Vivre, naviguer et combattre à bord d’un navire de guerre au XVIIIe siècle

Dossier : La passion de la merMagazine N°646 Juin 2009
Par Olivier CHALINE
Par Jean-Gabriel CECCARELLI

REPÈRES

REPÈRES
Il existe des modes dans toutes les activ­ités de l’esprit, en par­ti­c­uli­er dans le prosaïque périmètre des sci­ences his­toriques. Les his­to­riens ont d’abord déval­orisé l’histoire événe­men­tielle (celle des batailles et celle de la vie des grands hommes) au prof­it d’une approche économique du passé. Ensuite, ils ont ten­té de retrou­ver dans les évo­lu­tions des men­tal­ités les fac­teurs d’explication des grands événe­ments his­toriques. Enfin, un peu plus tard, en mêlant la soci­olo­gie et l’histoire des tech­niques, cer­tains se sont fixé pour objec­tif de recon­stituer les mul­ti­ples con­di­tions de vie des sociétés qui nous ont précédés sur la planète.

Le bâti­ment de ligne à voiles, engin sophis­tiqué, employ­ait toutes les ressources de la sci­ence et du savoir-faire de nos très indus­trieux ancêtres. Évo­quons pêle-mêle la com­plex­ité des com­pé­tences à sus­citer et à réunir.

Une com­plex­ité des com­pé­tences à sus­citer et à réunir

En bout de la chaîne d’ap­pro­vi­sion­nements en lourds bois d’oeu­vre sélec­tion­nés, tous les proces­sus de con­struc­tion de solides coques en chêne de plusieurs cen­taines de tonnes. C’est le domaine des inten­dants, des ingénieurs ‑con­struc­teurs et des char­p­en­tiers de marine.

Leur entre­tien à la mer et au port (ain­si que celui des appa­raux de manœu­vre, embar­ca­tions, cou­tures de coque, agrès, voiles, câbles et enfléchures) dans les pires con­di­tions de tem­péra­ture, salin­ité ou hygrométrie et leur répa­ra­tion ” avec les moyens du bord ” à la suite d’avaries de com­bat ou de for­tunes de mer occa­sion­nées par le gros temps. Il s’ag­it du périmètre d’ac­tion des char­p­en­tiers de bord.

Cloutages et ferrures


Organ­i­sa­tion générale d’une pièce en sabord (affûts, palans, acces­soires). © AAMM

Les métal­lur­gies afférentes à la con­struc­tion de cen­taines de tubes d’ar­tillerie en fer dont les spéci­mens les plus puis­sants (canons de 36 livres), avec leurs affûts de bois, pesaient 4 tonnes, con­juguées au tra­vail de l’aci­er pour les platines d’armes à feu, les lames d’armes blanch­es ou les ressorts de cer­tains mécan­ismes ; sans oubli­er les cloutages et fer­rures divers­es. On entre dans les proces­sus de sidérurgie au bois, fonte par petites coulées, for­age des âmes des pièces à l’outil hydraulique (machine de Maritz) ou dans les domaines du lam­i­nage à froid (plaques en cuiv­re pour le dou­blage des carènes) ou con­fec­tion indus­trielle d’ob­jets en fer-blanc.

Triangulation et optique

Les con­nais­sances car­tographiques, astronomiques et instru­men­tales néces­sitées par de longues nav­i­ga­tions hors de vue des ter­res. On abor­de les sci­ences appliquées en hydro­gra­phie, tri­an­gu­la­tion, optique et petite mécanique.

Alimentation

La maîtrise de con­ser­va­tions d’al­i­ments et de bois­sons en rations néces­saires à l’al­i­men­ta­tion de cen­taines d’hommes pour de nom­breux mois. C’est la tâche des divers muni­tion­naires, cam­busiers, ton­neliers, cuisiniers ; les tech­niques de stock­age et d’emploi sûr de dizaines de tonnes de poudre noire, explosif vivace très dan­gereux ; domaine des canon­niers, bom­bardiers et armuri­ers de bord.

Connaissance, doigté et intelligence

Un sémi­naire d’his­toire maritime
Lieu de ren­con­tre prop­ice à des croise­ments de com­pé­tences et d’ex­péri­ences, ce sémi­naire orig­i­nal, ouvert tant aux uni­ver­si­taires qu’aux pas­sion­nés d’his­toire mar­itime (dont cer­tains sont des marins) s’in­téresse à la péri­ode XVIIe-XXe siè­cle, sous des angles var­iés et sans s’en tenir à la seule his­toire française. Quelques thèmes abor­dés : Nav­iguer sur un bâti­ment de guerre au XVIIIe siè­cle, en col­lab­o­ra­tion avec Jean Cec­ca­rel­li, Olivi­er Cha­line et Patrice Decen­cière, soit Paris-IV et l’As­so­ci­a­tion des amis du musée de la Marine ; Épisodes qui ont mar­qué la Marine française de la IIIe à la Ve République, en col­lab­o­ra­tion avec Jean-Bap­tiste Bruno, Mar­tin Motte et Jean de Préneuf.

Aux com­pé­tences fon­da­men­tales s’a­joutaient : les con­nais­sances, la per­cep­tion, le coup d’œil et l’ha­bileté adéquats aux com­man­de­ments du maniement de plusieurs mil­liers de mètres car­rés de voil­ure dans les con­di­tions les plus dif­fi­ciles (com­pé­tences partagées par les officiers de quart et les maîtres et sec­onds maîtres de manœu­vre et les gabiers) ; le doigté utile pour le com­man­de­ment et la préser­va­tion de la san­té physique et morale de cen­taines d’in­di­vidus pas for­cé­ment très motivés pour le ser­vice de leur sou­verain, roi ou république (domaine con­joint des officiers de vais­seau, chirurgiens, aumôniers et cap­i­taines d’armes pour la dis­ci­pline) ; l’in­tel­li­gence tac­tique et le flair néces­saires à la bonne com­préhen­sion d’in­struc­tions incom­plètes ou au déchiffrage de sig­naux désordonnés.

Toutes qual­ités physiques, intel­lectuelles ou morales qui ne pou­vaient s’ac­quérir par les impé­trants qu’à la dou­ble con­di­tion de la lumière de l’ex­péri­ence asso­ciée à la déter­mi­na­tion de réus­sir. Ce devait être les car­ac­téris­tiques des bons marins du XVIIIe.

Une pédagogie multimodale

À l’au­tomne dernier, dans l’en­ceinte de la célèbre uni­ver­sité où ont étudié Thomas d’Aquin, Pierre et Marie Curie ou Simone de Beau­voir s’est tenue une mod­este expéri­ence de péd­a­gogie ” mul­ti­modale ” con­cer­nant l’his­toire maritime.

Il s’agis­sait de “faire embar­quer” (par la pen­sée) des étu­di­ants à bord d’un bâti­ment de guerre et de les y faire vivre, nav­iguer et com­bat­tre comme au XVIIIe siècle.

Les ingré­di­ents en furent très sim­ples. Aux enseigne­ments mag­is­traux dis­pen­sés par un pro­fesseur d’u­ni­ver­sité est venue s’ad­join­dre une somme d’in­for­ma­tions tech­niques con­crètes et de com­men­taires com­plé­men­taires émanant de pas­sion­nés ” extérieurs”; officiers de marine, ingénieurs ou cadres supérieurs férus d’his­toire mar­itime, d’archéolo­gie navale, de nav­i­ga­tion à la voile ou de tech­niques armurières, tous mem­bres d’as­so­ci­a­tions cul­turelles appro­priées : Asso­ci­a­tion des amis du musée de la Marine (AAMM), Société française d’his­toire mar­itime (SFHM).


Com­plex­ité des sys­tèmes de manoeu­vre (voiles et ancres).


Puis­sance de feu.
© AAMM

Soutenus par un sup­port icono­graphique clas­sique (tableaux, gravures, cartes et sché­mas de fonc­tion­nement) établi en Pow­er­Point mais com­prenant divers­es séquences ani­mées qui ont été mon­tées par Patrice Urvoy, les inter­venants ont suc­ces­sive­ment traité : l’é­tat de la ques­tion sur la nav­i­ga­tion au XVIIIe siè­cle, à par­tir d’une sélec­tion de la bib­li­ogra­phie française et anglo-sax­onne la plus per­for­mante ; la minu­tieuse pré­pa­ra­tion pra­tique de la cam­pagne de mer d’une for­ma­tion d’u­nités de combat ;

Intel­li­gence tac­tique et flair sont néces­saires au déchiffrage de sig­naux désordonnés

les modal­ités d’ap­pareil­lage des divers bâti­ments ; les car­ac­téris­tiques des dif­férents types de voiles et les principes de la propul­sion éoli­enne ; les prin­ci­pales manœu­vres de com­bat (don­ner la chas­se, pren­dre l’a­van­tage du vent, com­bat­tre bord à bord, gou­vern­er pour l’abor­dage, gag­n­er une posi­tion pour le tir en enfilade, tac­tiques navales, évo­lu­tions en ligne de bataille et vire­ment de bord en ligne de file, pren­dre et don­ner la remorque) ain­si que les plus fréquentes manœu­vres de parade effec­tuées en escadre pour la sat­is­fac­tion des souverains.

Cette ini­tia­tive est l’oc­ca­sion de tester les chapitres d’un futur livre qui devrait combler une fâcheuse lacune dans la bib­li­ogra­phie en langue française.

Un examen virtuel

Un lieu­tenant appelé capitaine
La Navy octroy­ait aus­si aux lieu­tenants la pos­si­bil­ité de com­man­der un petit navire ” hors rang ” : cotre, brick ou trans­port armé. Étant aus­si enten­du que l’ap­pel­la­tion venant avec la fonc­tion , ce lieu­tenant serait appelé ” capitaine “.

Notre ambi­tion, très légitime mais par­faite­ment théorique à cause de l’anachro­nisme, serait que tous les par­tic­i­pants du sémi­naire, après audi­tion des exposés, con­sul­ta­tion des meilleurs ouvrages de la bib­li­ogra­phie sug­gérée et assim­i­la­tion de toutes les infor­ma­tions rassem­blées dans ce futur ouvrage puis­sent réu­nir les con­nais­sances suff­isantes pour la réus­site virtuelle à l’ex­a­m­en de lieu­tenant qui était exigé des mid­ships de la Roy­al Navy.

Con­tin­uons à rêver, nous sommes bien loin de la mer. Out­re-Manche l’ob­ten­tion de cet exa­m­en con­sti­tu­ait la seule bar­rière fonc­tion­nelle qui s’ex­erçait dans l’ac­com­plisse­ment d’une car­rière d’of­fici­er dans la marine du roi Georges. Le lieu­tenant assur­ait d’abord les fonc­tions de chef de ser­vice sur un bâti­ment “de rang”, puis de pre­mier lieu­tenant sur un vais­seau chef de divi­sion. Il exis­tait aus­si une liste de sénior­ité, dans laque­lle l’ami­rauté sélec­tion­nait ceux aux­quels elle entendait con­fi­er un commandement.

Faire embar­quer par la pen­sée des étu­di­ants à bord d’un bâti­ment du XVI­I­Ie siècle

Après octroi d’une com­mis­sion les seaof­fi­cers étaient les seuls déten­teurs de com­man­de­ment à la mer de navires de guerre bri­tan­niques (HMS), et s’agis­sant de l’at­tri­bu­tion d’un com­man­de­ment à la mer il n’é­tait jamais con­cédé à la sénior­ité mais tou­jours soumis au choix de l’amirauté.

Par­venu au terme de ce cur­sus orig­i­nal, intel­lectuelle­ment notre audi­toire serait en mesure (fic­tive­ment) de côtoy­er de très célèbres ” anciens “, précurseurs dans ces études : les ami­raux Anson, Dun­can, Rod­ney, Nel­son, Saumarez ou Ver­non ; le rigoureux cap­i­taine W. Bligh et John Camp­bell, l’in­ven­teur du sextant.

Demeu­rons cepen­dant beau­coup plus mod­estes et con­tin­uons à intéress­er nos audi­teurs et à leur dis­tiller avec célérité une prochaine sat­is­fac­tion. Celle de con­solid­er et com­pléter leurs con­nais­sances nau­tiques his­toriques par la lec­ture de ce futur ouvrage.

Pour en savoir plus
 
Musée nation­al de la Marine : www.aamm.fr
Société française d’histoire mar­itime (SFHM) : www.sfhm.asso.fr

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