Quatre récitals de Lang Lang

Dossier : Arts, Lettres et SciencesMagazine N°740Par Marc DARMON (83)

Au Royal Albert Hall, à Versailles, Gershwin, Liszt

     

Le Chinois Lang Lang est désormais un des pianistes les plus célèbres au monde. Il est aussi un des artistes classiques les plus présents en vidéo et nous allons ainsi commenter plusieurs publications récentes de ce qu’il faut bien appeler un phénomène.

Il est bien connu que l’école chinoise de piano forme tous les ans des millions de pianistes, et il est statistiquement naturel que nombre de ces pianistes fassent une grande carrière internationale. Sont très demandés et enregistrent très régulièrement trois d’entre eux : Yundi Li (appelé désormais simplement Yundi), l’impressionnante Yuja Wang et Lang Lang. Tous les trois ont la caractéristique de combiner très grande virtuosité et véritable sentimentalité. Mais Lang Lang est celui qui pousse ces spécificités le plus loin. Il débute le piano à deux ans à peine, après avoir vu le fameux Bugs Bunny massacrer la Seconde Rhapsodie de Liszt, et se produit pour son premier récital à cinq ans.

Un élément commun à tous les DVD commentés ici est que ce qu’il y a à voir est aussi impressionnant que ce que l’on entend. Véritable showman, Lang Lang attache une très grande importance à son attitude, son allure, l’éclairage, la mise en scène de son jeu, ses interactions avec le public, les cadres dans lesquels il se fait filmer. Tantôt le regard dans le vide soigneusement travaillé, tantôt les yeux fermés semblant chercher sa concentration au fond de son cœur, tantôt cabotin souriant prenant par les yeux le public à témoin, alternant virtuosité infernale et sentimentalité parfois à la limite du mauvais goût, il fait qu’on ne peut rester indifférent à ses concerts.

Bien sûr, tout cela ne serait qu’accessoire, voire anecdotique, s’il n’y avait une incroyable qualité musicale. Le premier DVD où l’on a rencontré Lang Lang est celui des formidables master classes que Daniel Barenboïm a réalisé il y a dix ans sur les sonates de Beethoven auprès de jeunes prometteurs (il y avait également David Kadouch et Jonathan Biss, belle brochette de futures stars). Il faut voir Barenboïm médusé regarder Lang Lang jouer un mouvement entier de la Sonate Appassionata, lui tournant les pages de la partition, avant de dire « c’est très beau, très intéressant, vous apportez couleur et grandeur, mais ce n’est pas du tout ça… » et de reprendre le même mouvement en faisant presque systématiquement le contraire des effets de Lang Lang. Lang Lang reconnaît qu’en Chine on travaille beaucoup la virtuosité digitale, mais pas le style.

Dans son concert au Royal Albert Hall de Londres, Lang Lang a choisi uniquement Mozart (trois sonates) et Chopin (4 ballades). Ce DVD est peut-être celui qui représente le plus ce que Lang Lang apporte à la vie musicale aujourd’hui, sa capacité à remplir et rendre silencieuse une telle salle, créer une véritable hystérie lors des applaudissements et des bis (une marche turc diabolique), un choix de répertoire on ne peut plus classique mais avec une façon de jouer moderne au sens où elle attire à la musique de nouveaux auditeurs. Moderne ? Pas si sûr. En fait, on se prend à penser, pendant la partie Mozart et la partie Chopin de ce concert, que ce mélange de virtuosité extravertie, de sentimentalité séductrice, voire de cabotinage n’est peut-être pas si loin de ce que devaient être Chopin et Mozart jouant leurs propres œuvres, Mozart pour impressionner la cour de Vienne, Chopin pour faire sombrer les auditrices des salons parisiens.

Impressionnant également le concert entièrement filmé dans la galerie des Glaces de Versailles (Scherzos de Chopin et Les Saisons de Tchaïkovski), le concert de 2010 à Vienne où Lang Lang mélange un Beethoven mûri, Iberia d’Albéniz et l’injouable Septième Sonate de Prokofiev. Très recommandé aussi le DVD Gershwin à la gloire de New York (avec du Bernstein et du Copland !), filmé de façon extrêmement moderne au Lincoln Center. Et que dire du concert Liszt pyrotechnique (une Campanella d’anthologie, un Sospiro magnifiquement maniéré, une Sérénade de Schubert émouvante, etc.) très impressionnant ?

Un artiste à part, décidément !

 



Quatre DVD ou Blu-ray Sony

Poster un commentaire