« Il faut créer une puissance économique homogène »

Dossier : L'EuropeMagazine N°692
Par Valéry GISGARD d'ESTAING (44)

L’EUROPE DANS LE MONDE

L’INTÉGRATION EUROPÉENNE

L’Europe, couplée à une hyperpuissance américaine dont la prédominance s’affaiblit, se voit concurrencée par l’émergence de la Chine. Dans ce contexte, comment doit-elle se positionner et agir ?

 

L’EUROPE DANS LE MONDE

L’INTÉGRATION EUROPÉENNE

L’Europe, couplée à une hyperpuissance américaine dont la prédominance s’affaiblit, se voit concurrencée par l’émergence de la Chine. Dans ce contexte, comment doit-elle se positionner et agir ?

L’Europe a vocation à compter parmi les grands. Mais il convient au préalable de préciser ce que l’on entend par «Europe», qui rassemble, en réalité, deux projets.

Le premier, une zone de marché unique, étendue, condamnée à se diluer et donc à perdre de son importance.

Le deuxième, composé des États membres de la zone euro, qui est l’Europe intégrée et à laquelle il faudra sans doute rattacher dans les cinq ans la Pologne et pas d’autres pays. Seul ce deuxième projet a un avenir. Ce noyau intégré européen pourra devenir une puissance mondiale.

LA FORCE ARMÉE VA DE PAIR AVEC L’ÉCONOMIE

Entre l’OTAN et l’Eurocorps, quelle politique militaire l’Europe doit-elle adopter pour parvenir à faire entendre sa voix sur la scène internationale ?

Le sujet de l’Europe militaire sera traité plus tard. Se fera-t-elle à 28 ou dans une logique intégrée? Il est possible que provisoirement, comme récemment en Iran sur la question du nucléaire, cela se fasse à 28, mais l’évolution à terme se fera dans la zone intégrée : la force armée va de pair avec l’économie.

Actuellement, trois puissances militaires existent en Europe : France, Allemagne et Grande-Bretagne. La Grande-Bretagne est plutôt dans une dynamique centrifuge. L’Allemagne, comme on l’a vu en Libye, a encore une réticence culturelle à intervenir militairement. La mise en place d’une force armée (et non d’une Europe de l’armement qui, elle, avance) semble plus lointaine.

Au-delà de l’OTAN, le lien avec les États-Unis, dont nous sommes proches, n’est pas un lien de dépendance. Et même si le commandement de l’OTAN est historiquement américain, les États-Unis ne se sont pas appuyés sur cet organisme pour leurs interventions en Afghanistan, ou pour des frappes de drones. Ces nouveaux types de conflit relèvent plus d’alliances ou d’interventions unilatérales.

Le lien avec la Chine est aux rapports politiques cordiaux, même s’il y a parfois des difficultés provenant notamment de nos structures européennes : M. Van Rompuy est inconnu là-bas, M. Barroso est sur le départ. Le président chinois opte pour avancer doucement, « à la chinoise », durant son premier mandat, et choisira d’aller plus vite lors de son deuxième.

Sur le plan commercial, l’Union européenne est le premier partenaire de la Chine, qui ne l’oublie pas. Pour exister militairement et affirmer sa vocation mondiale, il faut que la zone euro s’organise, et il est grave qu’elle ne le fasse pas. Les réunions au sommet devraient être régulières, mensuelles, et faire l’objet d’une communication étendue et systématique.

LES RISQUES DE L’ÉLARGISSEMENT GÉOGRAPHIQUE

Que pensez-vous du projet d’Union pour la Méditerranée ? Une approche partenariale semble-t-elle préférable à celle de l’intégration directe de pays comme la Turquie à l’Union européenne ?

Tout élargissement géographique des projets européens les affaiblirait. Les candidats à l’intégration sont en effet soit d’un niveau économique trop éloigné, soit d’une culture trop différente. L’extension à la Turquie ou aux pays de la Méditerranée en général s’entendait dans l’espoir d’une gestion interne raisonnable de ces pays. Or, seul le Maroc est actuellement stable pour l’Afrique du Nord. Et la Turquie se tourne vers l’Orient.

L’ÉNERGIE ET L’EUROPE

LE RETOUR DU NUCLÉAIRE

La mise en commun des marchés énergétiques peut-elle être un nouveau moteur pour le processus d’intégration européenne? Quel avenir pour le nucléaire en Europe ?

La question de l’énergie en Europe est un problème difficile, sur lequel un travail technique reste à faire. Il est important que des gens comme vous, par exemple, s’y penchent. L’Europe ne dispose pas de ressources internes, si ce n’est le charbon en Allemagne et le pétrole de la mer du Nord. L’Europe de l’énergie traverse une crise qui menace de se durcir. Une coupure continentale de l’approvisionnement en électricité est aujourd’hui possible, du fait des politiques de production nationales, connectées mais indépendantes.

Si, par exemple, une chute du vent interrompt la production d’électricité des éoliennes allemandes en mer du Nord, l’Allemagne devra réactiver ses centrales à charbon. Le temps qu’elle le fasse, elle tirera sur le réseau européen, qui peut se fracturer. La décision de l’Allemagne de sortir du nucléaire la prive d’un socle de production continue.

La politique française, affichant un souhait de baisser la part du nucléaire sans proposer d’alternative, est irréaliste.

Cette irrationalité est à rapprocher d’une baisse de l’esprit scientifique chez les dirigeants actuels, parmi lesquels on compte peu ou pas d’ingénieurs. Ce sont les lobbies qui dirigent désormais nos pays. Et ces lobbies sont des lobbies de financiers ou de «communicants ».

En Chine, sur les sept membres du conseil suprême, on compte sept ingénieurs. Replaçons au premier rang la compétence scientifique dans la vie politique de la France !

Par exemple, l’utilisation du gaz de schiste va faire bénéficier les États-Unis d’un coût de l’énergie extrêmement bas. En France, ce qui est curieux, ce n’est pas que l’on l’utilise ou non ce gaz, mais qu’on se refuse à étudier la question. Or, quand on voyage dans nos grandes villes de province, l’appauvrissement est frappant.

Tout au début de la chaîne de création de richesse se trouve l’énergie. L’opinion publique est forgée par l’information et des modes « émotionnelles » sont lancées par les médias.

Des débats emportant l’adhésion, comme celui ayant amené l’extrême gauche en France à soutenir le programme nucléaire à la suite du premier choc pétrolier, ne sont plus possibles dans la société émotionnelle et non rationnelle d’aujourd’hui. La confusion est créée par le mélange des concepts du nucléaire civil et du nucléaire militaire. L’émotion domine lors d’accidents du type Fukushima.

Rationnellement, le nucléaire va retrouver une actualité. Il permet une production électrique sûre, propre en CO2, bon marché et de gros volumes. Le parc français a été construit pour quarante ans, et est par dessein prolongeable encore trente ans. L’Allemagne y reviendra. La Grande- Bretagne, comme vous le savez, vient de commander l’installation de deux EPR.

LES INSTITUTIONS EUROPÉENNES

FIXER DES OBJECTIFS CLAIRS

L’identité européenne est encore balbutiante. Comment introduire l’Europe au sein des régions, au coeur du quotidien des citoyens ?

Le problème des institutions est que la zone intégrée est régie avec les institutions de la zone à 28.

Obtenir l’adhésion des peuples est par conséquent difficile car la communication de ce qu’est et où va l’Europe est inextricable. La solution est de proposer à nouveau des objectifs clairs et compréhensibles : le but principal étant, à mon avis, d’organiser sur le territoire de l’Europe une puissance économique de niveau mondial.

Cela ne peut se faire que dans une zone homogène du point de vue économique et financier et qui souhaite s’intégrer. Ce ne sera donc pas l’Europe à 28 mais celle de la zone euro. La réalisation de cet objectif serait fixée à une vingtaine d’années pour que la zone euro puisse disposer à ce terme, en plus de la monnaie commune déjà en place, d’un équilibre budgétaire et aussi d’une homogénéité fiscale qui n’est pas commencée.

Il faudrait trouver un nom à cet ensemble et le doter de gouvernants de premier plan, probablement d’une nouvelle génération, qui sera sans doute la vôtre.

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