Le mythe des Lumières est en bout de course

Dossier : ExpressionsMagazine N°679
Par Michel BERRY (63)

Je me rappelle l’impression qu’avait faite sur moi la lecture en 1989 du livre La Logique de l’honneur. Abordant une question apparemment simple, comprendre les différences dans la gestion des entreprises françaises, américaines et néerlandaises, Philippe d’Iribarne ouvrait un champ d’investigation immense. Les clés d’interprétation proposées, très originales, allaient bien au-delà de la gestion des entreprises.

Des logiques différentes

Ces clés lumineuses permettaient d’expliquer les curieuses différences de comportements entre trois usines techniquement identiques (Péchiney).

Esprit coopératif
Au Mexique et au Maroc, des entreprises étonnamment efficaces sont gérées dans un esprit coopératif rare, parce que le management en place emprunte une voie de salut propre à chaque culture : au Mexique, le personnel était hanté par l’image des frères qui se soutiennent ; au Maroc, l’usine était comme une confrérie religieuse dirigée par un saint homme et régie par un ordre moral très strict.

  • En France, les rapports sont régis par une logique de l’honneur et il est indigne de se soumettre à un supérieur par intérêt ou par peur : c’est se comporter en valet.
  • Aux États-Unis, il n’y a pas de révérence particulière envers le chef, mais on doit être lié à lui et à l’organisation par un contrat : ce dont on a peur, c’est de ne pouvoir maîtriser son destin.
  • Aux Pays-Bas, on est soucieux de ne pas imposer à autrui ce dont il ne voudrait pas, en tout cas pas sans lui avoir permis d’exprimer son point de vue ; on pratique l’art de l’accommodement.

 
En poursuivant ces investigations, l’équipe réunie par Philippe d’Iribarne a ainsi repéré des peurs dont chacun cherche à se préserver et des voies de salut qu’ils ont à l’esprit, ce qui a donné lieu à plusieurs ouvrages. En Chine, la peur est celle du chaos : quand Lafarge invite ses collaborateurs chinois à contester quand il le faut les managers, cela semble terroriser tout le monde, alors que les principes de management sont très bien acceptés quand ils se rapprochent de l’image mythique de la bureaucratie céleste.

Mondialisation et cultures

D’une culture à l’autre, les voies de péril et de salut diffèrent, voire paraissent incongrues.

D’une culture à l’autre, les voies de péril et de salut diffèrent

C’est un des grands problèmes de la mondialisation : on veut créer des règles ou des institutions internationales pour mettre plus de coordination, ou de régulation, dans la marche désordonnée du monde, mais sans s’interroger suffisamment sur les divers ressorts des peurs et des enthousiasmes des peuples. La constitution de l’Union européenne est un immense défi, et l’on voit bien avec la crise de la dette qu’il est urgent d’inventer des régulations efficaces; mais la Commission ne pense pas les différences, et cherche au contraire à promulguer des best practices avec le succès problématique que l’on sait. Les multinationales prennent progressivement en compte, plus ou moins consciemment et par pragmatisme, ces facteurs propres aux cultures. On pourrait alors penser que cette ouverture à la différence irriguera toutes les disciplines des sciences humaines et fera évoluer les institutions politiques de manière semblable. Mais ce n’est guère ce qu’on observe aujourd’hui.

Le mythe des Lumières

En effet, les résistances aux idées lancées par La Logique de l’honneur ont été nombreuses, vives et parfois même féroces, notamment de la part des sociologues. J’ai souvent été surpris par la violence de certaines critiques, voire leur mauvaise foi, de la part de chercheurs que j’estime par ailleurs.

Modèles en question
L’ONU ou le FMI ont à l’esprit des modèles d’action universels dont on peut sérieusement douter. Par exemple, il est présenté comme acquis que la démocratie est une bonne réponse pour tous les peuples. Mais, rappelle Philippe d’Iribarne, la capacité à supporter le fonctionnement d’institutions démocratiques «dépend de la manière dont est vécu ce qui touche au doute, au débat, à la division et donc au sens que prennent les situations qui en sont porteuses ».

Dans son nouvel ouvrage qui met en perspective de manière saisissante près de trente ans de recherche, Philippe d’Iribarne donne à ces résistances une clé d’explication, qui fournit d’ailleurs le titre du livre : le mythe des Lumières hante toujours nos esprits, celui de l’humanité régénérée par la raison et débarrassée des préjugés ancestraux et de ses affiliations vassales, familiales ou religieuses. C’est la mise en cause de ce mythe qui explique la violence des réactions.

Les sciences humaines, filles des Lumières, se sont construites sur une vision universaliste du monde. La science économique a rêvé, en son courant dominant, de tout mettre en mathématiques. L’anthropologie ne s’est guère attachée à regarder notre société en mettant à distance ses rites et ses mythes, comme elle le fait pour les sociétés dites primitives. La sociologie met en avant des concepts comme intérêt, domination, pouvoir, stratégie, etc., censés avoir le même sens partout. La science politique fait de même. Admettre les thèses développées par Philippe d’Iribarne et son équipe, c’est renoncer au rêve de l’avènement de l’homme rationnel, et accepter que la part de singularités locales continue à jouer un rôle majeur dans les pensées et les comportements des hommes, dans leurs peurs et leurs espoirs de salut.

Tenir compte du réel

Philippe d’Iribarne explique, et c’est passionnant, comment il a progressivement pris ses distances avec le modèle des Lumières. Profondément immergé dans la pensée rationnelle, il fut ébranlé par la fermeture des mines de Decazeville et les manifestations violentes qui en découlèrent. Cette fermeture était parfaitement justifiée selon un calcul économique rationnel (on pouvait payer les mineurs à ne rien faire). Mais elle créait de telles souffrances qu’il en est venu à douter du bien-fondé des calculs.

Inventer autre chose que le modèle des Lumières

Après un passage au cabinet de l’Équipement, où il voyait combien il était facile de tenir le réel à distance, il s’est attaché, à la direction de la Prévision, puis comme chargé de mission auprès du président Pompidou sur les questions de civilisation et de condition de vie, à une appréhension plus réaliste de la sphère économique. Constatant les résistances à ces idées, il a pris du recul pour réfléchir et investir dans de vastes lectures pendant une quinzaine d’années. Il a ainsi trouvé progressivement une voie nouvelle menant à la publication de La Logique de l’honneur et à l’exploration de la voie nouvelle que j’ai évoquée.

Double ancrage

Il évoque aussi son enfance, partagée entre deux ancrages, au Pays basque où sa famille est profondément enracinée, et au Maroc, où son père travaillait comme ingénieur. Ce double ancrage favorisait un regard distancié par rapport à notre culture, d’autant que son père l’a fait plonger très jeune dans la lecture d’histoires de France différentes en l’incitant à garder à l’esprit le caractère partial et partiel de chaque auteur. J’ajouterai que c’est aussi parce qu’il cumulait les plus hautes légitimités créées par le monde des Lumières qu’il a pu avoir la légitimité nécessaire pour lever le voile sur ce que le mythe voulait cacher : c’est souvent du Temple qu’on est le mieux armé pour remettre en cause la religion.

Une renaissance à organiser

L’appui du CNRS
Si l’auteur a pu traverser les disciplines des sciences humaines, dont il a une culture immense, et s’il est resté libre par rapport aux frontières et aux formatages académiques, c’est aussi parce qu’il a pu profiter du soutien du CNRS, qui avait à l’époque une audace malheureusement perdue aujourd’hui avec l’obsession du décompte des publications qui pousse à rester dans les sentiers les plus empruntés

On sent bien que le mythe des Lumières est en bout de course, vu le nombre de dérèglements que la rationalité n’arrive plus à résoudre, quand elle n’en provoque pas. De plus, la montée en puissance de la Chine et de pays émergents qui n’ont jamais partagé ce mythe minera forcément son emprise. Cela pourrait créer un contexte favorable à l’évolution des sciences sociales, leur permettant d’aborder les sociétés, antiques ou modernes, en mettant en relation leurs pratiques, leurs institutions, leurs traditions, leurs rites et leurs univers symboliques. Et donc de penser leurs différences. Ce serait une renaissance à organiser pour inventer autre chose que le modèle des Lumières, sans en renier les apports. Les voies ouvertes par Philippe d’Iribarne, et j’ose ajouter aussi celles suivies par les recherches en gestion dans lesquelles je suis impliqué, donnent à penser qu’il y faudra du temps et qu’elles impliqueront sans doute de nombreux autres polytechniciens.

Philippe d’Iribarne – L‘Envers du moderne – Conversations avec Julien Charnay – CNRS Éditions – 2012.

2 Commentaires

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Fazal Majid (89)répondre
13 novembre 2012 à 0 h 19 min

Bémol
J’ai géré des équipes en France, au Pays-Bas et maintenant aux États-Unis, je dois apporter un bémol sur l’excellent « La Logique de l’Honneur », et regretté ne l’avoir lu que tardivement au milieu de mon expérience batave. Il y existe autant de différences entre cultures d’entreprise à l’intérieur d’un pays qu’il y en a entre individus, et il est important de ne pas ériger un modèle trop rigide de déterminisme culturel.

Il est possible que les startups Internet dans lesquelles j’ai travaillé ne soient pas représentatives du fait de la jeunesse de leur personnel, mais je n’y ai pas constaté la recherche assidue d’un consensus batave. Je l’ai vu cependant dans une autre société néerlandaise faisant partie du même groupe, et où l’incompréhension mutuelle ressemblait plus à un fossé culturel que générationnel.

Le principe établi par d’Iribarne n’a point besoin d’être universel ou absolu pour conforter sa thèse sur la persistance des influences culturelles malgré l’apport des Lumières. La recherche du consensus aux Pays-Bas est issue de la nécessité d’une action collective pour lutter contre un environnement hostile par des oeuvres communes comme le système des polders, et ils partagent ces traits avec les pays scandinaves auxquels ils ressemblent de maintes façons. La logique de l’honneur à la française doit beaucoup à une réaction contre l’absolutisme royal des Capétiens, qui s’exprime de manière différent chez les Anglais et dont ont hérité les Américains.

Ces caractéristiques sociales peuvent survivre à la disparition des conditions qui les ont engendré, et il ne faut pas s’attendre à ce que le rationalisme des Lumières puisse effacer en deux siècles le résultat de plus d’un millénaire d’histoire.

jerome.lenoirrépondre
14 novembre 2012 à 18 h 19 min

Mythe des Lumières
Enfin des idées nouvelles sur les Lumières qui ouvrent des horizons immenses !

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