L’équipe éducative du Lycée de la nouvelle chance à Cergy-Pontoise.

Visite au lycée Alfred-Kastler de Cergy-Pontoise

Dossier : ExpressionsMagazine N°696
Par Jacques DENANTES (49)
Par Claude SEIBEL (54)

À la fin mars 2014, nous sommes allés visiter l’une de ces structures, le Lycée de la nouvelle chance (LNC) qui est implanté dans le lycée Alfred- Kastler de Cergy. Nous avons été accueillis par le proviseur, Joël Cantaut, et par Bastien Sueur, professeur de philosophie exerçant la fonction de coordinateur au LNC.

Le LNC et son public

Nous avons dès l’abord été frappés de la qualité des locaux du lycée, un grand hall d’accueil, des espaces et des volumes qu’on avait envie de parcourir et partout des élèves qui travaillaient, qui circulaient ou qui stationnaient en petits groupes.

Nous qui n’avions connu que des lycées construits comme des casernes, nous étions émerveillés.


L’équipe éducative du Lycée de la nouvelle chance à Cergy-Pontoise. © Mairie de Cergy / Lionel Pagès

Le LNC qui est implanté dans cet environnement de qualité accueille les élèves décrocheurs dans trois classes de première et trois classes de terminale correspondant aux bacs L, ES et STMG1. Chaque classe accueille au maximum vingt élèves choisis parmi des volontaires âgés de 17 à 25 ans2, habitant à une distance raisonnable du lycée.

L’information sur le LNC est diffusée par les CIO et les missions locales, mais aussi par le réseau associatif, par les médias et notamment par l’Internet. C’est aux candidats de prendre l’initiative du premier contact. Ils sont alors convoqués à un premier entretien pour les connaître et pour évaluer leurs motivations, puis à un second pour voir si un cursus correspond à leur niveau.

Sous l’étiquette Lycée de la nouvelle chance, des académies rescolarisent des élèves volontaires ayant décroché en début de second cycle du secondaire

La procédure, qui a été lancée en juin 2012, a lieu chaque année en juin, avec une relance en septembre pour remplacer ceux qui ne se présentent pas. Car un des problèmes récurrents de ce type d’action est l’absentéisme. « L’assiduité, la ponctualité, l’acceptation du travail demandé et les règles de vie en communauté sont loin d’être […] des qualités innées que chaque jeune est censé posséder dès qu’il franchit le seuil de l’école.3 »

Ces jeunes appartiennent à des familles qui se sont trouvées dépassées par leurs tâches d’éducation. « S’ils ont décroché, c’est qu’ils ont commencé par s’absenter, de plus en plus, jusqu’à la rupture effective. » L’éventail des catégories sociales est très ouvert : certains parents sont de faible qualification, d’origine immigrée ou non, mais il y a aussi des parents de classe moyenne ou supérieure, avocats, médecins, etc.

Une relation pédagogique qui prend en compte chaque élève dans sa globalité

L’implication des enseignants est à la base du fonctionnement du LNC. Suivant une démarche qui concilie bienveillance et exigence, chacun n’est plus « seulement un pourvoyeur de contenus disciplinaires, mais un adulte qui accompagne un sujet en devenir dans son désir de renouer avec l’école ». Il n’y a pas de CPE4 ; la gestion de la vie scolaire et les relations avec les parents sont prises en charge par les professeurs de l’équipe enseignante.

Des professeurs sont chacun désignés comme tuteurs de quelques élèves et trois d’entre eux, dont Bastien Sueur, remplissent une fonction de coordination. Une commission éducative qui réunit professeur, parents et élèves traite des problèmes de discipline et surtout d’absentéisme : un emploi du temps est négocié avec les élèves récidivistes.

Lorsque se pose la question d’un redoublement, on le négocie avec l’intéressé. Enfin trois fois par an un conseil d’élèves réunit les six élèves délégués avec les enseignants pour une concertation sur les règles de la vie commune.

Transformer le rapport aux savoirs

L’objectif est de remettre ces jeunes au travail en vue de préparer les baccalauréats des sections L, ES ou STMG. Cela nécessite de modifier un rapport aux savoirs qui, pour eux, se résume en la recherche de « bonnes notes » et en la maîtrise des « trucs » qui permettent de réussir un examen. Il s’agit de remettre en cause une culture scolaire qui découpe ce savoir en disciplines affectées de coefficients dont il suffit de maximiser la combinaison pour réussir.
L’équipe du LNC essaie de promouvoir un nouveau rapport aux savoirs qui suscite « un processus de construction par lequel le sujet se cherche et se met en débat avec lui-même et avec les autres ». L’enseignement des matières du bac met l’accent sur l’interdisciplinarité et l’on s’abstient de mettre systématiquement des notes.
L’enseignement de la philosophie en première s’appuie notamment sur les histoires de vie des jeunes qui sont analysées sous l’angle de leurs relations à l’autre. Chaque élève a un tuteur appartenant à l’équipe enseignante. Deux bacs blancs sont organisés, le premier « accompagné» par un professeur qui reste dans la salle d’examen et qui répond aux appels.

Comment ça marche et sur quoi cela débouchera-t-il?

Il faut d’abord constater que cette pédagogie n’entraîne pas toujours l’adhésion des élèves. Il arrive que certains raccrochés soient demandeurs de notes et « de cours dits normaux, peut-être afin d’apparaître à leurs yeux comme des élèves normaux.»

La première promotion est présentée au bac à la fin de cette année scolaire. Pour chaque élève, la procédure postbac sera accompagnée par son tuteur. En liaison avec une conseillère d’orientation affectée au LNC, ils participent déjà à des ateliers de connaissance de soi et ils bénéficient de bilans de compétences.

Le décrochage comme miroir grossissant des dysfonctionnements de l’école

Pour les enseignants du LNC de Cergy, il n’existe pas de mauvais élèves, mais seulement des élèves qui, ayant perçu leurs mauvaises notes et le classement qui en résulte comme un rejet de l’institution, ont abandonné leurs études. Aussi est-ce en agissant sur leur rapport aux savoirs, aux matières enseignées, qu’ils s’efforcent de donner un sens à leurs enseignements.

Pratiquer l’interdisciplinarité et impliquer les élèves dans l’organisation de la vie commune et dans les modalités de leur propre évaluation

Ils le font en pratiquant l’interdisciplinarité et en impliquant les élèves dans l’organisation de la vie commune et dans les modalités de leur propre évaluation.

Comme le souligne Bastien Sueur dans l’article que nous avons cité, les bons élèves partagent ce même rapport aux savoirs, mais ils savent, eux, en tirer parti. « Loin d’être un phénomène marginal, le décrochage scolaire nous apparaît au contraire comme un miroir grossissant des dysfonctionnements de l’école. Les décrocheurs sont la pointe avancée d’un processus qui doit être examiné dans son ensemble.

C’est dans la classe, entre les murs du lycée, que se joue le décrochage, sinon comme une cause première, au moins comme un facteur aggravant, en raison à la fois d’un rapport purement instrumental aux savoirs, et d’un mode de fonctionnement infantilisant d’une institution qui a du mal à reconnaître les élèves comme des personnes à part entière.

[…] Les décrocheurs ne font que mettre à nu les dysfonctionnements avec lesquels les autres s’accommodent, et que d’autres encore perpétuent peut-être dans leur intérêt. »

Il y a d’autres LNC

D’autres lycées ont accueilli des structures semblables au LNC de Cergy. À Vitry-sur-Seine, le lycée Jean-Macé héberge un microlycée ouvert aux jeunes ayant abandonné leurs études en fin de collège. Au plan pédagogique, ses promoteurs définissent eux-mêmes leur approche en termes de création d’un espace relationnel où l’élève se sent reconnu et valorisé autant dans ses potentialités que dans son individualité5. Il s’agit de préparer sensiblement les mêmes bacs qu’au LNC de Cergy.
Un LNC implanté dans le lycée Magenta à Villeurbanne dans le Rhône met en œuvre un projet différent. Visant la qualification et l’insertion professionnelle, il s’appuie sur les entreprises locales pour organiser des formations en alternance qui, en donnant les moyens aux élèves rescolarisés de choisir leur orientation, les acheminent vers des bacs professionnels, puis éventuellement des BTS dispensés dans six lycées professionnels de l’académie.

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1. Il s’agit du bac technologique Science et Technique du management.
2. Pratiquement, les âges s’échelonnent de 17 à 21 ans.
3. Les citations entre guillemets sont extraites d’un article que Bastien Sueur a publié dans le numéro de décembre 2013 de la revue Études.
4. Conseiller principal d’éducation.
5. Extrait du document de présentation du LNC sur le site Internet du lycée.

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