Anatole de Melun (X1826) un polytechnicien en 1830 (1/2)

Dossier : Arts, lettres et sciencesMagazine N°743
Par Robert RANQUET (72)

« Le moment de mon examen était arrivé ; fatigué de mes travaux, distrait par la politique qui envahissait tout, je me sentais mal disposé pour tenter une épreuve si décisive. Arago me rassura en me disant que j’avais toutes les chances de succès. » Ainsi Anatole de Melun évoque-t-il son concours d’entrée à l’École en 1826. Le grand savant Arago, à qui sa famille est liée par des origines roussillonnaises communes, le chapeaute. Jeune homme bien de sa génération, que ses origines aristocratiques n’empêchent pas d’être attentif aux mouvements qui animent son temps, il est sensible à l’agitation politique du moment « qui envahit tout ».

À l’École

Entré à l’École dans un rang modeste, il devra y discipliner surtout son esprit : « Le grand adversaire de mes études était mon imagination vagabonde qui, depuis mon enfance, m’avait fait vivre dans un monde idéal, bien plus attrayant que la vie réelle. Jusque-là, c’était une distraction sans grande conséquence, mais à l’École où les moments sont comptés, où il fallait suivre au pas de course, sans s’arrêter, le programme des examens, cette espèce de roman qui se développait dans ma tête pendant des semaines et des mois entiers, nuisait beaucoup aux X et aux Y, bien moins poétiques. Mes rêves éveillés roulaient toujours sur des exploits guerriers, dont j’étais le héros. Je me voyais à la tête d’une armée que je conduisais invariablement à la victoire. »

Mais déjà la politique l’attire : « C’est à cette époque où l’esprit d’opposition, prélude à la révolution de juillet, se faisait partout, à la tribune, dans la presse et jusque dans les salons de Paris en apparence les plus conservateurs, que je commençai à m’occuper ardemment de politique. J’ai déjà dit que, dès mon enfance, j’avais annoncé un goût prononcé pour cette science qui, même chez la plupart des honnêtes gens, consiste à combattre à tort et à travers toute autorité et à saper, sans le vouloir, les bases de la société qu’ils croient défendre. » Il trouve à l’École, comme on le sait, un terreau très favorable à ses aspirations : « Les idées qui dominaient alors la jeunesse française et qui trouvaient à l’École polytechnique une atmosphère très favorable, rencontraient aussi dans l’indépendance qui m’était naturelle un terrain bien préparé. » Le bouillonnement des idées qui inspira plus tard un Vaneau et ses camarades est déjà à l’œuvre : « L’esprit frondeur qui régnait en France à la fin du règne de Charles X envahissait de plus en plus l’École ; on s’y arrachait les journaux, malgré la sévère consigne qui les prohibait. »

Et déjà, son talent d’orateur le distingue : « L’École fut transformée en un véritable parlement où toutes les idées les plus contradictoires se faisaient jour dans des discussions très animées auxquelles je prenais une grande part ; grâce à une certaine facilité de parole, je n’y étais pas sans influence. »

Un révolutionnaire de bonne famille

Anatole de Melun, agitateur révolutionnaire ? On n’y ira peut-être pas jusque-là. Mais certainement un esprit libre et curieux des nouveautés : « Déjà, dans ma famille, les opinions très royalistes de mes parents avaient eu des assauts à soutenir contre mes tendances très libérales. Ma mère, si bonne, si indulgente pour ses enfants, ne pouvait admettre la moindre contradiction sur ce chapitre. Elle était surtout inflexible sur les questions religieuses où je me permettais quelques objections, qui paraîtraient aujourd’hui assez innocentes, mais qui alors, aux yeux des purs, étaient entachées de schisme et d’hérésie. »

Son entrée en politique se fit au hasard de la publication dans le Courrier français d’un article qui reprochait aux élèves de l’École d’avoir fait une manifestation absolutiste. Le jeune Anatole est alors chargé par ses camarades de conduire la riposte : « Il fut décidé que l’on répondrait par un article qui rétablirait la vérité des faits et affirmerait notre attachement aux institutions libérales, sans toutefois avoir l’air de faire cause commune avec les ennemis de la royauté. La chose n’était pas facile, car il s’agissait d’obtenir l’adhésion d’une réunion de jeunes gens, dont la majorité était prononcée en faveur des idées nouvelles et dont une assez forte minorité était non moins dévouée aux anciennes traditions. Je fus chargé de rédiger ce manifeste dans le sens que j’avais proposé et qui était conforme à mes opinions personnelles. » L’article qu’il rédige remporte un grand succès d’opinion, mais « le gouvernement, dont il contrariait ouvertement les idées, s’en émut et les chefs de l’École requirent l’ordre de découvrir son auteur qui, comme exemple, devait être immédiatement renvoyé. Heureusement le secret fut si bien gardé que le soupçon ne put s’arrêter sur personne. Après des recherches infructueuses, on finit par attribuer le document à un écrivain étranger à l’École et je pus jouir en sécurité, mais en silence, de mon premier succès politique qui avait failli me coûter cher. »

Au moins Anatole aura-t-il appris la prudence à cette occasion !

 

[La politique] consiste
à combattre à tort et à travers toute autorité et à saper,
sans le vouloir, les bases
de la société qu’ils croient défendre”

 

Quelques rencontres remarquables

Entre deux menées politiques, il se lie plus particulièrement avec plusieurs de ses camarades. Le marque particulièrement la connaissance de Victor Considérant : « Un des élèves avec lequel j’entretenais les meilleures relations, Considérant, acquit […] un certain renom. Épris presque dès l’enfance de la doctrine de Fourier, le créateur du Phalanstère, il passait tous ses jours de sortie chez cet inventeur, simple commis de magasin, qui avait écrit un gros volume où il se montrait un dialecticien très puissant lorsqu’il s’agissait de combattre les erreurs et les vices de notre état social, mais où il ne présentait pour les détruire que des remèdes impuissants et souvent ridicules. » L’amitié ne le dispensait donc pas d’un jugement assez sûr sur les utopies de son temps : « Quoique son ami, je me plaisais à l’entreprendre sur sa réforme humanitaire et à l’exciter à nous exposer son système dont les détails suscitaient l’hilarité générale. »

Il retiendra aussi de ses années à l’X une circonstance remarquable qui lui fait croiser Talleyrand : « Le 21 janvier, on célébrait avec une grande pompe à Notre-Dame, l’anniversaire de la mort de Louis XVI. Les princes et tous les corps constitués y assistaient ; l’armée y avait ses représentants ; on y admettait une délégation de l’École polytechnique, dont je fis partie en 1828. C’était un triste, mais magnifique spectacle […]. Parmi les grands-officiers de la Couronne, chamarrés d’ors et de décorations, on remarquait le prince de Talleyrand. À sa démarche boiteuse, à son air contraint et ennuyé, on reconnaissait l’ancien évêque d’Autun, forcé de prendre part à une cérémonie religieuse, et le ministre du Directoire et de l’Empire, devenu le grand chambellan du roi Charles X. L’isolement où on le laissait semblait lui reprocher sa présence dans le temple de Dieu qu’il avait quitté et à la cour d’un roi qu’il devait bientôt trahir. » Plume élégante autant qu’acérée !

Enfin la vraie vie : en route pour Metz !

Enfin sorti dans un rang suffisant, il rejoint l’École d’application de Metz, où la vraie vie s’ouvre enfin à lui. « Metz était alors comme la patrie des élèves de l’École : à la promenade, au théâtre, dans tous les lieux publics, ils tenaient le haut du pavé et, dans les salons où ils faisaient florès comme danseurs, ils étaient l’objet des attentions de toutes les mères de famille. » Il y découvre une vie agréable : « Dans les premiers jours, les conscrits étaient invités par les anciens à un dîner formidable. Comme il y avait environ dix tables pour chaque section et que les conscrits rendaient la politesse, c’étaient à peu près vingt festins qu’il fallait affronter. » Vie… sans doute un peu dissolue ? Et marquée par des faits d’armes un peu potaches, comme à l’occasion de ce grand bal offert par le Préfet auquel, en raison de quelque indiscipline, il leur avait été interdit de participer. Les conscrits, consignés, devaient ronger leur frein sous bonne garde à la caserne, au grand dam des jeunes filles auxquelles ils se promettaient bien de faire mille amabilités : « Enfin, le grand jour arriva, les salons sont ouverts, jamais ils n’ont été plus resplendissants de fleurs, de parures, de lumières ; mais hélas ! les danseurs les plus gais, les plus aimables sont absents. Tout à coup, les portes s’ouvrent et livrent passage à un bataillon d’élèves qui s’empressent de venir réclamer des engagements que personne n’a oubliés. Ce fut un coup de théâtre : l’assemblée, tout à l’heure silencieuse et presque triste, a repris son animation et sa bonne humeur et l’hilarité gagna même les personnages officiels, lorsque les élèves racontèrent que, pour échapper à la vigilance des factionnaires, ils avaient sauté par les fenêtres. Un seul ne riait pas, le général commandant l’École, témoin de cette indiscipline flagrante. »

Au milieu de cette agitation aimablement militaire et mondaine, il fait aussi des expériences plus profondes, qui augurent de l’homme mûr qu’il deviendra. Ainsi de la procession de la Fête-Dieu en 1830 : « À Metz, la population était beaucoup mieux disposée [qu’à Paris] : les rues étaient décorées par le zèle et la piété des habitants ; c’était une véritable manifestation religieuse, à laquelle tous les différents corps de troupe, en grand uniforme, espacés sur le parcours de la procession ou rangés en bataille devant les reposoirs, donnaient un merveilleux éclat. Cette belle fête, qui se célébra dans toutes les villes, fut le dernier hommage rendu par la monarchie au plus grand mystère de la religion chrétienne. Je n’étais pas très dévot, mais elle m’a laissé une impression profonde. »

C’est de sa garnison de Metz qu’il assiste à la naissance des événements révolutionnaires de 1830 : « On sut bientôt qu’on se battait dans Paris, mais tout à coup les communications furent interrompues avec Paris ; les bras du télégraphe restèrent immobiles ; la poste s’arrêta. Les autorités, livrées à elles-mêmes, ne savaient que faire. Des bruits étranges et peu rassurants commençaient à circuler ; les uns parlaient de Napoléon, dont le nom avait conservé son prestige dans un pays éminemment guerrier, et voulaient qu’on remplaçât sur le champ le drapeau blanc par le drapeau tricolore ; quelques républicains, réunis en club, préparaient par une émeute une manifestation soi-disant patriotique. »

 


La Jaune et la Rouge remercie M. Hugues de Varine, arrière-arrière-petit-fils d’Anatole de Melun, pour la communication des mémoires de son aïeul.

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