Table ronde

Dossier : La France et ses vinsMagazine N°612
Par Laurens DELPECH

Laurens Delpech :
La concurrence sur le marché  mondial entre pays producteurs de vins est de plus en plus rude. Dans ce  contexte, le système français des AOC  est souvent critiqué pour son manque  de souplesse. Qu'en pensez-vous? 

Les producteurs interrogés regrettent  le manque d'adaptation d'un système  vieilli face à certaines évolutions  du marché.

Château d'Ampuis, Domaine Guigal, médaille en bronze 72 mm.

Avec près des deux tiers de la production  nationale en AOC, la garantie  que procurent les règles est diluée.  Marcel Guigal reconnaît que la France  produit souvent cher des vins parfois  mauvais ou sans intérêt, en se  cachant derrière l'appellation. Jean-Claude Rouzaud dénonce un certain "laisser-aller qualitatif" ainsi qu'une  fragmentation excessive de l'offre en  "microterroirs", rendant toute approche  "masse marketing" impossible. Pour  ces raisons, l'Inao a "un devoir d'évolution" (Hubert de Boüard).

Tous préconisent une segmentation  assumée pour bâtir une offre à étages. Une telle évolution conduirait à une  production de vin à plusieurs vitesses, répondant à des logiques différentes et reflétant une réalité simple : les  grands crus se vendent bien tandis  que les vins de masse souffrent fortement  de la concurrence. Il y aurait  d'une part les vins de terroir répondant  à des cahiers des charges exigeants : c'est l'idée d'AOC d'Excellence  que le président de l'Inao a défendue  et que plusieurs producteurs regrettent  de voir mise en sommeil. De  l'autre des vins plus simples, parfois  créatifs ou représentatifs d'un savoirfaire  régional, pouvant bénéficier de  conditions de production plus souples.  «La France a autant besoin de ses  grands crus que de ses petits vins.  Nous devons être fiers des uns comme  des autres» (Pierre-Henri Gagey).

D'autres pays, quand ils introduisent  un système d'appellation d'origine, ne se préoccupent que de  garantir l'origine du produit, ils laissent  les producteurs libres de leurs  choix en termes d'encépagement et  de modes de culture. N'est-ce pas une  voie que pourrait prendre le système  français des AOC ?


Côte-Rôtie, Étienne Guigal.


Saint-Émilion, Château Ausone.

 L'exemple italien, sans être la panacée, est cité par Jean-Claude Rouzaud pour la réactivité des autorités de  tutelle des DOC2 aux attentes des  marchés. Ainsi, lorsque des crus comme Sassicaia ont décidé d'utiliser des  cépages non admis par les anciennes  règles de production, ils se sont baptisés  "vins de table" ; mais devant leur  succès, les autorités se sont empressées de modifier les règles de production des DOC pour réintégrer ces  "super Toscans".

Parmi les contraintes – ou vécues  comme telles – qui pourraient être  assouplies, deux producteurs citent  la délicate règle des 85%3. Les vins de terroir acceptent la contrainte maximale qui consiste à proposer effectivement ce qui est annoncé (100% du  liquide provient de la vendange ou  du cépage cités) mais le taux de 85%  pourrait s'appliquer aux vins génériques  ou de marque. En autorisant  l'ajout de vin d'une autre année, ce  principe permettrait de lisser l'effet  millésime et de garantir une certaine  constance des produits.

Ne pensez-vous pas que l'offre  française de vin gagnerait à être plus centrée sur les demandes des consommateurs ?

Pour Jean-Claude Rouzaud, très  marqué par la conception champenoise  de production et de commercialisation  des vins, "le drame de l'offre  française est d'être éclatée par la multitude  de spécificités des terroirs, sans  aucune approche consommateur". Il  semble difficile de concevoir qu'elle  puisse s'adresser avec succès à une  large cible de consommateurs dont  le niveau d'éducation oenophile est  plus ou moins élevé. La France, comme  ses voisins européens, subit de plein  fouet l'arrivée sur le marché de vins  produits dans une logique de la  demande, dont le style mais aussi la  présentation répondent aux attentes  des consommateurs.

Reprenant l'idée d'une offre à étages,  Pierre-Henri Gagey et Hubert de  Boüard précisent que seule la catégorie  "basse" devrait être plus centrée  sur les attentes des consommateurs,  sans pour autant les suivre à la lettre.

Les grands vins, quant à eux, doivent  rester dans une logique d'offre, privilégiant  l'expression d'une authenticité  et d'une typicité. Ils doivent  continuer de proposer un produit  sophistiqué, voire sanctuarisé, pour  une frange de 5 à 10 % des consommateurs.

Plus globalement la seule règle qui  compte aux yeux de Marcel Guigal, c'est  de "ramener le consommateur au plaisir  en le déculpabilisant ".

Quels sont les avantages compétitifs  de la France – et en particulier  de votre région – face à ses concurrents  (pays producteurs de vins) ?

Les producteurs ne sont pas tendres  avec le modèle économique du vin français mais ils savent en reconnaître les forces.

Pour deux d'entre eux, le système  d'appellation, perçu souvent comme  un handicap, est d'abord une chance  dans la mesure où il propose des règles  du jeu claires.


Champagne Roederer.


Gevrey-Chambertin, Château de Gevrey.

Pierre-Henri Gagey, comme ses  confrères du Rhône ou du Bordelais,  voit dans l'antériorité de la culture de  la vigne et de l'élaboration du vin la  grande force de la France. Des siècles  de travail ont permis de déterminer les  meilleures pratiques de production, en  particulier l'adéquation entre les cépages  et les terroirs de chaque région. Pour  Hubert de Boüard ce patrimoine est  complété par l'extraordinaire biodiversité  du paysage viticole français,  utile pour la production mais aussi  pour le tourisme du vin. Quant à Jean-Claude Rouzaud, il met en avant la  plus grande "digestibilité" des vins  français tout en restant circonspect :  à son avis les atouts français ne sont  peut-être pas suffisants pour contrer  la vague concurrentielle.

L'élan que ces producteurs veulent  incarner se résume dans le voeu d'Hubert de Boüard : "La France doit  évoluer vers un comportement conquérant,  en étant fière de ses atouts pour  mieux les promouvoir."

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1. Institut national des appellations d'origine  contrôlée.
2. Denominazione de Origine Controlata, équivalent  de nos AOC.
3. N.D.L.R. : d'après les règlements communautaires  sur l'étiquetage, la mention d'un millésime  suppose qu'au moins 85 % du contenu  aient été récoltés l'année en question, ce qui  laisse la possibilité d'ajouter du vin d'autres  années. Aucun décret d'application n'existant  pour ces règlements à ce jour en France, la règle  des 85 % est donc en vigueur. Idem pour le(s)  cépage(s).

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