Sunanda Prabhu-Gaunkar (2004)

Dossier : Femmes de polytechniqueMagazine N°000 Janvier 1900

Namaste ! Je m’appelle Sunanda et j’ai eu l’honneur d’être la première Indienne à intégrer l’École polytechnique, dont l’expérience a largement influencé ma carrière.

La France et l’X

Enfant, fascinée par les énigmes mathématiques, je remportais souvent les concours locaux. Mon père et des amis français que nous recevions me parlaient de grands mathématiciens ou physiciens, Fourier, Cauchy, Monge, Gay-Lussac, Poincaré : cela m’a donné envie de préparer le concours international de l’X, grâce aux informations éparses que mon père avait pu glaner auprès de ses contacts en France, mais aussi grâce aux cours de mathématiques de l’IIT. Je suis arrivée en France, sur le campus de l’X, pour le concours. J’ai été très frappée par les examens, surtout les oraux où, par exemple, l’approche d’un problème était considérée comme plus importante que sa solution finale, contrairement à ce dont j’avais l’habitude. Jean-Louis Basdevant fait partie des professeurs qui m’ont encouragée à intégrer Polytechnique, malgré mes craintes liées à mes lacunes en français. Mon niveau en mathématiques et physique étant solide, j’ai été admise. J’envisageais de partir pour les États-Unis, mais les impressions de ma première visite à l’X et en France, ainsi que ma réussite au concours, m’ont décidée à rester. Mon père, docteur d’État en France et ayant travaillé dans ce pays, ainsi que ma mère, ancienne étudiante à la Sorbonne, ont appuyé ma décision. Ma sœur Neelam aurait voulu, elle aussi, suivre mes pas.

Sur le Plateau, j’ai rencontré mes meilleurs amis, filles et garçons, et je garde de très bons souvenirs de mon stage linguistique à Grenoble, où j’ai fait la connaissance de camarades chinois et iraniens. J’ai fait des progrès rapides grâce aux cours intensifs de quatre mois. J’ai passé les fêtes de Noël de cette année-là chez des amis de ma famille au Luxembourg. Bien qu’ils parlent tous un excellent anglais, ils ne se sont adressés à moi qu’en français. Bien obligée de répondre et de suivre la conversation, je me suis aperçue que j’arrivais à bien me faire comprendre. En écoutant attentivement les autres, j’ai vite appris les expressions les plus courantes. J’ai alors commencé à m’exprimer naturellement. Puis j’ai fait la connaissance de l’équipe de M. Christian Boitet, seconde source d’apprentissage après le lycée Stendhal. Arrivée sur le campus, j’ai entamé un apprentissage plus approfondi et rigoureux du français scientifique. J’ai aussi rencontré des camarades brésiliens, chiliens, vietnamiens, espagnols, etc.

À la fin de la première année sont arrivés les élèves français qui venaient d’achever leur année de Formation militaire initiale. Les quelques semaines de cours d’intégration ont été une excellente occasion de nous connaître tous ; les conversations au dîner, après les cours, etc., m’ont permis de faire des progrès rapides. J’ai même appris l’argot potache ! Désormais plus à l’aise, j’ai commencé à me faire de vrais amis. J’ai choisi l’option équitation, occasion de fréquenter une équipe et des chevaux extraordinaires, mais aussi de rencontrer des gens hors du milieu universitaire. J’ai proposé un voyage de section en Inde, ce qui a permis à mes camarades de connaître mon pays, et surtout ma province natale de Goa. Ils ont ainsi pu apprécier mon environnement et ma culture d’origine.

Impliquée sur le plateau

La deuxième année, je me suis présentée à la campagne Kès, au poste de délégué international. Nous avons pu mobiliser les Anciens de l’X pour le soutien matériel de la campagne. Si nous n’avons pas remporté les élections, mes efforts ont souligné aux yeux de mes camarades mon implication pour le bien-être des élèves sur le campus. J’ai souvent reçu de l’aide de la part de mes camarades et des Anciens de l’X, notamment dans le cadre du tutorat. J’ai cultivé ma passion pour les langues étrangères en étudiant le japonais pendant deux ans, ce qui m’a permis d’aller à Kyoto en stage linguistique. Le passage à l’X m’a également permis de rencontrer des personnalités comme Umberto Eco, avec qui j’ai pu participer à plusieurs actions en dehors du cursus.

Un choc culturel

Malgré une similarité de niveau intellectuel avec mes camarades, j’ai dû affronter sur le Plateau plusieurs singularités culturelles. Ainsi des cours de dessin avec modèle nu, un choc pour moi, mais aussi l’occasion de parler entre camarades et avec les professeurs de nos différences culturelles et mentales. J’ai essayé d’apprécier et d’assimiler la riche culture française, et réciproquement mes amis ont exprimé la curiosité de connaître les particularités culturelles de l’Inde. Lors de la semaine des langues et cultures, j’ai interprété la danse classique indienne, le Kutchipoudi, devant plus de cinq cents personnes. Un de mes camarades a souligné qu’il n’y avait jamais eu autant d’élèves dans un amphi que pour regarder Sunanda ! J’ai invité l’attaché militaire de l’ambassade d’Inde pour la cérémonie des couleurs, au cours de laquelle j’ai chanté notre hymne national. Le campus et l’École ont fait excellente impression, et lors de la cérémonie de remise des diplômes l’ambassadeur lui-même est venu me féliciter.

Une étape cruciale

Mon passage à l’X a été une étape cruciale et aura fortement marqué le déroulement de ma carrière. Lors d’un congrès sur le campus, j’ai eu l’occasion de rencontrer le professeur Lee de Corée du Sud, qui avait travaillé avec M. Pribat de PICM. À la suite de nos conversations, il m’a offert un stage dans son laboratoire. J’avais travaillé chez Thalès et ai continué mes recherché en Corée. Ces étapes m’ont offert une ouverture dans le domaine de la recherche scientifique et m’ont permis de préparer le terrain pour les recherches doctorales en génie électrique, ce que je poursuis actuellement à l’université Northwestern de Chicago. Mon directeur de thèse, un chercheur formé dans le laboratoire de M. Dan Sui, prix Nobel, apprécie ma formation scientifique solide ainsi que ma motivation et mon implication. Après une formation plutôt difficile et de très bon niveau, les cours aux États-Unis m’ont semblé relativement « légers », avis partagé par des camarades internationaux.

La plupart des universitaires connaissent bien Polytechnique et me témoignent une grande considération simplement parce que suis X. Je fréquente souvent le milieu francophone de Chicago, où j’ai pu me faire d’autres amis, et j’ai eu l’occasion de participer très activement aux actions scientifiques du consulat de France. J’ai pu contribuer à l’organisation de la première convention scientifique franco-américaine en 2010, et je travaille encore avec Adèle Martial, attachée scientifique, à l’organisation du second congrès franco-américain à Chicago.

Je garderai à l’avenir des liens forts et privilégiés avec la France, que ce soit dans le cadre professionnel ou privé. J’envisage de m’orienter vers les recherches en technologie, les nanosciences. Mon objectif est d’innover en faveur des économies émergentes comme celles de l’Inde, et pour le profit de l’humanité. L’X m’a offert un socle très solide et une ouverture d’esprit très enrichissante, qui me donnent l’ambition et le courage de croire que je parviendrai à faire honneur à la gloire et au prestige de l’École. Je viens d’apprendre que sept élèves indiens ont intégré l’X cette année ; j’en suis fière et heureuse.

L’immersion dans un milieu culturel et social aussi riche m’a certes beaucoup appris, et il était sans doute fatal que j’en assimile, peut-être sans m’en rendre compte, les meilleures valeurs. Il va sans dire que j’aime la cuisine française, une musique, une langue, un peuple, un pays qui me paraissent tellement familiers malgré mon actuel éloignement.

Je suis heureuse de noter en particulier que le rapport entre filles et garçons semble évoluer en faveur de la présence des filles sur le campus. J’ai vu bien des campus, mais celui de Palaiseau reste le plus cher à mon cœur.

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