Carte de la TURQUIE à partir de 1920

Le traité de Versailles et les autres traités des banlieues nous concernent-ils encore aujourd’hui ?

Dossier : Libres proposMagazine N°563 Mars 2001Par Dickran INDJOUDJIAN (41)

Pour comprendre ce qu’ont été ces traités, il faut se remémorer les événements d’une importance énorme qui ont marqué l’Europe dans la période commençant avant la fin de la Première Guerre mondiale et s’achevant un an après le traité de Lausanne, dernier des traités annexes à celui de Versailles (et le seul à n’avoir pas été signé dans l’un des châteaux de la banlieue parisienne).

On ne saurait en effet se contenter de porter son regard sur l’Europe à la césure qu’ont constitué, quelle qu’en soit l’importance, l’armistice de novembre 1918 et la paix de Versailles (traité du 28 juin 1919).

Après un tel survol de sept ou huit années cruciales, nous essaierons de comprendre comment les traités ont été élaborés et d’en dégager les traits principaux.

Constatant ensuite les énormes difficultés de l’application de l’ensemble des traités, nous chercherons à nous faire une opinion sur les traités eux-mêmes et sur la conduite ultérieure des gouvernements.

Des attitudes violemment opposées se sont manifestées très vite dans les divers pays vainqueurs ou vaincus. Nous nous arrêterons à deux exemples d’attitudes extrêmes, celles exprimées dès novembre 1919 par l’économiste britannique John Maynard Keynes dans son livre Les Conséquences économiques de la paix et par l’historien français Jacques Bainville dans son livre au titre étrangement symétrique, Les Conséquences politiques de la paix ; mais qu’on ne s’y trompe pas, les deux auteurs n’ont en commun que la condamnation des traités.

Quelque opinion qu’on ait sur ces traités, on ne peut nier qu’ils ont pesé de manière considérable sur les événements majeurs de l’entre-deux-guerres et dans l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi dans le monde de la guerre froide et enfin dans l’actuel monde postsoviétique.

Chacun formulera pour soi-même la réponse à la question que j’avais tendance à choisir comme titre de la présente conférence : Versailles et les traités annexes sont-ils de vieilles lunes ?

Développons maintenant les quatre points de l’introduction

Jetons d’abord un regard sur les deux années encadrant la période de huit ans mentionnée

1917

  • Le grave échec militaire français du 16 avril et les mutineries qui en résultent dans l’armée française.
  • La déclaration allemande de guerre sous-marine à outrance.
  • L’intervention des États-Unis d’Amérique dans la guerre.
  • La formation du Spartaksbund en Allemagne.
  • L’effondrement du front italien (Caporetto) et l’accession à la présidence d’un cabinet d’union nationale d’Orlando, le  » Clemenceau italien « .
  • La révolution d’octobre à Petrograd.
  • La grave crise intérieure en Espagne.
  • La déclaration Balfour1.
  • L’instabilité qui se développe dans l’Empire ottoman.

1924

  • Mort de Lénine.
  • Succès du Cartel des gauches en France et premier gouvernement travailliste en Grande-Bretagne.
  • Stabilisation des finances allemandes et adoption du plan Dawes.
  • Mustafa Kemal instaure un nouveau régime en Turquie.
  • Primo de Rivera, dictateur en Espagne.
  • Proclamation de la République en Grèce.
  • Prise de La Mecque par Ibn Séoud.
  • Libération de Gandhi et troubles graves en Inde britannique.
  • La Mongolie extérieure devient le premier État satellite de l’URSS.
  • Premier congrès du Kuomintang en Chine.

Entre ces deux années, dont les événements pourraient suffire à donner la mesure de la complexité, de la nouveauté et de la difficulté des problèmes, sont à signaler au moins les faits suivants :

  • la disparition de quatre empires : en 1917 l’Empire russe, en 1918 l’Empire allemand et l’Empire des Habsbourgs2, en 1919 l’Empire ottoman2 ;
  • l’instauration du communisme en URSS (créée en 1922) ;
  • l’attribution de Trente, du Haut-Adige et de l’Istrie à l’Italie ;
  • la formation par la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, la Serbie et le Monténégro du royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes (qui se transforme en 1929 en royaume de Yougoslavie) ;
  • l’édification de la Tchécoslovaquie ;
  • l’attribution de la Galicie, de la Haute-Serbie et du couloir de Dantzig à la Pologne ;
  • le rattachement à la Roumanie du Banat de Timisoara et de la Transylvanie.

Achevons ce survol en nous arrêtant aux deux événements majeurs de 1918 : le discours de Wilson et la fin de la guerre

Le discours de Wilson

Le 8 janvier 1918 – neuf mois après l’entrée en guerre des États-Unis, le président Woodrow Wilson a adressé au Congrès des États-Unis le célèbre message qui devait avoir un énorme impact sur les négociations des traités de paix.

Ce message définit ce que sont, selon Wilson, les conditions d’établissement d’une paix durable. Après quelques préliminaires, comme l’offre de l’aide américaine au peuple russe pour sortir le pays de la situation effroyable où il se trouve, Wilson formule ses fameux  » quatorze points  » ainsi résumés :

  1. Une diplomatie procédant clairement aux yeux de tous.
  2. Liberté absolue de navigation sur mer en dehors des eaux territoriales, même en temps de guerre – et sauf accord international.
  3. Suppression autant que possible des barrières douanières.
  4. Échange de garanties entre nations pour que les armements soient réduits autant que le permet la sécurité des États.
  5. Vaste arrangement entre nations sur les problèmes coloniaux de manière à ce que soient respectés les droits des populations colonisées autant que ceux des puissances coloniales ; les droits de ces dernières restant d’ailleurs à définir.
  6. Accueil de la Russie dans le concert des nations, accompagné d’une aide matérielle importante ; les nouvelles institutions russes devant être protégées et toute intervention militaire en Russie condamnée.
  7. Restauration de la Belgique dans sa souveraineté.
  8. Libération totale du territoire français :  » Le tort causé à la France par la Prusse en 1871 en ce qui concerne l’Alsace-Lorraine, préjudice qui a troublé la paix du monde durant près de cinquante ans, devra être réparé.
  9. Une rectification des frontières italiennes devra être opérée  » conformément aux données clairement perceptibles du principe des nationalités « .
  10. Le développement autonome3 doit être accordé aux peuples d’Autriche-Hongrie.
  11. La Serbie doit avoir un libre accès à la mer et des garanties d’indépendance politique devront être accordées aux États balkaniques.
  12. Les régions non turques sous autorité ottomane devront connaître  » une sécurité absolue d’existence et la pleine possibilité de se développer de façon autonome3, sans être aucunement molestées « .
  13. Un État polonais indépendant est à créer, comprenant les territoires peuplés de  » populations indiscutablement polonaises « . Il aura un libre accès à la mer. Les libertés de la nouvelle Pologne seront garanties par un accord international.
  14.  » Il faut qu’une association générale des nations soit constituée en vertu de conventions formelles ayant pour objet d’offrir des garanties mutuelles d’indépendance politique et d’intégralité territoriale aux petits comme aux grands États. « 

Ce discours fixe les conditions de la paix future et souligne combien les dirigeants de la nation associée4 aux Alliés de l’Entente repoussent toute paix hégémonique et toute volonté de domination sur les pays vaincus.

Annexe I
Les vues de Wilson

L’Amérique est entrée dans la guerre sans aucunement songer à restaurer l’ordre européen antérieur, celui de l’équilibre des puissances. Elle considérait en outre la “ Realpolitik ” comme immorale. Sa conception de l’ordre international reposait sur la démocratie, la sécurité collective et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, notion vague et non sans danger, comme le reste du siècle l’a montré, droit appelé aussi “ principe des nationalités ” (qui, curieusement, est une expression ne figurant pas explicitement dans le traité de Versailles).

Quelle différence avec cette Europe du XIXe et du début du XXe siècle, dont, aux yeux des Américains, les États avaient une propension à recourir aux armes, cette Europe qui considérait la politique étrangère comme devant chercher précisément à dissuader les États de faire la guerre, cette Europe qui – et singulièrement la Grande-Bretagne – croyait éviter la guerre par l’équilibre des puissances ou des blocs de puissance.

Cette Europe qui, par exemple et pendant tout le XIXe siècle, avait tout fait pour éviter l’éclatement de l’Empire ottoman, convaincue qu’elle était du trouble international qu’aurait entraîné l’émergence de petits États nouveaux, a conçu, en 1919, une paix reposant sur le morcellement de l’Europe – et, en particulier, de l’Empire austro- hongrois.

On pourrait croire dans ces conditions que l’idée de la Société des Nations (en anglais : League of Nations) a été inventée par W. Wilson. Curieusement, il n’en est rien : elle a été soufflée par les Anglais (le ministre des Affaires étrangères Edward Grey) à W. Wilson par l’intermédiaire du colonel House, conseiller du président.

C’est sans doute la première manifestation de ces “ rapports privilégiés ” entre Américains et Britanniques. Il serait hâtif d’en conclure que ces derniers voyaient dans la SDN l’incarnation de leurs principes de politique étrangère. Il s’agissait plutôt d’une manoeuvre habile pour inciter les Américains à entrer dans la guerre. Quoi qu’il en soit, W. Wilson a même – ô paradoxe ! – invoqué la doctrine de Monroe comme doctrine devant assurer la paix mondiale. (Les Mexicains, entendant les déclarations correspondantes de Wilson en janvier 1917, ont dû être bien étonnés, eux dont les États-Unis d’Amérique avaient annexé le tiers du pays et envoyé des troupes au Mexique l’année précédente.)

Wilson a écrit en avril 1917 à son conseiller et confident, le colonel House, que, s’il fallait forcer l’Europe à partager ces idées, ce serait facile à la fin de la guerre où “ les Alliés seront financièrement dans nos mains ”.

Pour Wilson, sur les “ quatorze points ”, huit sont impératifs (diplomatie ouverte, liberté des mers, désarmement général, suppression des barrières douanières, règlement impartial des revendications coloniales, restauration de la Belgique, évacuation du territoire russe, établissement de la Société des Nations), et six moins impératifs* (parmi lesquels le retour de l’Alsace-Lorraine à la France). Quoi qu’il en soit, les “ quatorze points ” étaient en droit international des objectifs révolutionnaires, mais – et là est le drame – avec de bien faibles moyens et, on le verra, une volonté très insuffisante des États pour la mise en oeuvre d’objectifs aussi nouveaux et aussi ambitieux.

Les Alliés avaient trop besoin des États-Unis d’Amérique pour contester à voix haute les assertions du président Wilson.

Or Wilson comptait sur la SDN pour remédier aux imperfections des traités de paix. Nous verrons ce qu’il en est advenu.

_________________________________
* Autonomie des minorités des Empires austro-hongrois et ottoman, réajustement des frontières italiennes, évacuation des Balkans, internationalisation des Dardanelles et création d’une Pologne indépendante de façon compatible avec le principe des nationalités.

Entre ces vues américaines ou du moins wilsoniennes, pénétrées d’aspirations généreuses, mais souvent confuses ou naïves et les vues des Alliés, les différences sont considérables et expliquent les affrontements, notamment entre Woodrow Wilson et Georges Clemenceau qu’a suscités l’élaboration du traité – et, pire, les graves déconvenues qu’a amenées son application.

[Quelques précisions sur  » Les vues de Wilson  » sont données à l’Annexe I.]

La fin de la guerre et la situation dans les principaux pays

D’avril à juillet 1918, les offensives allemandes ont à plusieurs reprises failli sonner le glas des Alliés ; mais les contre-offensives des armées Mangin et Degoutte et celles de la fin septembre (les unes et les autres conçues par le maréchal Foch, généralissime des armées alliées5, dans une stratégie complètement nouvelle) ont définitivement renversé la situation. Les Allemands, malgré le traité de Brest-Litovsk (3 décembre 1917) qui fait taire leur front oriental, ne peuvent plus opposer que 91 divisions aux 211 divisions de Foch. On ne saurait trop insister ici sur l’importance des troupes américaines (11 divisions du général Pershing).

Le 29 septembre 1918, à son quartier général de Spa en Belgique, l’empereur d’Allemagne, Guillaume II, comprend que le désastre est imminent. Il passe courageusement la main aux diplomates pour pouvoir leur reprocher ensuite d’avoir signé la capitulation allemande. Le Kaiser espère un meilleur accueil du président Wilson que de Clemenceau ou de Lloyd George. Encore faut-il que la demande de paix soit présentée par une personnalité n’incarnant pas le militarisme allemand. Aussi, Guillaume II fait-il appel à une personnalité aux idées libérales, le prince Max de Bade, beau-frère de l’une de ses filles. Devenu chancelier, le prince souhaite repousser la demande d’armistice et l’empereur lui rétorque :  » Tu n’es pas ici pour créer des difficultés au haut commandement.  » Le 4 octobre le chancelier adresse une note par laquelle il  » prie le président des États-Unis d’Amérique de prendre en main le rétablissement de la paix « .

Et ainsi, par échange de notes, entre le 4 et le 27 octobre, Wilson est seul à dialoguer avec les Allemands. Il est vrai que près de deux millions de soldats américains ont été débarqués en France ou engagés sur le front occidental. Wilson était également conscient des énormes atouts économiques et financiers des États-Unis. Toutefois, il a compris qu’il ne pouvait négocier seul à seul avec Max de Bade les conditions d’un armistice. Comment imaginer une paix imposée aux Alliés par le dernier pays entré en guerre et la principale nation vaincue ?

Aussi Wilson a-t-il confié aux responsables militaires alliés, et en premier lieu au maréchal Foch, le soin de dicter à l’Allemagne les conditions de l’armistice ; mais entre la fin octobre et le 11 novembre 1918, à savoir le 9 novembre, une révolution a éclaté en Allemagne et l’Empire allemand s’est écroulé.

Cela nous entraînerait trop loin de notre sujet de suivre les événements tragiques qui se sont produits alors en Allemagne qui est devenue le 9 novembre une République6 avec comme président le chef social-démocrate Friedrich Ebert. Ce qui précède suffit toutefois pour comprendre combien la situation politique allemande était tragique et contenait les germes des graves ressentiments et des luttes ultérieures.
Après les trois années révolutionnaires qu’a connues l’Europe (1917-1918-1919) la paix y a établi un certain calme international apparent ; mais il aurait fallu que la paix de Versailles ait été une construction d’une sagesse générale – et mise en œuvre avec une unité et une persévérance sans faille – pour que ce calme ait été profond et durable.

Or les traités ont été imparfaits, essentiellement parce que leurs auteurs n’ont pas su comprendre l’importance des cataclysmes politiques, économiques et sociaux qui avaient surgi. Encore faut-il, avant de chercher à comprendre ce qu’ont été l’élaboration des traités, leur contenu et leur application, tenir compte de ce qu’étaient les situations et les mentalités dans les principaux pays concernés au lendemain de l’armistice.

En France, l’objectif majeur est celui de la restitution de l’Alsace-Lorraine, mais aussi d’assurer au pays la sécurité et de bannir le risque d’une guerre de revanche, d’où un certain souhait de morcellement de l’Allemagne. Toutefois celui-ci ne serait admis ni par les États-Unis ni par la Grande-Bretagne. Un accord secret franco-russe avait été signé par Briand en 1917, qui prévoyait le détachement de l’Allemagne des territoires de la rive gauche du Rhin pour former un  » État autonome et neutralisé  » placé sous l’occupation des Alliés jusqu’à la satisfaction complète des conditions et garanties que stipulerait le traité de paix ; mais l’effondrement du régime tsariste avait rendu cet accord caduc.

Un autre objectif unanimement recherché par l’opinion publique et parlementaire est la réparation intégrale par l’Allemagne des dommages aux personnes et aux biens qui ont été la conséquence de l’invasion, d’où la formule  » L’Allemagne paiera « .

L’Italie, lors de son entrée en guerre au printemps de 1915, avait par le traité de Londres (26 avril 1915) reçu la promesse de divers avantages territoriaux portant notamment sur la haute vallée de l’Adige, Trieste, l’Istrie et la Dalmatie du nord. Or l’Amérique n’avait pas été partie à ce traité antérieur de deux ans à son entrée en guerre.

La Belgique, ou du moins une grande partie de son opinion publique, avait elle-même des espoirs territoriaux importants, mais son implication modeste dans les négociations de la paix ne lui a permis de les satisfaire que dans une très faible mesure.
Le nationalisme des États nouveaux ou rénovés – en conséquence de l’éclatement voulu de l’Empire austro-hongrois – prend appui sur les  » quatorze points  » de Wilson et il retient du principe de libre disposition des peuples le droit que posséderait une  » nationalité  » de former un État. Ce nationalisme ne veut pas tenir compte du flou que recèle ce concept de nationalité, ni les difficultés énormes que soulève son application dans des contrées où des populations différant par l’histoire et par la langue sont mêlées de façon inextricable. Il tend, partout où il s’exerce, à faire établir par le traité de profonds remaniements territoriaux aggravant inévitablement les ressentiments mutuels des peuples concernés.

Au Royaume-Uni et aux États-Unis d’Amérique, ces moteurs nationalistes sont beaucoup moins présents et même non toujours compris. Le Royaume-Uni aspire à retrouver son rôle d’antan en Extrême-Orient ; mais en Europe il considère que l’armistice et ses conséquences suffisent à empêcher l’hégémonie allemande et la menace d’une grande flotte de guerre allemande. Il revient donc à sa diplomatie traditionnelle : équilibre des forces sur le continent et libre-échange. Il estime que la restauration de l’économie allemande est indispensable à la reconstruction économique de l’Europe. Enfin le bolchévisme est pour lui un facteur essentiel de la politique européenne.

Aux États-Unis, mais nous y reviendrons plus loin, l’opposition républicaine à la politique de Wilson est croissante et son chef, Henry Cabot Lodge, veut avant tout éviter que les États-Unis soient amenés à prendre pour l’avenir des responsabilités dans les affaires mondiales. Cette opposition ne comprend pas qu’aucune forme d’isolationnisme n’est compatible avec le développement considérable des relations économiques extérieures qu’ambitionnent les États-Unis.

L’Allemagne a accepté, pour obtenir l’armistice, de prendre pour base de la paix les  » quatorze points  » du président Wilson.

Le principe de libre disposition des peuples lui semble la protéger contre annexions ou détachements territoriaux. Certains même en Allemagne entrevoient dans ce principe la possibilité d’extensions territoriales par le rattachement des sept millions d’Allemands d’Autriche et des trois millions de Bohême. Enfin, consciente des craintes du bolchévisme ressenties par les Alliés, l’Allemagne espère éviter des conditions trop dures par la menace d’une collusion germano-russe.

Ces indications mériteraient d’être complétées par un examen de la situation politique et sociale dans les pays concernés. Bornons-nous, faute de temps, à rappeler qu’un peu partout – et singulièrement en Allemagne – se développait la contestation sociale, en particulier l’action des socialistes (SPD) et des communistes ; contestation allant jusqu’à des mouvements insurrectionnels, comme ceux des spartakistes (Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht…) à Berlin au début de janvier 1919. Parallèlement, la théorie du  » coup de poignard dans le dos  » prend naissance en Allemagne chez les extrémistes de droite ainsi que le ressentiment contre le  » diktat  » de Versailles.

Annexe II
Extrait d’un échange de vues entre Wilson et Clemenceau

Le président Wilson

Il n’y a pas de nation plus intelligente que la nation française. Si vous me laissez lui exposer franchement ma manière de voir, je n’ai pas peur de son jugement. Sans doute, s’ils voyaient que nous n’appliquons pas partout le même principe, les Français n’accepteraient pas une solution qui leur paraîtrait défavorable ; mais si nous leur montrons que nous faisons de notre mieux pour agir justement partout où se posent des problèmes analogues, le sentiment de justice qui est dans le cœur du peuple français se lèvera pour me répondre : “ Vous avez raison. ” J’ai une idée si haute de l’esprit de la nation française que je crois qu’elle acceptera toujours un principe fondé sur la justice et appliqué avec égalité.

L’annexion à la France de ces régions n’a pas de base historique suffisante. Une partie de ces territoires n’a été française que pendant vingt-deux ans ; le reste a été séparé de la France pendant plus de cent ans. La carte de l’Europe est couverte, je le sais, d’injustices anciennes que l’on ne peut pas toutes réparer. Ce qui est juste, c’est d’assurer à la France la compensation qui lui est due pour la perte de ses mines de houille, et de donner à l’ensemble de la région de la Sarre les garanties dont elle a besoin pour l’usage de son propre charbon. Si nous faisons cela, nous ferons tout ce que l’on peut nous demander raisonnablement.

M. Clemenceau

Je prends acte des paroles et des excellentes intentions du Président Wilson. Il élimine le sentiment et le souvenir : c’est là que j’ai une réserve à faire sur ce qui vient d’être dit. Le Président des États-Unis méconnaît le fond de la nature humaine. Le fait de la guerre ne peut être oublié. L’Amérique n’a pas vu cette guerre de près pendant les trois premières années ; nous, pendant ce temps, nous avons perdu un million et demi d’hommes. Nous n’avons plus de main-d’oeuvre. Nos amis anglais, qui ont perdu moins que nous, mais assez pour avoir aussi beaucoup souffert, me comprendront.

Nos épreuves ont créé dans ce pays un sentiment profond des réparations qui nous sont dues ; et il ne s’agit pas seulement de réparations matérielles : le besoin de réparations morales n’est pas moins grand. Les doctrines qui viennent d’être invoquées permettraient si elles étaient interprétées dans toute leur rigueur, de nous refuser aussi bien l’Alsace-Lorraine. En réalité, la Sarre et Landau font partie de la Lorraine et de l’Alsace.

Je n’oublierai jamais que nos amis américains, comme nos amis anglais, sont venus ici nous aider dans un moment de danger suprême, et je vais vous dire l’argument que je tiens en réserve pour les Français, si je ne parviens pas à vous convaincre. Je leur dirai : “ Supposez que les Anglais et les Américains nous aient posé des conditions avant de venir à notre secours : les auriez-vous acceptées ou non ? ”

Je vous livre mon argument, je me mets entre vos mains, pour vous prouver combien je sens tout ce que nous vous devons.

Mais vous rendrez justice à l’humanité en reconnaissant un sentiment qui est autre chose que vos principes, mais qui n’en est pas moins profond.

Je suis vieux. Dans quelques mois, j’aurai quitté pour toujours la vie politique. Mon désintéressement est absolu. Comme le disait l’autre jour M. Lloyd George, il n’y a pas de plus beau rôle que de succomber en défendant une cause juste. Je ne souhaite pas de plus belle fin ; je ne souhaite à personne de plus belle fin. Je soutiendrai devant le Parlement les conclusions auxquelles nous serons arrivés ensemble. Mais ici, entre nous, laissez-moi vous dire que vous perdrez une occasion de sceller un anneau de plus à la chaîne d’affection qui attache la France à l’Amérique.

Je respecte votre sentiment, qui est très honorable. Votre rôle est grand. Mais vous allez à l’encontre de votre but. Vous ne sèmerez pas la haine ; mais vous rencontrerez des amertumes et des regrets. Voilà pourquoi il faut arriver à une justice non mathématique, mais qui tienne compte du sentiment.

Vous êtes prêts à nous faire justice au point de vue économique : je vous en remercie. Mais les nécessités économiques ne sont pas tout. L’histoire des États-Unis est une histoire glorieuse, mais courte. Cent ans pour vous, c’est une période très longue ; pour nous, c’est peu de chose. J’ai connu des hommes qui avaient vu de leurs yeux Napoléon. Nous avons notre conception de l’Histoire qui ne peut pas être tout à fait la même que la vôtre.

Je vous demande simplement de penser à ce que je viens de dire lorsque vous serez seul et de vous demander en conscience si cela ne contient pas une part de vérité.

Le président Wilson

Je vous remercie des très belles paroles que vous avez prononcées ; j’en sens toute la gravité. Je n’ai pas une confiance excessive dans mon jugement personnel. Mais je voudrais, avant de terminer cette discussion, revenir sur un seul point.

Je crois comme vous que le sentiment est la force la plus puissante qui existe dans le monde. Quelqu’un me disait un jour : “ L’intelligence est la souveraine du monde. ” Je lui répondis : “ S’il en est ainsi, c’est une souveraine qui règne, mais qui ne gouverne pas. ”

Je crains beaucoup la transformation de l’enthousiasme en un désespoir aussi violent que le bolchévisme qui dit : “ Il n’y a pas de justice dans le monde ; tout ce qu’on peut faire c’est se venger par la force des injustices commises auparavant par la force. ” Ce que je cherche, c’est à ne pas dévier de la voie où se dirige cette grande poussée du monde vers la justice. Je ne veux rien faire qui permette de dire de nous : “ Ils professent de grands principes ; mais ils ont admis des exceptions partout où soit le sentiment, soit l’intérêt national, leur faisait désirer de dévier de la règle. ”

Je m’excuse d’avoir parlé ainsi. Il m’est pénible de m’opposer à vous : je ne pourrais faire autrement sans manquer à mon devoir.

L’élaboration des traités

Comment ne pas rappeler que la Grande Guerre a fait environ 8 millions de morts, 1,4 million en France et 1,8 million en Allemagne

En France, il y a eu 2,8 millions de blessés (dont 50 % deux fois) et 10 % de la population active masculine a disparu, pourcentage à comparer à ceux de l’Allemagne 9,8 %, de l’Autriche-Hongrie 9,5 %, de l’Italie 6,2 %, du Royaume-Uni 5,1 %, de la Russie 4,5 %, de la Belgique 1,9 % et des États-Unis 0,2 %. C’est dire que l’affaiblissement démographique dans les pays d’Europe concernés a été important et durable. En France, 7 % du territoire a été ravagé. On estime à 135 GF les sommes nécessaires pour remettre en valeur ces territoires. Les pertes financières ont été considérables et la dette publique, de 33 GF avant la guerre, a été multipliée par 7. En particulier, la France doit 7 G $ à la Grande-Bretagne et aux États-Unis, qui à la fin de la guerre détiennent la moitié du stock d’or mondial.

La prospérité économique et financière des États-Unis était largement due à leur rôle de fournisseurs pendant les trente-deux mois où ils sont restés neutres. Les États-Unis ont bénéficié de 1914 à la fin de 1918 d’un excédent considérable de la balance commerciale. Cette prospérité n’a pas pour autant assuré la stabilité politique, puisque, en novembre 1916 lors de la réélection de Woodrow Wilson, les démocrates ne l’avaient emporté que par une faible majorité et n’avaient au Sénat qu’une majorité de deux sièges ; mais surtout les élections législatives du 5 novembre 1918 (six jours avant l’armistice !) ont donné aux Républicains une majorité de deux sièges au Sénat et de 39 sièges à la Chambre des représentants. C’est dire que Wilson, au moment où s’ouvre la Conférence de la paix, a une position politique considérablement affaiblie. Cela ne s’est guère fait sentir pendant la Conférence, mais après sa conclusion et, comme nous le verrons, d’une façon tragique.

Georges Clemenceau, tenu à la prudence par des considérations de politique intérieure comme par les nécessités d’une négociation qui s’annonçait très dure, ne s’est pas lié par des déclarations publiques et le seul discours qu’il prononce à la Chambre des députés avant l’ouverture de la Conférence, le 29 décembre 1918, se borne à faire allusion aux divergences qui existent entre les revendications françaises et le programme américain, inspiré par la  » noble candeur  » du président Wilson. C’est dans un mémorandum à l’intention du gouvernement anglais qu’il tâte le terrain le 20 novembre 1918 en formulant trois problèmes qu’il dit essentiels :

  • Les frontières occidentales de l’Allemagne et la neutralisation militaire de la rive gauche du Rhin, sans modification du statut politique. La France revendique pour l’Alsace-Lorraine la frontière de 1814 et demande en outre à recevoir la production des mines de la Sarre.
  • La Pologne devra être  » complètement  » restaurée (district polonais de Prusse occidentale, Haute-Silésie, accès à la mer), car  » la France a besoin d’une Pologne forte, anti-allemande et anti-bolchévique « .
  • Le statut de l’Allemagne. Celle-ci choisira son système de gouvernement, mais les Alliés auraient intérêt à favoriser des tendances fédéralistes.

On voit que, contrairement à une idée assez répandue, G. Clemenceau ne recherchait aucunement ni l’annexion de populations allemandes ni le morcellement de l’Allemagne. Quant à l’énorme question des réparations, elle n’a pas encore surgi. Les vues de Wilson et de Clemenceau sont très opposées, comme le montrent par exemple les échanges de vues rapportés par Paul Mantoux, l’officier interprète du Conseil des Quatre, dans Les Délibérations du Conseil des Quatre (t. I, p. 69 à 73, cf. annexe ii).

Wilson connaît mal l’Europe et ses objectifs ne concernent pas l’Europe, mais le monde. En outre, à ses yeux la  » clique militaire allemande  » était opposée au bon peuple et si, pour les Allemands, ni les militaires ni le peuple allemand ne sont coupables, pour les Alliés les uns et les autres sont coupables.

Il ne faut pas néanmoins accepter l’idée d’une opposition frontale entre le président américain et le président du Conseil français. Wilson, professeur de droit idéaliste, était aussi un homme d’action – et sinon comment aurait-il fait une carrière politique ? – ; il savait s’attacher avec minutie aux détails, et même parfois trop. Quant à Clemenceau, il n’a pas été, quoi qu’on en ait dit, un cynique face à Wilson. Il a réservé le cynisme et les mots durs à d’autres, en disant par exemple de Raymond Poincaré  » Il sait tout et ne comprend rien  » et d’Aristide Briand :  » Il comprend tout et ne sait rien.  »

L’organisation de la Conférence et les traités eux-mêmes

► Le Traité de Versailles

Il a été signé le 28 juin 1919 entre l’Allemagne et les puissances alliées et associées dans la galerie des Glaces – où l’Empire allemand (IIe Reich) avait été proclamé le 18 janvier 1871.

La Conférence de la paix s’est réunie à Paris du 13 janvier 1919 au 10 juillet 1919. Le travail a été préparé par 52 comités d’experts soumettant d’abord leurs décisions au Conseil des Dix (cinq chefs d’État ou de gouvernement : France, Italie, Japon, Royaume-Uni, États-Unis d’Amérique et leurs ministres des Affaires étrangères), puis au Conseil des Quatre (France : Clemenceau, Italie : Orlando, Royaume-Uni : Lloyd George et États-Unis : Wilson) – et ce (deuxième phase) à partir du 14 mars 1919 (145 séances du Conseil des Quatre) entre cette date et le 6 mai 1919. La troisième phase (du 7 mai au 28 juin 1919) a été consacrée, principalement par échange de notes, à un dialogue entre les Quatre et les Allemands.

La première phase fut consacrée à l’élaboration des 21 premiers articles du traité ; ils préfigurent le pacte fondateur de la Société des Nations. Ce travail a été principalement celui des experts, mais Wilson a tenu à assister personnellement à un grand nombre de réunions.

Les négociations ont été ralenties pendant la période du 15 février au 13 mars 1919, où Wilson était aux États-Unis7.

Pendant la troisième phase, décisive, trois conflits politiques majeurs ont surgi – comme le précisent les comptes rendus officiels rédigés par Sir Maurice Hankey, secrétaire du Conseil des Quatre, et ceux (Les Délibérations du Conseil des Quatre – 2 tomes – Imprimerie nationale) de l’officier interprète, Paul Mantoux :

  • Wilson refuse à la France l’occupation permanente de la rive gauche du Rhin et l’annexion de la Sarre ;
  • Wilson tenta sans succès de faire renoncer le Japon à la succession aux droits allemands dans le Chandong ;
  • Wilson refuse l’annexion par l’Italie de la côte dalmate.

Il n’y a pas eu de négociation véritable avec les Allemands à qui le texte du traité (précédé du pacte de la SDN, articles 1 à 26) n’a été communiqué que le 7 mai 1919. Ceux-ci ont marqué une violente opposition et ont présenté le 29 mai des contre-propositions que les Quatre ont discutées. Les Britanniques veulent saisir l’occasion pour modifier le traité, notamment pour introduire un référendum sur le sort de la Haute-Silésie (séparée de la Pologne depuis sept siècles) et pour que l’occupation de la Rhénanie ne soit pas prolongée pendant quinze ans, enfin que les réparations auxquelles étaient obligés les Allemands n’aient pas un caractère indéfini et illimité.

Wilson, en position d’arbitre, incline à limiter le montant des réparations à 120 milliards de marks-or : cela, tout à la fois, effraierait les Allemands et décevrait l’opinion publique anglaise et française.

Finalement, très peu de modifications sont introduites, les principales étant : a) que l’Allemagne conserve la Haute-Silésie jusqu’à un référendum devant avoir lieu trois ans après et b) que l’Allemagne pourra entrer dans la SDN  » dans un avenir proche  » à condition qu’elle respecte correctement les stipulations du traité.

Cette réponse, sous la forme d’un ultimatum des Alliés remis aux Allemands le 16 juin, provoque le 21 juin 1919 la démission du cabinet Scheidemann. Le président du Reich, Friedrich Ebert, appelle un autre social-démocrate, Bauer, à former un nouveau gouvernement. D’autres discussions eurent lieu dans la nuit au sein du cabinet Bauer et avec l’état-major général. Le ministre des Finances, Erzberger, et le ministre des Affaires étrangères, Hermann Müller, partisans de signer, l’emportèrent et le 28 juin 1919 Müller signe dans la galerie des Glaces du château de Versailles.

► Les Traités des banlieues

En voici les principales dispositions.

• Traité de Saint-Germain-en-Laye (10 septembre 1919) entre l’Autriche8 et les Alliés.

Vienne n’entretiendra plus de forces militaires (sauf 30 000 hommes), versera des dommages de guerre et n’aliénera pas son indépendance sans le consentement unanime de la SDN. La Bukovine est rattachée à la Roumanie.

• Traité de Neuilly (27 novembre 1919) entre la Bulgarie et les Alliés.

Perte de la Thrace occidentale (qui va à la Grèce), de la Dobroudja du Sud (à la Roumanie) et de quelques districts macédoniens. Limitation des forces armées. Versement de réparations.

• Traité de Trianon (4 juin 1920) entre la Hongrie et les Alliés.

Réduction de la Hongrie de 325 000 à 93 000 km2, et, par conséquent, de la population de 21 à 8 millions d’habitants.

Slovaquie et Ruthénie attribuées à la Tchécoslovaquie (créée de toutes pièces, ainsi que la Yougoslavie) ; Croatie et Slovénie à la Yougoslavie. Limitation des forces armées à 35 000 hommes.

Pour satisfaire leurs nouveaux alliés – Tchécoslovaquie, Roumanie, Yougoslavie -, les vainqueurs acceptent d’enfreindre le principe des nationalités :

  • frontière de la Tchécoslovaquie très au Sud (sur le Danube), ce qui a pour effet d’englober des centaines de milliers de Hongrois ;
  • incorporation de villes (Timisoara, Arad…, reliées par un axe ferroviaire et routier) à la Roumanie, d’où une autre frange de populations hongroises ;
  • autre exception à la frontière yougoslave.

En conséquence, quelque 2 750 000 Hongrois deviennent ressortissants d’autres pays (dont 1 500 000 en Roumanie). Quant à la Hongrie réduite, elle abrite 480 000 Allemands et 100 000 Slovaques.

• Traité de Sèvres (10 août 1920) entre la Turquie et les Alliés.

Il est la conséquence de la défaite germano-turque consacrée par l’armistice de Moudros (31 octobre 1918).

La Turquie est réduite d’un cinquième de sa superficie. Turquie d’Europe réduite à peu près à Istanbul. Détachement de la région de Smyrne, de l’Arménie, du Kurdistan et du sud-est de l’Anatolie. Un nouveau statut des détroits est imposé, ainsi que le rétablissement des Capitulations. L’armée est limitée à 50 000 hommes.

• Traité de Lausanne (24 juillet 1923) avec la Turquie.

À la suite de la guerre menée en 1922-1923 par Mustafa Kemal contre les Grecs, le traité de Lausanne se substitue à celui de Sèvres.

Les Capitulations sont abrogées. La Thrace occidentale, la région de Smyrne, l’Arménie et le sud-est de l’Anatolie retournent à la Turquie.

Les conséquences de ce traité de Lausanne ont été particulièrement tragiques pour les Arméniens. L’annexe IV  » Sort de l’Arménie de 1878 à 1991  » replace cette tragédie dans sa perspective historique.

Les stipulations économiques

Avant de passer à l’examen des difficultés d’application des traités et à l’opinion qu’on peut avoir sur eux, indiquons ce qu’ont été pour l’essentiel les stipulations économiques, dont les principales portaient sur les réparations. Ce sont probablement ces dernières qui ont soulevé le plus de difficultés d’application.

Les stipulations économiques générales portent sur :

  • la séquestration des biens privés des Allemands établis dans les pays alliés ou associés ;
  • l’internationalisation des grandes voies fluviales allemandes ;
  • l’ouverture du canal de Kiel en temps de paix, sans taxes discriminatoires ;
  • l’obligation pour l’Allemagne d’appliquer, aux puissances alliées et associées, dans les relations commerciales, le traitement de la nation la plus favorisée ;
  • la cession de tous les navires marchands de plus de 1 600 tonneaux et de la moitié de ceux jaugeant 1 000 à 1 600 tonneaux.

L’établissement des clauses relatives aux réparations a donné lieu à des débats très difficiles entre les gouvernements alliés et associés. Le principe, qui avait été inclus dans la convention d’armistice, était que devaient recevoir compensation  » tous les dommages subis par les populations civiles des nations alliées et par leurs propriétés du fait des forces armées de l’Allemagne « .

Les divergences entre les vainqueurs ont porté sur la définition de ces dommages :

  • coût de la restauration des régions envahies ?
  • inclusion des pensions des combattants et de leurs familles ?
  • inclusion des frais de guerre ?
    et sur l’évaluation des montants, ainsi que les conditions de paiement.

    Les Alliés et Associés n’ont pu parvenir à aucun accord complet :

  • le principe du paiement des pensions a été admis et, compte tenu de ce que la capacité totale des paiements par l’Allemagne était en fait plafonnée, ce principe favorisait la Grande-Bretagne qui n’avait guère subi de dommages sur son sol et que les clauses sur la flotte allemande satisfaisaient ;
  • les frais de guerre ont été exclus ;
  • quant au montant total, faute d’un accord sur une somme forfaitaire, il n’a pas été fixé, mais il a été décidé que l’Allemagne devrait verser, dans un délai de deux ans, un  » acompte  » de 25 GF or et qu’au terme de ce délai, une  » commission des réparations  » fixerait le montant total et les modalités de versement sur la base d’une meilleure appréciation de la capacité de paiement de l’Allemagne.

Toutefois les Alliés et Associés sont unanimes à estimer nécessaire la reconnaissance par le vaincu du fondement juridique des paiements de réparations. Aussi incorporent-ils dans le traité de Versailles l’article 231 par lequel l’Allemagne reconnaît qu’elle est responsable des dommages subis par les populations des États vainqueurs “ en conséquence de la guerre qui leur a été imposée par l’agression de l’Allemagne et de ses Alliés ”.

Annexe III
Wilson désavoué

Comme on l’a vu, les élections législatives du 5 novembre 1918, soit six jours avant l’armistice, ont donné aux Républicains une majorité de deux sièges au Sénat et de 39 à la Chambre des représentants. Ainsi pouvait aisément se déchaîner l’ennemi personnel et politique le plus acharné de Woodrow Wilson, Henry Cabot Lodge*, président de la commission sénatoriale des Affaires étrangères. Il abusa de ce poste pour faire traîner les débats, par exemple en procédant à la lecture intégrale et à haute voix du traité, parfois dans une salle de commission vide. En outre, avec une malignité avérée, il a appelé à l’aide les citoyens “ à traits d’union ” (“ hyphenates ” en anglais des États-Unis), c’est-à-dire les Irlando- Américains qui détestaient la Grande-Bretagne pour n’avoir pas libéré l’Irlande ; les Italo-Américains qui ressentaient de l’amertume du fait que leur patrie d’origine n’avait pas bénéficié davantage du dispositif de paix ; les Germano-Américains qui condamnaient les clauses de réparation et bien d’autres.

Face à ces pressions pour qu’il amende le traité, Wilson resta ferme. Par exemple il maintint que tel article – l’article 10 – concernant la Société des Nations ne pouvait être modifié sans dénaturer l’ensemble du projet.

Las des lenteurs voulues par ses adversaires et organisées par Cabot Lodge, Wilson se résolut à en appeler à nouveau au peuple ; mais il était fatigué et malade, usé pendant des années par un travail dépassant les possibilités normales d’un homme. Son médecin l’avait mis en garde, mais cet Écossais combatif, ce presbytérien visionnaire, ce prophète ne l’a pas écouté. Il a entrepris en septembre 1919 un périple d’un mois au cours duquel il a parcouru plus de 12 000 km et prononcé près de 40 discours devant des audiences généralement enthousiastes ; mais à Pueblo, dans le Colorado, la fatigue l’a terrassé. Ramené d’urgence à Washington et souffrant d’une attaque, il fut dans l’incapacité d’exercer plus longtemps sa charge gouvernementale.

Les chances d’approbation du traité par le Congrès américain en furent encore diminuées – et très gravement. Lodge s’acharna, notamment contre l’article 10, réclamant un amendement de celui-ci qui aurait donné le dernier mot au Congrès pour l’emploi des forces armées américaines. Si Wilson avait accepté, la majorité des deux tiers exigée pour la ratification aurait presque certainement été obtenue ; mais, Wilson ayant refusé, la ratification fut repoussée en novembre 1919 et la seconde mise aux voix, réclamée par l’opinion publique, se conclut elle aussi négativement. Wilson quitta la présidence en mars 1921** et survécut trois ans.

Ainsi, le traité de paix, conçu en grande partie par Wilson à la lumière de ses “ quatorze points ”, ne fut jamais ratifié par les États-Unis qui signèrent le 25 août 1921 une paix séparée avec l’Allemagne***, la veille du jour où des nationalistes allemands ont assassiné Erzberger, le négociateur allemand de l’armistice de 1918 !

La garantie des frontières de la France (pacte de garantie promis par Wilson à la France) n’est aucunement mentionnée dans ce traité germano-américain; et de surcroît la Grande-Bretagne a jugé ne pas pouvoir donner suite à la promesse de garantie qu’elle aussi avait donnée.

Et, comble d’ironie, les États-Unis n’adhérèrent pas, ni alors ni d’ailleurs plus tard, à cette Société des Nations que Wilson avait voulue si fortement, au point d’exiger que la première phase des négociations de Versailles soit consacrée à l’élaboration des 21 premiers articles du traité – et qui constituaient l’essentiel du pacte fondateur de la SDN !

_____________________________________
* À ne pas confondre avec son fils et homonyme, qui joua un rôle politique après la Seconde Guerre mondiale.
** Warren G. HARDING, républicain, lui succéda et entra en fonction en mars 1921.
*** Ce que juridiquement permettait le statut d’associé – et non d’allié – des États-Unis.

Cette rédaction était d’une grande habileté de forme, car, jointe à celle de l’article 232 (qui se bornait à constater une évidence : l’Allemagne ne pourrait pas payer tout le prix de ces dommages), elle permettait à Wilson de l’interpréter comme l’aveu par l’Allemagne de sa responsabilité morale et à Lloyd George et Clemenceau de l’interpréter comme la reconnaissance de la responsabilité financière de l’Allemagne.

Ces stipulations économiques et financières du traité de Versailles ont été vivement critiquées par certains. John Maynard Keynes a été le premier et le plus extrême d’entre eux (cf. son livre mentionné dans l’introduction du présent texte).

L’essentiel de la critique de Keynes ne porte pas seulement sur les réparations, mais sur l’ensemble des dispositions des traités. Ceux-ci, dit-il, n’ont été fondés sur aucune vision économique d’ensemble. Les conceptions sont principalement politiques, au sens étroit du terme. Aucun élément n’est propre à restaurer la vie économique de l’Europe. Les circuits économiques sont bouleversés par les modifications de frontières, par exemple, les Slovaques, habitués à vivre avec les Hongrois, vont devoir entretenir des relations économiques avec les Tchèques et leur axe économique de nord-sud devra devenir est-ouest. Les réparations n’ont pas été fixées selon des principes réellement financiers et à partir de la nouvelle réalité économique, mais de dogmes quasi théologiques. Selon Keynes, le chapitre des réparations est le plus mauvais du traité et implique des crises ultérieures graves. Et il est vrai que le problème des paiements par l’Allemagne a empoisonné les relations internationales depuis 1919 et jusques et y compris la crise économique des années trente (consécutive au krach de Wall Street, le  » jeudi noir  » à New York le 24 octobre 1929).

Jacques Bainville de son côté, dans son ouvrage également mentionné dans notre introduction, formule une critique très différente que l’on résume souvent ainsi :  » Une paix trop douce pour ce qu’elle avait de dur.  » Pour lui le traité de Versailles était  » moral  » et non  » politique « . Contrairement à Keynes, il ne mentionne pratiquement pas les très graves insuffisances économiques du traité, mais il condamne les solutions politiques adoptées, comme comportant des risques énormes.  » Trop douce  » exprime son opinion selon laquelle la paix a conservé l’unité de l’État allemand.

Pour lui :  » Wilson a rapporté chez nous les idées de Napoléon III, à peu près comme Ibsen nous avait ramené George Sand et Tolstoï Jean-Jacques Rousseau.  » Il observe que les Anglais sont comblés dès l’armistice (stipulations sur la flotte), et que Clemenceau avait compris que le maintien de l’unité allemande appelait une garantie. Si celle-ci a été obtenue des Américains et des Anglais – d’ailleurs au prix de concessions -, cette garantie a été vite retirée du fait de la non-ratification du traité par les États-Unis d’Amérique9 et la dérobade consécutive des Britanniques. D’ailleurs, observe-t-il, la France, en avril 1920, n’a trouvé que la Belgique pour aller avec elle en Pologne en août 1920 ou même pour approuver son action.

Enfin, avec une remarquable lucidité, il a déclaré très probable une coalition germano-russe. Que l’on songe au pacte germano-soviétique du 23 août 1939 pendant que la mission franco-britannique (conduite par le général Doumenc et l’amiral Drax) était en pourparlers avec les dirigeants soviétiques à Moscou !

Avant de réfléchir à tout cela, formulons ici quelques dernières précisions et remarques sur les traités.

S’agissant des Allemands, récapitulons. Le traité de Versailles, outre les réparations, imposait aux Allemands :

  • la diminution du territoire (13 %) dont :
    a) le retrait de la région économiquement importante de Haute-Silésie,
    b) l’attribution à la Pologne d’un corridor séparant la Prusse orientale du reste de l’Allemagne,
    c) l’Alsace-Lorraine,
    d) Eupen et Malmédy ;
  • la réduction de la flotte militaire (par saisies) à au plus 6 croiseurs et aucun sous-marin ;
  • la limitation de l’armée à 100 000 hommes (avec suppression de l’état-major !) ;
  • la suppression des colonies.

Le tout, y compris les réparations, était un compromis ne satisfaisant véritablement personne entre l’utopie américaine et la paranoïa européenne – d’ailleurs compréhensible après pareille épreuve : ce compromis était soumis à trop d’aléas pour satisfaire les rêves des premiers et trop timides pour faire taire les craintes des seconds.

En créant la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie, les Alliés et Associés ont sous-estimé de façon effarante le problème des minorités. La Tchécoslovaquie comptait 3 millions d’Allemands, 1 million de Hongrois et 500 000 Polonais sur 15 millions, soit près d’un tiers de non-Slaves. Quant aux Slovaques eux-mêmes, ils manifestaient, c’était clair, peu d’enthousiasme pour cette construction, comme le confirment et la sécession de 1939 et celle de 1991. La Tchécoslovaquie est une  » Autriche-Hongrie en miniature  » avec, linguistiquement, 47 % de Tchèques, 19 % de Slovaques, 22 % d’Allemands, 5 % de Hongrois, 4 % d’Ukrainiens, etc.

Créer la Yougoslavie, c’était (mais l’a-t-on compris, même aujourd’hui ?) franchir la véritable faille que non pas la géologie mais l’histoire avait creusée en Europe centrale, faille séparant :

  • empires romain occidental et romain oriental,
  • religions catholique et orthodoxe, sans parler des minorités musulmanes,
  • alphabet latin et alphabet cyrillique.

(Cette faille passait en gros entre la Serbie et la Croatie.)

Une différence plus subtile ou mal perçue, mais capitale, est en outre la suivante et résulte en grande partie des influences exercées sur l’Europe centrale à partir de l’Occident et à partir de l’Orient : une conception  » occidentale  » comportant une séparation de plus en plus marquée entre État et Église, une conception  » orientale  » sans distinction franche entre ces deux pouvoirs. Cette différence est loin d’avoir disparu aujourd’hui et s’observe même en Grèce (et même, à nouveau, en Russie).

Des remarques formulées par ailleurs sur les frontières de la Roumanie, de la Pologne, etc., dans les traités de 1919 et 1920, soulignent certains des dangers impliqués par les traités.

Car enfin cette construction, dressée au nom du principe des nationalités plaçait à peu près autant d’hommes sous domination étrangère que dans l’Empire austro-hongrois, mais avec cette différence notable qu’ils étaient répartis entre beaucoup plus d’États, États faibles et en conflit au moins potentiel les uns avec les autres.

Le voisin occidental de ces États instables, faibles, divisés et sans expérience était l’Allemagne dont la puissance n’était nullement supprimée, une Allemagne dont le rôle serait évidemment facilité par la présence de millions d’Allemands dans ces petits États. L’Allemagne, provisoirement affaiblie physiquement et matériellement, sortait du cauchemar grandie sur le plan géopolitique et donc, à terme, considérablement renforcée.

D’aucuns placent la paix instaurée par le Congrès de Vienne (en 1814-1815) au-dessus de la paix de Versailles, parce qu’il s’agissait, un siècle avant Versailles, d’une paix de conciliation avec la France (partie aux négociations), d’un équilibre de puissance et qu’avait prévalu un sentiment de légitimité. Sans aller jusque-là, car en un siècle la civilisation occidentale avait profondément changé, nous notons l’énorme différence de méthode. Ni les Allemands ni les Russes ne furent appelés à participer à l’élaboration des traités, alors qu’ils représentaient beaucoup plus de la moitié de la population de l’Europe.

Où en est l’Europe lorsque est sèche l’encre des traités ?

L’article 231 introduit, au moins implicitement, une culpabilité morale de l’Allemagne. Cela et le poids des réparations, entre autres clauses, donne à l’Allemagne le sentiment d’être victime d’une injustice telle que la haine contre les Alliés se développe.

En Europe centrale, les nombreux États modifiés, rénovés ou créés, une poussière d’États indépendants, se groupent non pas de manière constructive, ne serait-ce que sur le plan économique, mais en factions rivales, les  » satisfaits  » et les  » insatisfaits « . Ils s’alignent les uns sur la France, les autres (la Bulgarie, la Hongrie) sur l’Italie, la Grèce se tenant à l’écart des deux pôles.

L’Autriche-Hongrie a été démantelée, alors qu’elle s’était révélée viable économiquement et avait des caractéristiques politiques tout à fait susceptibles d’amélioration. Or l’Autriche-Hongrie constituait un important élément d’équilibre face à l’Allemagne.

Alors qu’une bonne paix est le plus souvent un compromis intelligent entre vainqueurs et vaincus, ici il n’y a eu aucun compromis de ce type, pour la bonne raison que les vaincus n’ont pas été admis à la table de négociation. Il s’est agi, mais sans conception d’ensemble, d’un compromis, certes, mais d’un compromis fragile entre vainqueurs.

Les traités sont restés théoriquement en vigueur vingt ans, soit les deux tiers seulement du temps qui s’est écoulé de mai 1968 à aujourd’hui ! Mais, cinq mois après sa signature, il a reçu un coup fatal : le refus américain de la ratification10. Les révisions sont intervenues dès 1925 sur les réparations, qui ont disparu en 1931, comme ont disparu en 1935 les clauses militaires et navales et, de facto, les clauses rhénanes et de statut territorial en 1936 et 1938.

Les causes de cette destruction continue se trouvent dans la vie politique et économique de l’Europe ; mais ne faut-il pas faire une part aux traités eux-mêmes dans cet échec ?

La critique la plus grave qu’on puisse faire est le contraste entre la rigueur de certaines clauses et la faiblesse des garanties d’exécution – et en cela Jacques Bainville avait vu clair. En particulier le Pacte de la SDN n’avait pas organisé les éventuelles sanctions militaires ; aucune aide n’était promise à la France sur les frontières des nouveaux États non contigus à la France, États où la politique française comptait trouver un point d’appui.

Toutefois était-il possible de ménager l’Allemagne ? d’éviter l’article 231 ? de laisser l’Allemagne annexer les Allemands d’Autriche et de Bohême ? de renoncer à la démilitarisation de la Rhénanie ? d’abandonner les réparations ? d’apaiser rapidement le ressentiment de l’opinion publique contre l’Allemagne ?

On ne saurait répondre que non, tant les pressions psychologiques et donc de politique intérieure étaient fortes.

Aurait-on pu renforcer les obstacles à une revanche ? Oui, mais seulement si les traditions et les comportements des Américains et des Britanniques avaient été différents et si un système de sanction efficace avait pu être inclus et pris au sérieux dans le Pacte de la SDN ; mais une telle solidarité entre les trois Grands eût-elle été définie qu’elle n’aurait pas eu un caractère structural – les esprits n’étaient pas mûrs – et n’aurait certainement pas été maintenue longtemps.

Quant à la solution du morcellement de l’Allemagne préconisée par certains, elle était à la fois totalement contraire aux vues de Wilson11 et aurait augmenté la menace du bolchévisme, comme l’aurait augmenté un désarmement unilatéral.

L’engouement, excellent dans son principe mais pour le moins prématuré de Wilson pour un ordre moral mondial, et non pour un ordre politique et économique européen résultait d’une analyse superficielle des révolutions de 1848 et d’une méconnaissance profonde de l’Europe, en particulier de l’Europe centrale. En outre, tous les dirigeants concernés ont manifesté une grave incompréhension des phénomènes économiques et financiers, incompréhension qui a duré au moins jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Si encore, à défaut de vision et de projet d’ensemble, les vainqueurs avaient pris, comme l’aurait voulu Jacques Bainville, les problèmes territoriaux un à un avec réalisme et non selon des règles abstraites, s’ils avaient su faciliter la restauration économique en Europe autrement qu’en laissant les États-Unis financer l’Allemagne de manière purement mercantile, alors l’évolution de l’Europe ne l’eût peut-être pas conduite aux mêmes drames.

Mais ne rêvons pas, nous qui savons que n’ont pas suffi les efforts d’un Briand et d’un Stresemann, malgré les caractéristiques incontestablement positives du pacte de Locarno (octobre 1925) et des accords Briand-Kellogg (août 1928).

Curieusement, Kemal Atatürk, avait compris les contradictions de la politique française, quand, apprenant en 1927 ou 1928 la décision française de construire la ligne Maginot, il a déclaré :  » La France perdra la prochaine guerre.  »

Bref la seule critique sérieuse qui, aujourd’hui encore, paraît justifiée est le manque d’objectifs clairs et réalistes, l’absence de méthodes adoptées en commun et de moyens sans la mise en place desquels le pire était assuré.

Il serait donc dérisoire de considérer ces traités comme LA cause des événements tragiques qui ont ravagé l’Europe vingt ans après, d’autant plus que le pire n’est pas toujours sûr et que certains hommes ou démons ont surgi que nul n’aurait pu imaginer.

Aussi bien est-ce une autre question qu’il convient de se poser – et celle-là est probablement utile : que reste-t-il aujourd’hui de la situation de l’Europe au lendemain des traités ? Et, même si l’histoire n’est jamais un recommencement, quelles leçons devons-nous tirer ? Eh bien ! ce qui reste, au moins en Europe centrale, c’est vraiment beaucoup. Pourquoi ?

Depuis la Seconde Guerre mondiale et jusqu’au seuil de la dernière décennie, une chape de plomb a recouvert les problèmes nés de la paix de 1919-1920 ; et pour une raison simple et tragique : l’existence pendant toute la guerre froide d’un véritable empire colonial européen, le plus autoritaire sans doute de tous les empires coloniaux que le monde a connu, l’Empire soviétique. Les questions politiques étaient, en quelque sorte, niées par la force ; les questions économiques réglées, bien ou mal, de manière centralisée, les circuits économiques se réduisant essentiellement à des rayons convergeant à Moscou.

Or, il y a dix ans, le couvercle de plomb a sauté : les vieux problèmes politiques s’expriment – ô combien ! – et sont même grossis des ressentiments nouveaux nés entre 1939 et la fin de la guerre. Quant aux circuits économiques, ils sont à créer – et ce à partir d’une situation souvent lamentable.

Voici pourquoi les traités de Versailles et des autres banlieues ne sont pas de vieilles lunes !

*

C’est dans ces conditions que se pose le problème énorme de l’élargissement de l’Union européenne, élargissement qu’il est hors de propos de discuter ici. Toutefois, il faut se poser la question de savoir si les entrées dans l’Union européenne doivent se faire en ordre dispersé, les États, petits ou moyens, devenant indépendamment des États membres, ou bien s’il n’est pas indispensable d’inciter et d’aider les pays candidats à faire jouer aux réalités économiques qui les concernent un poids au moins comparable à celui des réalités politiques – et à construire préalablement entre eux des fédérations ou confédérations régionales qui, elles, seraient accueillies dans l’Union européenne. Leur intérêt et l’efficacité de l’Union élargie s’en trouveraient considérablement accrus.

Annexe IV
Sort de l’Arménie de 1878 à 1991

► Des centaines de milliers d’Arméniens avaient été massacrés dans l’Empire ottoman au cours des vingt années qui ont suivi la Convention de Chypre du 4 juin 1878 par laquelle Disraeli (Lord Beaconsfield) promit aux Turcs d’obtenir des Russes qu’ils évacuent les territoires occupés de l’Empire avant la réalisation des réformes concernant les Arméniens que prévoyait le traité de San Stefano (3 mars 1878). Ces massacres ont été le prix sanglant de la souveraineté britannique sur Chypre.

De nouveaux massacres eurent lieu en 1894-1896, notamment à Ourfa où, la semaine de Noël 1895, 3 000 Arméniens furent brûlés vifs dans la cathédrale où ils avaient cherché refuge.

La résistance arménienne s’en trouva stimulée et de nombreuses opérations courageuses, voire téméraires, furent effectuées au tournant du siècle, en particulier sous les ordres du général Andranik.

Contre la politique de turquification intransigeante alors instaurée, les Arméniens envoyèrent aux Puissances une “ Délégation arménienne ” présidée par Boghos Noubar pacha (fils de Noubar pacha). Grâce à quoi un protocole fut signé le 26 janvier 1914 entre le grand vizir Sayid Halim et le chargé d’affaires russe Koulgevitch.

Ce document, élaboré grâce aux trois Puissances (France, Angleterre, Russie), prévoyait que les provinces arméniennes seraient partagées en deux secteurs. À la tête de chacun d’eux, un inspecteur général européen, nommé par la Porte, mais présenté par les Puissances et investi de pouvoirs étendus, contrôlerait l’application des réformes prévues par les traités antérieurs (San Stefano et Berlin).

Un Norvégien et un Hollandais furent désignés et rejoignirent leur poste… en juillet 1914. Un grand espoir paraissait justifié, mais fut éphémère, car le 31 octobre 1914 la Turquie entrait en guerre ; le protocole était rompu et les inspecteurs généraux expulsés.

► Les Arméniens étaient les uns sous domination russe, les autres sous domination turque (sans compter ceux qui vivaient en Iran, certains depuis le règne de Chah Abbas au début du XVIIe siècle). Les engagements volontaires aux côtés des Alliés, dans l’armée russe, furent très nombreux des deux côtés, malgré, du côté des Arméniens de l’Empire ottoman, un désir de loyalisme vite découragé par le gouvernement et alors qu’un projet d’État tampon neutre ne put aboutir. Là est la cause immédiate, sinon la seule, du déclenchement des massacres les plus terribles – après ceux, notamment, de 1878-1879, 1894-1896, 1904-1906 –, à savoir ceux de 1915 qui ont fait environ 1 200 000 morts. Si, en outre, 600 000 Arméniens ont pu échapper à la mort et à la déportation (mais au prix de quels drames !) – c’est à environ 1 800 000 victimes que l’on peut évaluer le total des Arméniens concernés, ceux de Thrace et d’Anatolie.

► La résurrection de l’Arménie a failli se produire dans la période de 1917 à 1923.

Depuis 1228, la Transcaucasie réunissait sous la domination russe les Géorgiens, les Arméniens (deux peuples chrétiens, les Arméniens depuis le tout début du IVe siècle – premier peuple s’étant donné le christianisme comme religion d’État – et les Géorgiens peu après) et les Azéris (nom des Tatars d’Azerbaïdjan, musulmans).

Après la révolution d’octobre, les Russes créèrent un Commissariat de Transcaucasie pour organiser celle-ci ; mais les Allemands ayant vaincu l’armée rouge, la paix de Brest-Litovsk fut signée le 3 mars 1918 entre l’Allemagne et la Russie bolchéviste : perte de l’Ukraine et d’une partie de la Biélorussie, cession aux Turcs de trois provinces transcaucasiennes (les “ cercles ” d’Ardahan, Kars et Batoum)*. Un grand espoir renaissait ; l’indépendance de la Transcaucasie fut proclamée, Géorgiens et Arméniens n’ayant plus de raisons de maintenir des liens avec la Russie qui les avait abandonnés. La Turquie reconnut le nouvel État, mais en formulant de telles exigences que les Arméniens reprirent la lutte armée contre les Turcs (conduits par les généraux arméniens Nazarbekov et Andranik et le commandant Dro). Toutefois, les Géorgiens, voulant invoquer la protection allemande, firent éclater la Fédération de Transcaucasie. L’Arménie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan proclamèrent chacune leur indépendance fin mai 1918 et, le 4 juin 1918, la Turquie signa trois traités séparés avec les trois États transcaucasiens.

L’Arménie fut géographiquement réduite à un petit territoire où affluèrent 450 000 réfugiés. Famine, choléra, typhus firent 180 000 morts en six mois. Sans accès à la mer et avec des voisins hostiles, l’Arménie ne pouvait survivre.

► Et pourtant, un nouvel espoir surgit : les Turcs, défaits par les Alliés, signent le 31 octobre 1918 l’armistice de Moudros.

Les Anglais débarquèrent à Bakou, puis à Batoumi et les Arméniens purent réoccuper Kars et le Nakhitchevan (aujourd’hui enclave azérie en Arménie, comme le Haut-Karabagh est une enclave arménienne en Azerbaïdjan !). Du blé envoyé par les Américains fit cesser la famine. Une délégation arménienne fut envoyée en 1919 à la Conférence de la paix, mais fut maladroite et excessive dans ses revendications. Néanmoins l’indépendance arménienne fut reconnue de facto en janvier 1920.

Le traité de Sèvres (10 août 1920) entre les Alliés et la Turquie reconnaissait de jure cette indépendance. Les frontières, fixées par une sentence arbitrale du président Wilson le 22 novembre 1920, englobaient les 20000 km2 de l’Arménie caucasienne et 42 000 km2 à céder par la Turquie. Quel espoir : une Arménie indépendante et viable, grâce à un accès à la mer vers Trébizonde ! Mais encore un espoir déçu : les Turcs qui, profitant des intrigues de Lawrence au Moyen-Orient et de l’impossibilité politique des Alliés de lever des troupes pour grossir celles déjà en place au Moyen-Orient, avaient repris les armes sous les ordres du général Kiazim Kara Bekir, puis de Mustafa Kemal qui, sous le nom de Kemal Atatürk (en turc : le père des Turcs), devint le chef illustre du mouvement nationaliste et le père fondateur de la République turque.

Les Turcs, furieux de l’occupation de Smyrne par les Grecs, certains de la passivité des Alliés, attaquèrent les Arméniens et les Grecs et obtinrent des Alliés l’abrogation du traité de Sèvres et son remplacement par le traité de Lausanne (24 juillet 1923) où ne figurait ni une Arménie indépendante, ni même le “ foyer arménien ” de Cilicie, malgré la promesse qu’avaient faite les Alliés.

Ce complet abandon est dû en grande partie à l’Angleterre qui comptait le négocier contre l’attribution de Mossoul – ce qui eut lieu, et fit déclarer à Lord Curzon** : “ Le pétrole a pesé plus lourd que le sang arménien. ”

Seules subsistaient dans le nouveau traité quelques phrases vagues sur le traitement des minorités arméniennes.

► Enfin, une “ alliance objective ” (au sens marxiste du terme) entre les ennemis héréditaires, les Russes et les Turcs, eut pour effet en 1922 – près d’un demi-siècle après la guerre russo-turque de 1876-1877 terminée par la victoire de l’Empire russe – et parallèlement au massacre d’Arméniens et de Grecs à Smyrne, le partage de l’Arménie entre la Russie bolchéviste et la République turque, ainsi que la création de la République soviétique d’Arménie, l’année même de la constitution de l’URSS.

► Le 21 septembre 1991, les Arméniens plébiscitèrent (par 99 % de oui et un taux de participation de 85 %) la proclamation d’indépendance de la République d’Arménie – qui fut assez vite, à partir de décembre 1991, reconnue progressivement par la communauté internationale.

D’énormes problèmes demeurent – dont celui des relations avec l’Azerbaïdjan (Nakhitchevan, Haut-Karabagh) –, mais ce n’est pas ici le lieu d’en parler.

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* Ou Batoumi, aujourd’hui port de Géorgie (province d’Adjarie), sur la mer Noire, d’une grande importance stratégique pour l’écoulement du pétrole de la mer Caspienne.
** Alors ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni.

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1. Au sujet de la Palestine : promesse de créer un Foyer national juif sur l’ancien territoire d’Israël.
2. On remarquera que ces deux empires ont disparu presque simultanément après six siècles et demi (1273-1918 pour le premier et 1290-1923 pour le second).
3. On remarquera que le mot utilisé n’est pas indépendant, mais autonome.
4. Car les États-Unis étaient une puissance associée et non l’un des Alliés, ce qui a été la source de certaines difficultés, notamment dans les problèmes italiens.
5. Depuis le 26 mars 1918.
6. Proclamée par le socialiste Scheidemann.
7. N’oublions pas que l’aller et retour, par mer, prenait une quinzaine de jours.
8. Charles Ier, neveu de François-Joseph (mort le 21 novembre 1916) et son successeur à la tête de l’Empire austro-hongrois, a courageusement engagé des pourparlers de paix séparée en 1917 (par l’intermédiaire du prince Sixte de Bourbon-Parme) ; mais, comme on sait, ce fut un échec et l’empereur Charles quitta son pays le 13 novembre 1919.
9. Cf. Annexe III :  » Wilson désavoué « .
10. Cf. Annexe iii.
11. Annexe I.

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