Anatole de Melun (X1826) un polytechnicien en 1830 (2/2)

Dossier : Arts, lettres et sciencesMagazine N°744
Par Robert RANQUET (72)
Nous avions quitté Anatole de Melun, tout jeune sous-lieutenant fraîchement émoulu de l’X, arrivant à Metz pour son école d’application dans le Génie. C’est là que le surprend l’annonce de l’insurrection de juillet 1830. Anatole fait son entrée dans la grande Histoire.

 

À la nouvelle de l’insurrection parisienne, notre impétueux polytechnicien n’écoute que son intrépidité, sans doute aussi poussé par sa fibre politique : « Il m’était impossible de rester plus longtemps sans nouvelles. Je m’associai avec quelques-uns de mes camarades pour persuader le général qu’il était urgent d’envoyer à Paris une délégation de l’École chargée de rapporter les instructions du gouvernement ancien ou nouveau, et en réalité de chercher la vérité sur un événement dont personne ne connaissait la véritable signification. Le général, auquel ce silence pesait plus qu’à personne, se laissa facilement convaincre. J’avais été l’un des premiers auteurs de ce projet, je fis naturellement partie d’une expédition qui souriait à l’esprit aventureux du jeune officier. »

Partis le soir même en délégation, ils traversent l’est de la France pour rejoindre Paris, non sans péril ni difficultés : leurs uniformes les font prendre pour des officiers marchant sur Paris pour y soutenir le camp conservateur de Polignac. À Verdun, ils sont menés sous bonne escorte pour s’expliquer devant le conseil municipal siégeant en conseil de guerre, qui ne les laisse repartir que lorsqu’ils se rappellent opportunément « que, parmi les élèves de l’École d’application, se trouvait le fils du colonel du Génie qui commandait à Verdun, où ses opinions libérales lui avaient créé une certaine popularité. Son nom cité par nous comme celui d’un camarade et d’un ami fut un véritable talisman ; tous les soupçons disparurent ; le Maire s’excusa de la réception cavalière qui nous avait été faite et le bon peuple qui tout à l’heure nous aurait volontiers mis en pièces ouvrit ses rangs pour nous reconduire et chacun nous offrait une gracieuse hospitalité. »

Entre-temps, la nouvelle de l’abdication de Charles X se répand. Leur voyage prend alors une toute autre tournure : « À mesure que nous approchions de Paris, l’enthousiasme pour le changement de gouvernement s’accentuait et le drapeau tricolore flottait à presque toutes les fenêtres. À Épernay, où notre uniforme était plus connu et où la conduite des élèves de l’École polytechnique pendant les journées avait déjà été signalée, nous héritâmes de leur popularité ; on ne voulut pas nous laisser déjeuner à l’auberge : on improvisa une petite fête que la municipalité nous offrit. Et non contents de nous avoir abreuvés de leur meilleur vin de Champagne, les habitants en remplirent notre voiture, de sorte que, aux portes de Paris, ne sachant qu’en faire, nous les distribuâmes à nos postillons. »

Enfin arrivés à Paris, ils rejoignent immédiatement l’Hôtel de Ville : « Nous gagnâmes, non sans peine, l’Hôtel de Ville où trônait en ce moment La Fayette, entouré de son État-major, presque entièrement composé d’élèves de l’École polytechnique. »

En tant que polytechniciens, lui et ses compagnons sont immédiatement envoyés en première ligne : « La plupart des postes étaient occupés par des ouvriers en blouse, armés de sabres, de lances, de piques, de toutes sortes d’engins plus ou moins curieux, enlevés aux boutiques d’armuriers ou aux arsenaux de l’État. Les officiers de la Garde nationale les commandaient et ils montaient la garde à l’Hôtel de Ville, aux Tuileries, à la Banque, à tous les établissements publics. Les élèves de l’École étaient les généraux débutants de ces troupes novices. »

Grâce à son uniforme, il est reconnu par le peuple comme un de ceux qui peuvent l’éclairer. Heureux temps où le peuple révolté savait en qui placer sa confiance… On lui demande constamment de parler aux foules : « Je n’étais guère plus avancé qu’eux, mais ne voulant pas perdre mon prestige, je répondais de mon mieux par quelques phrases où je célébrais leurs vertus et la liberté dont ils allaient jouir. Ces colloques me prouvaient combien il était facile de séduire le peuple en faisant appel à des sentiments élevés que, trop souvent, ne partagent pas ceux qui le dirigent. Beaucoup d’ouvriers qui avaient exposé leur vie pour défendre la Charte, demandaient naïvement ce que c’était. » On sent poindre, dans ces rencontres à l’improviste sur le pavé de Paris en émeute, la fibre sociale qui ne le quittera plus et l’inspirera dans ses œuvres jusque dans sa vieillesse.

De fil en aiguille, le voici au Palais-Royal pour assister à l’investiture de Louis-Philippe : « Je me laissai entraîner par le torrent qui fut arrêté à la grille du Palais ; mais grâce à mon uniforme qui, semblable à la clef des Mille et Une Nuits, ouvrait toutes les portes, je fus introduit, pêle-mêle avec les généraux et les fonctionnaires en costume qui venaient saluer le soleil avant même qu’il fût levé. Je ne brillais pas au milieu de ces splendeurs, mais chacun me faisait place parce qu’on me prenait pour l’un des lions du jour et je me trouvais très près du duc d’Orléans, lorsque Laffitte, le président de la Chambre, lui offrit la couronne. » Étrange conclusion (provisoire) d’un périple qui l’avait emmené, lui le jeune sous-lieutenant obscur sorti presque par hasard de sa garnison de Metz, jusqu’à côtoyer le nouveau monarque !

Mission accomplie, Anatole s’apprête à retourner à Metz lorsqu’un coup de tonnerre retentit dans le ciel polytechnicien : un décret royal nommait les élèves de l’École polytechnique au grade de lieutenant, en récompense de leur conduite pendant les fameuses journées. Fort bien, dira-t-on, mais du coup cela reculait mécaniquement la promotion des jeunes anciens, comme Anatole de Melun, de deux années : ils n’étaient encore que sous-lieutenants et leurs conscrits leur « passaient sur le corps ».

Émus par cette injustice, ses camarades demandent à Anatole d’user de son don oratoire et de son sens politique pour aller obtenir du Roi le report de ce décret infâme. Il accepte volontiers, non sans éprouver une certaine appréhension à la perspective d’une mission somme toute plutôt délicate (mais sans doute aussi flatté qu’on ait à nouveau recours à ses qualités dans cette circonstance). Écoutons-le raconter cette entrevue redoutée : « Nous nous présentâmes à l’heure indiquée au Palais-Royal où une multitude de députations attendaient leur tour. Lorsque nous fûmes appelés, en pensant que j’apportais une plainte, là où, depuis quelques jours, on ne faisait entendre que des flatteries, j’éprouvai un serrement de cœur qui ne dura qu’un instant. Mes premières paroles, compliments obligés faits au nom de l’École de Metz, furent accueillies par le plus aimable sourire ; mais lorsque, arrivé au passage difficile, je me plaignis du tort que nous faisait le nouveau décret, le visage du souverain se rembrunit : il m’interrompit en me disant d’un ton sévère : “Je ne fais tort à personne ! Si quelque erreur a été commise, elle sera réparée !”» Le talent oratoire d’Anatole fait une fois de plus merveille : « Je lui expliquai alors en peu de mots le résultat d’une faveur qui n’avait jamais été accordée, même en temps de guerre. Il parut satisfait ; ses traits reprisent leur placidité officielle ; il nous assura qu’il arrangerait cette affaire, qui provenait évidemment d’une erreur, avec le ministre de la Guerre. Nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde et, pour nous prouver sa bienveillance, il nous fit inviter le jour même à la table royale. »

Sa mission étant cette fois définitivement accomplie, Anatole de Melun quitte Paris, non sans une dernière visite à son vieil ami et protecteur Arago, et rentre à Metz. Là, il lui faut encore préparer ses examens de sortie de l’École d’application. Il y réussit convenablement, puisqu’il obtient l’affectation qu’il désire dans une batterie montée du 1er régiment d’artillerie en garnison à Douai.

Le reste est une autre histoire, que nous conterons peut-être un prochain jour…

 


Anatole-Louis-Joachim, comte de Melun, est né à Brumetz (Aisne) le 24 septembre 1807. Il était le fils de Joachim, comte de Melun, et d’Amélie de Faure. Élève à l’École polytechnique en 1828, puis sous-lieutenant d’artillerie à l’école d’application de l’Artillerie et du Génie à Metz ; lieutenant au 1er régiment d’artillerie à Douai, il prend part au siège d’Anvers et passe ensuite au 15e régiment d’artillerie, puis donne sa démission. Rendu à la vie civile, il se consacra à la politique et aux œuvres sociales. Il fut élu député du Nord à l’Assemblée nationale en 1848, et à l’Assemblée législative en 1849. Il mit son activité et son intelligence au service de toutes les œuvres charitables de Lille et s’occupa en particulier de l’amélioration des logements d’ouvriers. Puis à Paris, l’œuvre de la Miséricorde pour venir en aide aux pauvres honteux et les cercles d’ouvriers occupèrent la seconde moitié de sa vie.


 

La Jaune et la Rouge remercie M. Hugues de Varine, arrière-arrière-petit-fils d’Anatole de Melun, pour la communication des mémoires de son aïeul.

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