Deux X et quelques autres

Dossier : Arts, Lettres et SciencesMagazine N°548Rédacteur : Jean SALMONA (56)

Lionel Stoléru, chef d’orchestre

Lionel Stoléru, chef d’orchestre

L’économie et la politique mènent à tout, à condition d’en sortir. Lionel Stoléru reste un économiste très actif, mais il a quitté – semble-t-il – la politique et réalise le rêve de nombre d’entre nous : entamer une carrière de musicien professionnel, en l’occurrence de chef d’orchestre. Il dirigeait depuis plusieurs années des concerts en Ukraine, en Roumanie, en France – récemment encore à Paris – et voici son premier disque, sous le titre Une soirée romantique1 : la Symphonie Tragique de Schubert, l’ouverture de l’Italienne à Alger, de Rossini, et le Concerto pour piano de Schumann, avec Agnès Berdugo, pianiste, et l’Orchestre de l’île Saint-Louis.

L’orchestre a d’excellents pupitres de cordes, et notre camarade Stoléru dirige ces œuvres qui ne sont pas toutes faciles – le Concerto de Schumann est au moins aussi acrobatique pour l’orchestre que pour le piano – avec un art qui force l’admiration.

On l’attend maintenant dans des œuvres plus rares : pourquoi ne s’intéresserait-il pas aux compositeurs français peu joués de la fin du XIXe siècle, comme Lekeu, Magnard, et bien d’autres ?

Jean-Pierre Ferey, pianiste et producteur

On se souvient d’un très beau concert au Théâtre des Champs-Élysées, dans le cadre des fêtes du Bicentenaire de l’X, où Jean- Pierre Ferey avait joué le difficile Quintette pour piano de Koechlin, et – superbement – le superbe Concert de Chausson. Toujours épris de l’inhabituel et de l’insolite, il vient d’enregistrer des œuvres pour piano de Jean Cras, compositeur français hors école du début du siècle (en même temps que marin, comme Rimski-Korsakov) : Paysages, Danze et Deux Impromptus2.

Cras n’est pas un de ces compositeurs très justement oubliés que l’on ressort des fonds de bibliothèque des conservatoires mais un auteur vraiment original, que l’on ne peut rapprocher d’aucun autre, sauf, à la rigueur, de Chabrier. Une musique tonale aux harmonies subtiles, que Jean-Pierre Ferey joue avec beaucoup de recherche, et notamment un toucher très fin, très coloré.

Ferey est aussi éditeur de disques (sous la marque Skarbo) et directeur artistique. Il édite volontiers la musique d’Aubert Lemeland, dont il a publié il y a peu un opéra, Laure ou La Lettre au Cachet Rouge (livret d’après Vigny), avec la Staatsorchester Rheinische Philharmonie3. Lemeland est un des compositeurs les plus marquants de la nouvelle vague contemporaine.

Après la dernière guerre, la musique française s’était enlisée dans des mièvreries qui, par réaction, ont ouvert la voie à une école sérielle pure et dure. Mais celle-ci a rapidement fait régner un véritable terrorisme de type intégriste sur le monde de la musique en France. Il aura fallu plusieurs décennies pour que la musique tonale reprenne droit de cité. Lemeland s’inscrit dans une tradition mi-Debussy mi-Bartok, avec un art de la couleur orchestrale très achevé, et sa musique ne demande pas d’initiation préalable. Laure s’écoute avec d’autant plus d’intérêt que ce genre d’œuvre est rare en France (ailleurs, il y a eu Britten).

Deux orchestres

L’ensemble de chambre Wien-Berlin (cinq vents et sept cordes) vient d’enregistrer cinq œuvres françaises dont l’Introduction et allegro pour harpe, quatuor à cordes, flûte et clarinette, de Ravel, et la Sonate pour flûte, alto et harpe, de Debussy4. C’est la quintessence de la musique française, élégante, sensuelle, faite pour la jouissance immédiate. Le disque est aussi l’occasion de redécouvrir André Jolivet, avec Chant de Linos, musique plus austère. En revanche, Jacques Ibert et Jean Françaix ne passent plus guère la rampe (tout le monde n’est pas Poulenc). Mais quels musiciens fabuleux que ces solistes allemands et autrichiens !

À l’opposé, aux antipodes de cette musique, la 3e Symphonie de Beethoven, dans la version de Bernstein avec le New York Philharmonic5, plus forte que la plupart des versions auxquelles vous êtes habitués. Mais ce qui ajoute à la valeur de ce disque, c’est l’explication de texte que donne Bernstein de l’œuvre (en anglais) en illustrant ses propos au piano. Il est rare que les musiciens communiquent aussi bien par le verbe que par la musique ; avec Menuhin, Bernstein était de ceux-là.

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1. 1 CD Pierre Verany PV 730101.
2. 1 CD SKARBO SK 1986.
3. 1 CD SKARBO SK 5981.
4. 1 CD SONY SK 62666.
5. 1 CD SONY SMK 60692.

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