Le Parrain

Nino Rota : Le Parrain

Dossier : Arts, Lettres et SciencesMagazine N°739Rédacteur : Marc Darmon (83) et Laurent Darmon, docteur en sociologie du cinéma

Il est normal qu’au bout de treize ans cette rubrique consacrée à la musique classique sous forme de concerts et d’opéras filmés s’intéresse une fois à la musique de film. Et notamment pour un classique du cinéma s’il en est Le Parrain de Francis Ford Coppola.

La musique du Parrain est presque aussi célèbre que le film lui-même. C’est dire l’impact de sa bande originale. Le film avait été pensé initialement avec un budget raisonnable, mais la Paramount choisit finalement de lancer une nouvelle politique commerciale qui s’appuierait désormais sur une superproduction annuelle servant de «locomotive» aux autres productions du studio. L’adaptation du roman à succès de Mario Puzo sera la première expérience en 1972 de cette stratégie gagnante puisque le film deviendra le premier à atteindre le seuil des 100 M$ de recettes aux États-Unis (4 millions d’entrées en France).

Francis Coppola cherchait un compositeur italien à qui confier la musique de son film sur une communauté italo-américaine mafieuse. Même si la livraison des compositions musicales connut quelques difficultés (retard et refus d’enregistrement de la part du compositeur), Coppola trouva en Nino Rota l’artiste idéal, qui allait proposer une musique accompagnant idéalement cette histoire de famille à la fois intime et baroque. Nino Rota, comme Ennio Morricone, est un compositeur classique (il a fait ses études musicales au Curtis Institute à Philadelphie dans les années 30) mais qui est plus connu pour ses musiques de films (au-delà des trois Parrains, il est surtout connu pour ses musiques pour Fellini, La Strada, La Dolce Vita, etc.). On lui doit pourtant aussi notamment quatre symphonies, des musiques de chambre et quelques opéras.

La musique qu’il composa pour Le Parrain fit le tour du monde. Il y eut des reprises un peu partout du fameux Love theme. À la sortie du film, Andy Williams chante sur cet air : Speak softly love. Il devient Parle plus bas chanté par Dalida en France. Il existe aussi une version espagnole, italienne et même ukrainienne. Cette fameuse musique se dirigea vers un Oscar, à l’image du film lui-même qui en gagna trois dont celui du meilleur film, après avoir gagné le Golden Globe de la meilleure musique. Mais après avoir reçu une nomination à l’Oscar, la musique fut disqualifiée de la compétition. On reprocha à la bande originale de reprendre un thème d’un autre film : Fortunella, un film de Eduardo De Filippo datant de 1958 (et largement inspiré du cinéma de Fellini). Le compositeur de la musique en est… Nino Rota. Reprendre certaines de ses propres compositions n’est pas nouveau : les musiciens classiques (Bach, Vivaldi…) le faisaient déjà. À l’écoute, l’ambiance sonore n’est pas du tout la même entre la mélancolie du Parrain et l’entrain de Fortunella, mais le thème du film de Coppola est indéniablement similaire. Écoutez la séquence à partir de 50 secondes en suivant le lien http://bit.ly/2PmxaYE (ou tapez sur Youtube : Fortunella Nino Rota).

Mais ce qu’on sait moins, c’est que la plupart des autres thèmes musicaux du film sont remplis d’emprunts à d’autres compositions. Par exemple, l’autre grand thème très connu du Parrain est le fameux The Godfather waltz repris à de nombreuses reprises dans le film (dont le générique de fin). Il reprend directement une musique d’accompagnement du documentaire Les clowns tourné en 1970 par Federico Fellini avec qui Nino Rota collabora régulièrement de 1952 jusqu’à sa mort. Écoutez à partir de 2’09’’ avec le lien http://bit.ly/2PoVRUi (ou tapant sur Youtube : Fellini clowns funerale).

La scène du baptême reprend par deux fois des arrangements de la fameuse Passacaille en ut mineur de Johann Sebastian Bach. Ce n’est pas étonnant car cette musique est faite pour rappeler la musique religieuse qui accompagne ce moment spirituel et de violence. Mais la séquence musicale, signée Nino Rota, comprend également quelques mesures de la fin du Prélude en ré majeur BWV 532. Lors du mariage de Connie on entend une chanson populaire napolitaine reprise en chœur par les invités. Il s’agit de C’è Luna mezzo mare, qui est souvent jouée lors des mariages de l’Italie du Sud dont La Danza de Rossini est à l’origine. Quant au morceau The pick-up, il utilise deux créations antérieures de Nino Rota de 1962 et 1968. Au final, si on neutralise les musiques officiellement écrites par d’autres, il ne reste plus un seul morceau totalement nouveau.

Malgré tout, après avoir revu le film, nous pensons évidemment qu’il ne faut en rien pondérer la gloire du musicien italien et que la musique, une fois de plus, est un élément déterminant du succès du film.

 

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