, je découvrais dans l’assistance une petite orpheline franco-khmère qui me plut assez. De plus, comme je le découvris plus tard, merveilleuse cuisinière et dotée d’un indomptable courage.

Ne lui déplaisant pas non plus, nous nous associâmes lors d’une cérémonie de faux mariage (mon premier) en présence de tous mes chefs et amis pour une union que je pensais alors provisoire. Durant quatre ans elle m’accompagna partout dans mes pérégrinations à travers l’Indochine, acceptée par mes chefs, adorée par mes hommes, me soignant lors de blessures ou de crises de paludisme.

“ Je tiens toujours mes promesses ”

« Le 9 mars 1945, sachant depuis quelques jours que je l’avais mise enceinte, je l’abandonnai à minuit, seule, pratiquement sans argent, en lisière d’une forêt cochinchinoise. Abandon non volontaire mais par devoir militaire pour partir avec mon unité sus aux Japonais qui venaient d’attaquer notre Indochine. Seule satisfaction pour elle : ma promesse de la rechercher si j’en sortais vivant.

« Je tiens toujours mes promesses. Resté vivant après la destruction de ma batterie, les semaines de maquis, le coup de baïonnette, les diverses exécutions capitales manquées et les mois en cellule jap, j’ai refusé d’être rapatrié.

Repris par le général Leclerc à son débarquement en septembre 1945 j’ai, tout en combattant, cherché trace de ma compagne. Je l’ai retrouvée dans une pagode où elle avait trouvé refuge, protection et un peu de nourriture en échange de travaux ménagers.

Là, seule, sans docteur ni sage-femme, elle avait accouché d’une petite fille que, sans lait et sans argent pour s’en procurer, elle s’efforçait de maintenir en vie. Je les ai reprises toutes les deux. C’est alors que, mes chefs estimant qu’elle n’avait pas l’instruction suffisante pour devenir l’épouse d’un possible futur général, j’ai démissionné puis l’ai épousée (deuxième mariage). Légalement cette fois, mais civilement puisqu’elle était bouddhiste.

« Quatorze ans plus tard, après qu’elle eut surveillé l’éducation religieuse de nos quatre enfants et de deux petits abandonnés que nous avons recueillis et élevés, l’un franco-cambodgien, l’autre franco-vietnamien, elle s’est convertie.

Après son baptême nous avons donc été mariés pour la troisième fois, religieusement et donc définitivement cette fois. Elle est morte en 2001 à 86 ans, après soixante ans au total de vie commune sans nuages. »

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